‹ Physionomies de saintsChapitre 51 sur 72 · SAINTE CATHERINE DE GÊNES · texte numérisé non relu

SAINTE CATHERINE DE GÊNES

Ici commence la vie nouvelle de Catherine, la ▼ie sur la hauteur. Elle atteint et décrit elle-même cet état qu'elle appelle la nudité de V amour. Depuis le jour de sou foudroiement, elie ne perdit pas de vue une seule fois la présence de Dieu. Sa conversion ne procéda pas, comme tant d'autres, par degrés : elle fut soudaine et éternelle. Jamais elle n'avança méthodiquement.

« Si je revenais sur mes pas, disait-elle, je voudrais qu'on m'arrachât les yeux, et je ne trouverais pas que ce fût assez. »

La coniemplation de sainte Catherine alla toujours en montant et se fixa sur les sommets. Pendant que d'autres, comme sainte Gertrude par exemple, suivaient sur la poussière des routes humaines la trace des pas de Jésus-Christ et s'attachaient de toutes leurs forces à suivre son humanité, sainte Catherine de Gênes était emportée vers l'abîme de sa divinité. Sans exclure de son oraison et de sa contemplation les mystères qui donnent sur la a ie humaine de Jésus, elle se nourrissait plus spécialement de ceux qui donnent sur la vie divine du Christ. Peu de regards partis de la terre sont allés si haut dans le ciel.

Catherine eut la vue intérieure du péché, et sachant ce qu'il y a au fond d'un péché véniel, elle en conçut une horreur telle qu'elle allait mourir si Dieu ne l'eût affermie.

Si elle croyait voir en elle la plus légère im-

rfection, elle était, disait-elle, jusqu'à ce qu'elle

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en fût délivrée, elle était dans une chaudière bouillante.

<( Ma vision du péché véniel n'a duré qu'un instant, disait-elle ; elle eût suffi pour réduire en poudre un corps de diamant, si elle s'était prolongée. Qu'est-ce donc que le péché mortel ? Quiconque comprend ce que sont le péché et la grâce ne peut redouter ni estimer autre chose. »

« Je vois, disait Catherine, je vois dans le Tout- Puissant un tel penchant à s'unir à la créature raisonnable, faite par lui et à son image, que si le diable pouvait se délivrer de son péché, le Seigneur rélèverait à cette hauteur où Lucifer voulait monter par sa révolte, c'est-à-dire qu'il le ferait comme Dieu, non pas sans doute par nature ou par essence, mais par participation. »

Je hvre cette sublime pensée aux méditations de ceux qui aiment à respirer l'air des montagnes. Les horizons qui s'ouvrent de ce côté sont des horizons inconnus. « Dieu peut faire, dit saint Paul, plus que nous ne pouvons désirer. »

Un jour sainte Catherine entendit cette parole que le Saint-Esprit lui adressait :

// te serait plus doux d'être dans une fournaise ardente que de subir le dépouillement parfait auquel je veux faire arriver ton âme.

L'histoire de ce dépouillement a été écrite ou plulAt balbutiée par sainte Catherine elle-même Sa parole consiste dans un silence tremblant. Elle s'cxenspfl'' parler, comme Angèle de Foliguo

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Elle nous avertit que les mots trahissent, au lia de la révéler, l'ardeur qui la consume.

« Le Seiçjneur, dit-elle, voulut séparer en elle l'âme de l'esprit. Cette séparation est accompa- ' gnée d'une souffrance profonde et subtile, et absolument inexprimable. Le Seigneur versa dans l'âme de cette créature (c'est d'elle-même qu'elle parle) un nouvel amour si véhément qu'il tira l'âme à lui avec toutes ses puissances, de telle manière qu'elle était enlevée à son être naturel. L'œuvre, ajoute Catherine, est surnaturelle. Elle s'accomplit dans l'océan de l'amour secret, et telle est la profondeur de cet océan, qu'on n'y entre pas sans se noyer. Une chose si haute ne se peut comprendre : elle excède les puissances de l'âme.

Sainte Catherine rend à chaque instant témoignage à l'impuissance de la parole humaine. Elle habite, au-dessus des choses qui se pensent, le domaine des choses qui se sentent, et ses cris ressemblent aux efforts du silence qui, mécontent de lui-même, essayerait de vaincre sa nature.

Le silence tourne en rugissant autour de la parole de saint Paul : « Le verbe de Dieu est vivant, efficace, plus pénétrant que le glaive ; il atteint jusqu'à la division de l'âme et de l'esprit. »

L'âme et l'esprit ne sont pas deux substances différentes comme l'âme et le corps. Au point de vue philosophique, il n*^ a dans l'homme que

l'âme et le corps. Ou'esl-ce donc que la divisio;> de l'âme et de l'esprit ? Saint Paul lance dans le monde cette parole inconnue, comme un glaive de feu au milieu d'un champ de bataille, et s'en va n'expliquant rien. Sainte Catherine de Gênes relève le glaive de feu. Elle passe sa vie à eom menter la parole de saint Paul ; mais son commentaire, par cela même qu'il est magnifique, augmente lanuit noire au lieu de la dissiper ; car ici, la nuit, c'est la lumière. Plus sainte Catherine développe la parole de saint Paul, phïs elle dégage le mystère contenu, plusles ténèbres sacrées s'étendent et l'envahissent. Aussi, après chaque phrase elle sent grandir en elle l'impossibilité de parler ; mais le silence succombe à son tour devant un nouvel effort de langarje qui ne naît que pour mourir. Ainsi la parole et le silence se succèdent, tous deux insuffisants, tous deux nécessaires. Chacun d'eux fait un effort pour racheter la misère de l'autre.

Ecoutons-la :

« Et l'esprit dit à l'âme: — Je veux rae séparer de toi. Maintenant je te répondrai en paroles ; plus tard je te répondrai par des faits, et alors tu porteras envie aux morts. Tu as dérobé les grâces de Dieu;, tu les as rapportées à toi, tu te les appropries si subtilemeat que tu ne t'en aperçois pas.

« Et l'âme répondit : --^ Je reconnais mon larcin. J'ai volé les choses les plus importantes qui soient au monde. Mon péché est grand et subtil.

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