‹ Physionomies de saintsChapitre 54 sur 72 · CHAPITRE XXX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXX

BAINT DENTS

J'ai déjà remarqué que chaque élu reçoit l'attrait surnaturel suivant une forme qui s'adapte à son caractère propre. Saint Augustin est appelé par un livre ; saint Paul par la foudre^ les Rois Mages par une étoile. Saint Denys, lui, fut appelé par une éclipse de soleil.

Le Docteur de la négation transcendante, celui qui devait épuiser, pour nommer Dieu, la parole humaine et déclarer ensuite qu'aucun nom ne suffirait, et faire mourir la parole dans le silence supérieur, celui-là fut appelé par une éclipse de soleil. Il était loin du Golgotha; il était sur les bords du Nil, le jour du crucifiement, quand il reçut en Egypte la visite de l'obscurité.

Il comprit qu'une commolion agitait le ciel et la terre. Se souvenant de la leçon solennelle que l'ombre lui avait donnée, le Vendredi-»Saint, il se réfugia dans l'ombre sacrée pour y vivre au-dessus des pensées humaines.

Après avoir écoulé les paroles de la nuit, il entendit les paroles de saint Paul ; il entendit lei paroles de Hierolhée I Quel homme 1 Disciple de

V>3Ù PHYSIOxNOMlES DE SAINTS

saiiU Paul et Maître de saint Denys ! Maître de saint Denys 1 quel titre ! Quel Jaomme devait être celui après lequel saint Denys n'osait plus parler? Quel homme que celui qui rendit saint Denys timide et qui l'inclina vers le silence énorme dont il ne sortait que par un effort, dont il s'accusait de sortir, disant à ses contemporains et à la postérité qu'après la parole d'Hiérothée il avait honte de la sienne ! Ce fut un jour solennel dans l'histoire intelle ctuelle et morale du monde que celui où saint Denys comparut devant TAréopage d'Athènes. Athènes 1 Quels souvenirs parfaitement païens ce nom réveille ! Et cependant, voici le Foudroyé du chemin de Damas qui arrive là un jour, entre le Parthénon et le temple de Thésée, avec son bâton et sa parole. Mais entre le Parthénon et le temple de Thésée, il y avait un autel dressé au Dieu inconnu : l'invincible espérance avait l'air de s'être réfugiée là. Dans cette patrie de Terreur et dô l'erreur systématique, dans cette Athènes subtile, railleuse et médiocre, dans cette capitale du paganisme, le Dieu inconnu s'était réser\ é une place inconnue. Et saint Paul en profita. Saint Paul et Athènes ! Quel contraste immense ! Si saint Jérnrae avait parlé devant l'Aréopage, à la bonne heure, cela se comprendrait ! Mais saint Paul ! le grand contemplateur de la rhétorique, l'ennemi juré des phrases, des subtilités, des querelles de mots, qui ne veut rien invoquer des choses de la sagesse humaine, le voilà devant celte Athènes

qui imposa la finesse et la petitesse même au génie graniliose et oriental de Platon. C'est devant cette assemblée que saint Paul porte la parole. Mais, au nom du Dieu inconnu, quelqu'un se lève pour le suivre. C'est Denys, qui sera saint Denys. C'est celui qui se promenait en Egypte le Vendredi-Saint, pendant l'éclipsé de soleil ; c'est celui qui dit alors : « 11 se fait en ce moment une révolution dans les choses divines. » C'est celui qui plus tard écrira le Traité des noms divins ; et peut-être qu'au nom du Dieu inconnu il sentit frémir en lui l'Esprit qui allait l'emporter.

Denys, le dépositaire de la science grecque et de la science égyptienne, qui portait en lui la métaphysique occidentale et la métaphysique orientale ; Denys, qui va devenir saint Denys, se fait le disciple d'Hiérothée, et quand, devenu saint Denys, il ose ouvrir la bouche, c'est pour s'excuser en tremblant, car Hiérothée a parlé.

« 11 convient, dit le grand saint Denys, de repousser un reproche qu'on pourrait me faire. Puisque mon illustre maître Hiéroihée a fait un admirable recueil des éléments de théologie, devais-je écrire après lui ? Certainement, s'il eût développé la somme entière de la théologie, nous ne serions jamais tombés dans cet excès de fohe et de témérité d'imaginer que nous parlerions des mêmes choses d'une fayon plus profonde et plus divine que lui ; nous n'aurions pas commis cette lâcheté envers notre ;imi et maître, auquel, après saint Paul, nous tlcvous riMÎii.iffon à la science

divine, nous n'eussions pas essayé de prendre sa place et de lui dérober la gloire de ses sublimes enseignements. Mais comme il expo? ait sa doctrine d'une façon vraiment élevée, comme il cachait sous un seul mot beaucoup de choses, desti* nées aux grandes intelligences, nous avons reçu l'ordre de développer, à l'usage des petits et des faibles, les pensées que nous a transmises cet immense génie. Je vous ai envoyé son livre ; vous me l'avez renvoyé, déclarant quil surpasse la portée ordinaire. En jeffet, je le regarde comme le guide des esprits avancés dans la perfection, qui vient à la suite des oracles des apôtres, et je crois qu'il faut le réserver aux hommes supérieurs. »

Quel était donc cet homme, quel était donc ce philosophe auprès de qui saint Denye n'est qu'un maître élémentaire, un vulgarisateur qui met les choses sublimes à la perlée des foules, lui, saint Denysl Et s'il fallait compter sur la terre combien d'esprits sont capables de comprendre, même de loin ce vulgarisateur^ le dénombrement de cette partie de la population du globe serait bientôt fait. Saint Denys a eu raison de parler. Au lieu de diminuer la gloire de son maître, c'est lui qui en a perpétué le souvenir. Les œuvres d'Hiérothée sont en partie perdues I II paraît que la terre n'était pas digne de les garder. Mais nors en connaissons par saint Denys la substance. La doctrine d'Hiérolhée a clé étudiée, analysée, déyiftloppéç peir son stibîiroe élève. Dans cet aperçu

rnpide,pïus historique que métaphysique, je n'essayerai pas de la commenter. Je l'ai lait dans deux ouvrages (i).

J'indique seulement ici quelques faits peu connus, et je ferai quelques citations aussi sublimes qu'ignorées.

Jésus-Christ avait quitté la terre, laissant sa mère à saint Jean.

Saint Denys voulut voir la Vierge. Il fallait une lettre de recommandation. Il paraît que saint Paul la lui donna. Saint Denys fut reçu.

C'était à Ephèse probablement. Quand il rendit compte de son entrevue :

« J'ai fait un effort, dit-il, pour me souvenir qu'il n'y a qu'un Dieu. J'ai fait un effort pour ne pas tomber à genoux et adorer la créature. »

Quelque temps après Marie, mère de Dieu, mourait en présence des apôtres. Cette réunion extraordinaire des douze hommes dispersés dans le monde offre un caractère frappant qui n'a peut-être jamais été suffisamment remarqué. Quelle singulière solennité ! Ces pêcheurs galiiéens, devenus tout à coup orateurs ef thaumaturges, se dispersent aux quatre vents du ciel. Le souffle qui les emporte touche à la fois l'Orient et l'Occident. Ils vont à Rome; ils vont en Per'se; ils vont dans l'Inde. Celui qui avait peur

. L'Homme, par Ernest lîello, Chap. Saint Denis I Aréopagita Renan, l'AllenuKjne et l'othéisinp au dix-neuvi^me siècle

des plaisanteries d'une servante va mourir tout là l'heure crucifié la tête en bas. Ils sont partis ; es voilà qui reviennent pour un moment. Ils suspendent un moment leurs gigantesques travaux. Caligula régnait probablement, à moins que ce ne fût Claude, ou déjà Néron; car l'année est inconnue. Cette femme obscure, dont les peuples ni les rois n'ont entendu parler, va mourir à Ephèse. Le bruit s'en répand mystérieusement; porté sur l'aile de je ne sais quel oiseau, il va aux extrémités de la terre.

Marie va mourir. Les apôtres reviennent, avec eux Hiérothée et Denys.

Le souvenir de la mort de Marie et des paroles prononcées autour d'elle par les apôtres réunis réveille chez saint Denys cette admiration fidèle, éternelle, enthousiaste du disciple pour le maître; admiration touchante et presque naïve, qui fait éprouver à l'Aréopagite, toutes les fois que le nom glorieux de son maître tombe sous sa plume, le besoin de s'excuser, de lui rendre hommage et de s'effacer devant lui.

€ Je me suis abstenu scrupuleusement, dit-il, de toucher aucunement à tous ces points que notre glorieux maître a expliqués clairement, pour ne pas toucher à ce qu'il a dit. Toute parole vient ma/ après la sienne. (Quel enthousiasme dans ce motl « Toute parole vient mal après la sienne, car il brillait même entre nos pontifes inspirés, comme vous a\ ez pu le constater vous-même, quand

VOUS et moi nous vînmes contempler le corps sacré qui avait produit la Vie et porté Dieu. Là se trouvaient Jacques et Pierre, chefs suprêmes des théologiens. Alors il sembla bon que tous les pontifes, chacun à sa manière, célébrassent la toute-puissante bonté du Dieu qui s'était revêtu de notre infirmité. Or, après les apôtres, Hiérothée surpassa les autres orateurs, ravi et transporté hors de lui-même, profondément ému des merveilles qu'il publiait, et admiré par tous les assistants, amis ou étrangers, comme un homme inspiré du ciel. J'ose dire que Hiérofhée fut le panégyriste de la divinité ! Mais à quoi bon vous redire ce qui fut prononcé en cette glorieuse assemblée ? Car, si ma mémoire ne me trompe pas, j'ai entendu répéter par votre bouche, Timothée, quelques fragments de ces louanges divines. »

Si, descendant de là-haut, nous nous souve nons de la nature humaine, si prompte à dénigrer, même quand elle estime, même quand elle admire, si prompte à rabaisser, fût-ce par un petit mot presque imperceptible, celui qui vient de s'élever au-dessus de vous, nous serons plus profondément pénétrés de cet enthousiasme humble et brûlant en vertu duquel saint Denys se cache et s'efface derrière son maître. Plus il se cache, plus il se montre. Plus il s'abaisse, plus il s'élève. Le lecteur ne sait trop qui admirer le plus et confond dans une lounnge commune le maître qui a su faire un tel disciple, et le disciple qui a su porter de cette façon le poids d'un

tel maître. Car c'est une charge, c'est une responsabilité, c'est un fardeau, qu'un tel dépôt, le dépôt qu'Hiérothée avait confié à Denys, et la simplicité qui ne se regarde pas était aussi nécessaire, pour le garder fidèlement, que l'intelligence qui regarde la lumière.

Si Hiérothée fut le métaphysicien des choses supérieures, il est évident qu'il ne s'en tint pas à la théorie. Denys le caractérise par ce mot superbe : Erat patieiis divina. « il était le patient des choses divines. »Pa/«:*e/t^ signifie expérimentateur. Il était le sujet des opérations divines. Nous trouvonsdans ses hymnes sur l'amour divin un passage, cité par saint Denys, qui nous ouvre quelque horizon sur il nature des pensées de son maître.

« Par l'amour, dit Hiérothée, par l'amour, quel qu'il soit, divin, angéUque, rationnel, animal ou anstinctif, nous entendons cette puissance qui établit et maintient l'harmonie parmi les êtres, qui incline les plus élevés vers ceux qui le sont moins, dispose les égaux à une fraternelle alliance, et prépare les inférieurs à l'action providentielle des

supérieurs Rassemblons et résumons tous

ces amours divisés en un seul et universel amour, père fécond de tous les autres. A une certaine hauteur apparaîtra le double amour des âmes humaines et des esprits angéliques, et bien loin, bien loin par delà brille et domine la cause inconapréhensible et infiniment supérieure de tout amour, vers laquelle aspire unanimement l'amour de tous les êtres, en vertu de leur nature propre

Ramenant donc tous ces ruisseaux divers à la source unique, disons qu'il existe une force simple, spontanée, qui. établit l'union et l'harmonie entre toutes choses, depuis le souv erain bien jus qu'à la dernière des créatures, et de là remonte par la même route, à son point de départ, accomplissant d'elle-même, en elle-même et sur ellemême, sa révolution invariable. »

Ces considérations générales nous indiquent à peu près la nature du reyaid qu'il jetait sur la création. La paae que je vais citer nous donnera une idée de la hauteur de ses vues théologiques et du coup-d'œil qu'il jetait sur l'incarnation du Verbe.

« La divinité du Seigneur Jésus-Christ, dit Hiérothée, est la cause et le complément de tout; elle maintient les choses dans un harmonieux ensemble sans être ni tout ni partie; et cependant elle dit tout et partie, parce qu'elle comprend en elle et qu'elle possède par excellence le tout et les parties. Gomme principe de perfection, elle est parfaite dans les choses qui ne le sont pas; et, en ce sens qu'elle brille d'une perfection supérieure et antt- l'Mite, elle n'est pas parfaite dans les chose, qui le sont. Forme suprême et originale, elle donne une l'orme à ce qui n'en a pns, et dans ce qui a uue forme elle en semble dépourvue, précisément à cause de rexcellence de la sienne propre. Substance auguste, elle peut s'incliner vers les autres substances sans souiller sa pureté, sans desceidre de sa suprême élévation. Elle dé-

termine et classe entre eux les principes des choses et reste éminemment au-dessus de tout principe et de toute classification. Elle fixe l'essence des êtres. Sa plénitude apparaît en ce qui manque aux créatures. Sa surabondance éclate en ce que ces créatures possèdent. Indicible, ineffable, supérieure à tout entendement, à toute vie, à toute substance, elle a surnaturellement ce qui est surnaturel et suréminemment ce qui est suréminent. De là vient (et puissent nous concilier miséricorde les louanges que nous donnons à ces merveilles qui surpassent l'intelligence et la parole) ; de là vient qu'en s'abaissant jusqu'à notre nature et s'unissant à elle, le Verbe divin fut au-dessus de notre nature, non-seulement parce qu'il s'est uni à l'humanité, sans altération ni confusion de sa Divinité, et que sa plénitude infinie n'a pas souffert de cet ineffable anéantissement, mais encore, ce qui est admirable, parce qu'il se montra supérieur à notre nature dans les choses mêmes qui sont propres à elle, et qu'il posséda d'une façon transcendante ce qui esta nous, ce qui est de nous. »

C'est ainsi que saint Hiérothée parlait de l'Incarnation. Les ouvrages d'Hiéi othée sont perdus pour la plupart. Perte incalculable dont personne ne mesure la dimension. J'ai voulu demander à l'histoire ses trop rares documents, et reconstruire un peu la grande figure d'Hiérothée,j^t offrir au lecteur la gloire presque oubliée de cet illustre inconnu.

Page 1