‹ Physionomies de saintsChapitre 55 sur 72 · CHAPITRE XaXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XaXI

Voici la plus célèbre des contemplatives. Pourquoi la plus célèbre? Je n'en sais absolument rien. La plus célèbre et la plus pardonnée. Le caractère général des contemplatifs, c'est d'arrêter la colère et l'ironie des hommes. Le lieu où ils vivent est déjà par lui-même irritant pour les aveugles, à cause de la lumière dont il est rempli. La nature de leurs actes prête admirablement à l'ironie toutes les occasions d'éclater. Le principe et la fin de leurs actions échappent tous deux aux regards des homm-s. L'action ellemême tombe seule sous ce regard, isolée, destituée de son principe, destituée de son but, dépouillée de l'atmosphère où vit l'esprit qui l'anime. Ainsi lancée sur le terrain du monde, sans explication, la vie du contemplatif est une étrangère et on la prend pour une ennemie. Les hommes ne savent que penser de ces étrangers qu'on appelle des saints, non pas étrangers par leur indifférence, mais étrangers par leur supériorité, et, ne sa''hrtnt que penser, les hommes se mettent à rire, lis rient parce que le rire éclate quand une chose apparaît sans rapport avec les autres

choses, de même que les larmes coulent quand le rapport apparaît profond.

Pour faire pleurer, que faut-il? Il faut faire sentir profondément les rapports des personnes, leurs affections, leurs amitiés, leurs ressemblances, leurs parentés intérieures, toutes leurs intimités, toutes leurs joies, toutes leurs douleurs ; car la joie et la douleur sont des relations senties.

Pour faire rire, que faut-il? Il faut isoler une personne ou une chose, la présenter toute seule, en supprimant tout ce qui l'avoisine, en détruisant toutes les relations d'esprit, de lumière et d'amour par lesquelles elle tient au monde visible ou au monde invisible. Le spectacle d'unindividu qui ne ressemble pas à ceux au milieu desquels il vit, plus isolé que dans un désert, est l'occasion et l'élément du rire.

Voilà pourquoi le monde rit des saints, surtout des saints contemplatifs, parce que la contemplation est, de toutes les choses saintes, celle qu'il comprend le moins. Eh bien! par une exception bizarre, il rit peu, ou ne rit pas de sainte Thérèse. M. Renan la déclare admirable. Toutes les femmes à imagination ont un certain penchant pour elle. Tous les artistes la respectent; toutes les fois que son nom paraît, une louange assez vive est dans le voisinage.

Saint Augustin et sainte Thérèse partagent ce privilè'je : ils sont estimés. Saint Augustin et sainte Thérèse jouissent d'une immuuité.

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Pourquoi cette immunité ? à quoi tient-elle ? Sainte Thérèse est cep ndant, autant que qui que ce soit, dans les voies extraordinaires. Sa vie est pleine de visions, de révélations. Elle nage dans le surnaturel comme un poisson dans l'eau.

Pourquoi donc le monde ne s'en moque-t-ilpas? Cette question très profonde trouverait peut-être sa solution dans la nature du rire telle que je viens de l'indiquer tout à Iheuie.

Saiiit Augustin et sainte Thérèse ne paraissent pas ridicules, comme les autres saints, aux yeux des hommes, parce qu'ils semblent montrer entre les hommes et eux des relations évidentes et subsistantes, au sommet même de leur sainteté. Les hommes les trouvent moins isolés sur la terre que beaucoup d'autres. C'est qu'en effet ces deux saints mettent dans leurs récits leurs faiblesses en évidence.

Saint Augustin et sainte Thérèse racontent si bien leurs faiblesses, qu'ils établissent entre le lecteur et eux une espèce de trait d'union. Les vanités de celle-ci, les erreurs de celui-là, permettent au lecteur de trouver en lui et en elle une certaine ressemblance de lui-même. Les deux conversions, différentes comme leurs fautes, semblent les avoir préservés sans les avoir séparés, et qu( Ique chose persiste au fond de ce saint, au fond Je cette sainte, qui, sans flatter la nature déchue, l'invite cependant à regarder. Lear éloquence est à peu près du même genre : naïve, pénétrante, intime et véridique. Tous deux ont

écrit leur vie, dans la pureté profonde de leur esprit et de leur ame. Tous deux sont agités, ' inquiets, même au lieu d'où semblent bannies l'agitation et l'inquiétude. Saint Augustin garde dans la paix religieuse des doutes philosophiques. Cet esprit remuant cherche, cherche toujours. Il remue, i! questionne. Il ne s'endort jamais. Sainte Thérèse, poursuivie sur les hauteurs du Carmel par des doutes d'une autre espèce, moins philosophiques et plus déchirants, se demande si elle est dans la voie de Dieu ou si elle est la victime des illusions de 1 ennemi.

Saint Augustin représente assez bien la recherche de l'homme : quelle est la vérité de mon esprit ? Sainte Thérèse représente assez bien la recherche de la femme : quelle est la vérité de mon âme ? Saint Augustin cherche hors de lui , sainte Thérèse au fond d'elle-même : tous deux ingénieux, tous deux profonds, tous deux habiles dans les choses divines, habiles aussi dans les choses humaines, tous deux subtils, tous deux troublés.

La simplirité ne les caractérise ni Tun ni l'autre. La simpLci.é accompagne très bien le génie, elle accompaij ne rarement l'espiit, dans le sens français du mot. Or saint Augustin et sainte Thérèse étaient, au plus haut point, des gens d'esprit. L'amabilité humaine les distingue et les suit. On voudrai! les connaître, même indépendamment de leur sainteté. C'est apparemment ce parfum terrestre qui leur donne le privilège, étrange

pour des saints, de trouver grâce aux yeux des hommes. Leurs siècles à tous les deux étaient des siècles subtils, chercheurs, métaphysiciens, et ils respirèrent l'air qu'il fallait pour nourrir à la fois leurs qualités et leurs défauts.

Toute la vie de sainte Thérèse, avant sa conversion, se résume en un mot ; Vanité. Il est vrai que ce mot contient tout, puisqu'il signifie le vide. La vanité, qui est le vide, s'oppose directement à la plénitude, qui est Dieu, et ceux qui comprennent ces mystères intérieurs ne s'étonneront pas des repentirs longs et profonds, qui, portant sur les fautes que le monde croit légères, pourront paraître exayérés aux esprits superficiels. Le monde ! tel était en effet Tennemi personnel et le tentateur intime de sainfe Thérèse. J'ai expliqué quelque part quelle différence il y a entre le péché et l'esprit du monde (l) : l'esprit du monde est essentiellement le péché, mais le péché n'est pas toujours l'esprit du monde. Eh bien I saint Auyustiu luttait directement contre le péché, sainte Thérèse contre l'esprit du monde, et ces tentations si subtiles que lui donnaient, même au comble de sa hauteur, les conversations du parloir, conversations mondaines, mais non pas scan. daleuses, montrent bien de quelle nature était l'ennemi, petit, mais robuste, qui la poursuivait

j.Voyez VHo'nnre. par Tîrni'st l'rUo,

sur la montagne sans être complètement tué par l'atmosphère dévorante et brûlante duCarmel.

Je ne raconterai pas ici la vie de sainte Thérèse; elle'est beaucoup trop connue, grâce au privilège dont je parlais tout à l'heure, pour avoir besoin de narration. Mais j'indiquerai volontiers la naturel de son combat. C'est le combat de l'âme et de l'esprit. L'âme chez elle veut être toute à Dieu. L'esprit est retenu, poursuivi et tenté par le souvenir humain et même mondain des choses humaines et même mondaines. Jamais rien de grossier dans ces tentations : ce sont des nuances, des finesses, des délicatesses spirituelles et intellectuelles 1 L'âme veut être toute à Dieu. L'esprit semble par moments accepter l'ombre d'un partage. L'âme croit, sent, voit qu'elle est toute à Dieu. L'esprit, plein de réflexions et de troubles, admet l'illusion compae possible et probable. Tout favorise en elle et autour d'elle le doute. La longue illusion de ses directeurs semble le reflet de ses propres tentations qui s'extériorent et lui parlent par des voix étrangères. D'un côté Dieu l'emporte, et voilà la part de l'âme transportée, ravie, qui vole sur la montagne, dans la lil)erté de l'amour qui l'appelle. D'un autre côté, elle hésite, elle doute; on hésite, on doute; personne ne sait plus le chemin; on regarde dejous côtés avec une agitation stérile; plus on regarde, moins on voit, et voilà la part de l'esprit. L'obéissance fut la voie par où l'esprit passa pour rejoindre l'âme sur la hauteur. Ç\jaiid Jésus-Ghrisf. apparaissait àsaintç Thér^^f

et qu'elle refusait, par obéissance, ropparition méconnue préparait sa délivrance ; elle acceptait le mystère terrible qui lui était préparé; la vérité allait se faire jour, et saint Pierre d'Alcantara approchait,- appelé par l'obéissance.

C'est la réflexion, dépourvue de lumière et de simplicité, qui enchaînait l'esprit, le séparait de l'âme, et ce déchirement terrible fut le supplice de sainte Thérèse. Son confesseur ayant consulté cinq ou six maîtres, tous furent d'avis que les phénomènes spirituels dont sainte Thérèse était l'objet venaient du démon. L'oraison lui tut interdite, et la communion retranchée. On lui défendit la solitude. On prit contre Dieu toutes les mesures possibles. 11 lui fallut insulter de toutes les manières celui qui apparaissait. L'absence des grâces sensibles devint aussi pour elle une torture singulière. A une certaine époque, elle désirait la fin de l'heure marquée pour la prière. Car le don de la prière facile lui était refusé. Le temps et l'éternité semblent représenter les deux aspects de la vie de sainte Thérèse. Elle passa des heures horribles, et elle avait le sentiment profond du jour qui ne doit pas finir. Dans son enfance, lisant la Vie des saints, elle s'arrêtait pour s'écrier : Éternellement! éternellement! — Et elle sentait une impression spéciale et étrange quand on chantait au credo : Ciijus non erit fuds. Elle avait besoin de l'assurance que le règne n'aura pas de fin.

Enfin saint Pierre d'AIcanlara apporta )a Iy«

mièrc, et avec elle l'activité, et avec elle le repos. Il jugea et décida que les lumières de sainte Thérèse étaient des lumières divines. Louis Bertrand, Jean d'Avila et Louis de Grenade partagèrent ce sentiment. La question fut décidée. Sainte Thérèse écrivit sa vie et les Sept châteaux de l'âme. Ceux qui croient que les saints se ressemblent devraient dire aussi qu'il n'y a dans la création qu'une fleur. Rien de plus différent que les types des Elus, même de ceux qui offrent entre eux au premier coup d'oeil le plus de ressemblance. Pendant qu'Angèle de Foligno, ravie tout à coup d'une façon imprévue et terrible, perd le sentiment des choses qu'elle ne sait pas, étrangère à tout, à cause de sa hauteur, ne pouvant plus parler de Dieu, ne sachant plus quel nom lui donner, ravie dans un amour qui prend la ressemblance de l'horreur, d'une horreur défaillante et transportée où le cri se mêle au silence ; sainte Thérèse, elle, garde la vue constante et claire des états qu'elle traverse, des étapes qu'elle parcourt, des phases par où elle passe, des résidences où habite son âme. Peut-être les doutes, les questions, les analyses, les lenteurs, les éludes qu'on faisait autour d'elle, â propos d'elle, et qu'on lui faisait faire sur elle-même, ont-elles développé dans son intelligence cette lucidité méthodique. Dans les Sept châteaux de Pâme elle détermine avec précision le point où cette région finit, le point où cette régioiv commence. On dirait une carte de géographie. Peut-être cette faculté d'analyse la

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rend-elle plus supportable aux lecteurs ordinaires. Comme elle raconte son ascension, on lui pardonne même de s'être laissée enlever.

Angèle de Foligno, parlant de la Passion de ••ésus-Christ, s'écrie : « Si quelqu'un me la racontait, je lui dirais : C'est toi qui l'as soufferte ; et si un ange me prédisait la fin de mon amour, je lui dirais : C'est toi qui es tombé du ciel. »

L'acte surnaturel d'Angèle de Foligno ressemble un peu à l'acte naturel du génie, qui arrive sans qu'on l'ait vu marcher. L'acte surnaturel de sainte Thérèse ressemble un peu à l'acte naturel du talent, qui raconte son voyage et dit par où il passe.

Jamais la pratique de la contemplation ne fait oublier longtemps de suite à sainte Thérèse la théorie. La fondation de ses couvents marche simultanément avec ses illuminations intérieures. Elle opère extérieurement sa réforme visible du Carmel, comme elle en opère elle-même l'mvisible ascension. Elle bâtit des couvents, comme elle construit spirituellement et décrit minutieusement les châteaux de l'âme. Elle est analytique; elle est savante ; elle dessine ; l'architecture lui est familière. Enfin c'est par elle que se propage la dévotion à saint Joseph, qui est appelé le patron des âmes intérieures, et qui est aussi fréquemment invoaué, quand les intérêts pécuniaires sont en jeu.

C'est à saint Joseph que sninte Thérèse attribua la grâce d'avoir enfin obtenu saint Pierre

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d'Alcantara. Saint Pierre d'Alcantara coupa en deux la vie de sainte Thérèse. Avant lui, les ténèbres; après lui, la lumière. C'est lui qui porta le flambeau dans l'abîme.

Saint Jean de la Croix se joignit à ce groupe illustre. Sainte Thérèse, saint Pierre d'Alcantara, saint Jean de la Croix, inséparables dans l'histoire, brillent comme trois étoiles de première grandeur dans le ciel invisible. Ce ciel a sans doute comme l'autre ses conslellatioas. Sninle Thérèse, saint Pierre d'Alcantara, saint Jean de la Croix forment une constellation.

Ces trois étoiles sont fort différentes entre elles. Sainte Thérèse avait une vivacité rare d'esprit et d'imagination. Saint Jean de la Croix, homme sévère et purement intérieur, avait ane défiance inouie de l'esprit et de l'imagination. Et cependant il lui lut favorable, parce qu'il était éclairé. Et tous deux, un jour, parlant de la Trinité, tombèrent en extase.

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