CHAPITRE XXXII
SAINT JUDB.
Il y a, dans l'histoire, certains hommes auxquels s'attache l'idée d'une grandeur particulière, et qui deviennent plus particulièrement que d'au très des types, des patrons. Il y a des hommes qui font sur l'âme humaine une impression particulière. Quand l'homme auquel se prend ainsi l'admiration a écrit, quand il a laissé de lui-même un témoignage authentique, consigné quelque part, et qu'il se livre ainsi lui-même à 3on lecteur, le phénomène que je constate n'a rien de surprenant. Car chaque lecteur fait revivre en lui et pour lui l'auteur auquel il demande son pain et qui continue à parler plusieurs siècles après sa mort. Mais quand l'homme n'a rien écrit, quand son histoire très lointaine n'est pas racontée par lui, quand il ne nous adresse aucune parole extérieure, quand il n'a pas déposé son esprit dans un livre, quelle est la raison du choix mystérieux que nous faisons de lui pour protecteur, ou pour ami, ou pour maître, ou pour quoi que ce soit ? Qui sait si ce choix /ait par nous ou plutôt fait en nous ne serait pas l'indication d'une volonté divine qui désigne l'homme de ce choix à une
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gloire particulière ? Qui sait si ce choix n'est pas, dans une certaine mesure, l'écho de ce choix suprême que Dieu a fait de cet homme, l'écho de sa prédestination ?
Parmi les conquérants, parmi les savants, parm les artistes, les hommes font aussi des choix. Très souvent ces choix sont absurdes. C'est l'ignorance, c'est la stupidité, c'est la corruption qui les déterminent. Très souvent les hommes choisissent, pour les admirer ou pour les adorer, leurs complices les plus bas ou les plus médiocres, et la raison de leur préférence est un des secrets de leur aveuglement et de leur pourriture. Mais, quand il s'agit des saints, un phénomène inverse se produit. Le choix de l'homme n'est pas fait par le vieil homme, il est généralement indiqué par l'homme nouveau. Les siècles font de ce côté-là un travail singulier. Ils mettent en lumière successivement un certain nombre de figures oubliées par leurs prédécesseurs. Saint Jude est un des exemples de ce phénomène singulier. Il est un des douze, et depuis dix huit cents ans, peu de personnes ont pensé à lui. Son nom même est devenu pour l'ignorance un piège singulier. Quoique I'En anijil'i dise à propos de lui : « No/i ille Iscariotes ; ce n'est pas ITscariote ; » cependant l'ignorance l'a confondu avec Judas. Judas était mille fois plus célèbre que Jude. Et telle est la distraction des hommes que celui-là a presque fini par faire oublier celui-ci.
Jude en hébreu signifie louange.^ et telle est
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I*impof tance des noms dajis l'Ecriture qu'ils constituent à eux seuls un document historique et philosophique sur celui qui les porte.
Jude a été confondu avec Judas ; il a été auss» confondu avec Simon, qui était un autre apôtre. Enfin, comme il s'appelait Jude Thaddée, il a été confondu, lui apôtre, avec un autre Thaddée, qui était au nombre des soixante-douze disciples. Thaddée disciple fut envoyé par saint Thomas à Abagan, roi d'Edesse. Eusèbe de Césarée nous raconte l'histoire de celui-ci au premier livre de son histoire ecclésiastique.
Il y a donc deux Thaddée, Tun disciple, l'autre apôtre. L'apôtre est Jude Thaddée, dont nous nous occupons aujourd'ui.
L'Evangile, parlant de lui, met une afTectation spéciale à le uistinguer de Judas. Saint Jean le désigne par son nom, et ajoute : Ce n'était pas riscariote.
Jude prend la parole à la Cène et fait une question : « Seigneur, comment se fait-il que vous ayez l'intention de vous manifester à nous et non pas au monde ? »
Mais Jésus lui répond sans résoudre la question. Il faut citer ici les paroles trop oubliées de Bossuet. riar Bossuet a, comme certains autres, cette destinée d'être admiré à contre-sens. On l'admire quand il faudrait l'oublier, et on l'oublie quand il faudrait l'admirer.
« Pourquoi, Seigneur, pourquoi ? dit saint Jude. Lui seul pouvait résoudre cette question. Mais il
•'en est réservé le secret. Comme s*il eût dit : 0 Jude, ne demandez pas ce qu'il ne vous est pas donné de savoir : ne cherchez point la cause de la préférence; adorez mes conseils. Tout ce qui vous regarde sur ce sujet, c'est qu'il faut garder les commandements ; tout le reste est le secret de mon Père ; c'est le secret iilcompréheri*sible du gouvernement que le Souverain se réserve. Il y a des questions que Jésus résout; il y en a qu'il montre expressément qu'il ne veut pas résoudie et où il reprend ceux qui les font. II yen a, comme celle-ci, où il réprime la curiosilé par son silence ; il arrête l'esprit tout court... Et nous, passons, évitons cet écueil oà l'orgueil humain fait naufrage. 0 profondeur des trésors de 1? science et de la sagesse de Dieu 1... Il n'y a qu'à adorer ses conseils secrets et lui donner gloire de ses jugements, sans en connaître la cause.»
Bossuet a été frappé, comme on le voit, par la question de saint Jude, question remarquable en effet, et d'un genre assez rare dans l'Evangile, où les apôtres sont habituellement plus simples qiie curieux. Saint Jude était probablement préoccupé du mystère de la prédestination.
Et pour ce mystère-là TEcriture ne répond jamais que par le siLnce. Mais ce silence est une parole, et saint Jude l'a comprise. II appartenait probablement comme saint Thomas à la race des aigles, et le désir de voir devait être la passion de son intelligence. Aussi c'est saint Jean, aigle lui-même, qui parle de saint Jude et de
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saint Thomas. Ils forment peut-être à eux trois, dans le ciel des apôtres, une constellation.
Après la Pentecôte, tous les apôtres contri- Duèrent à la rédaction du Symbole, Chacun découvrit, par le mot qu'il y plaça, son attrait spécial et son aptitude particulière. D'après saint Augustin, l'article affirmé par saint Jude fut la Résurrection de la chair. D'après ce document, la vie ressuscitée dut être l'attrait spécial de saint Jude, et par là encore il semble appartenir à la race des aigles, dont la jeunesse se renouvelle. Après le Symbole fait, les apôtres se séparèrent et se partagèrent les quatre parties du monde. Le Martyrologe et le Bréviaire donnent l'Egypte à saint Simon et la Mésopotamie à saint Jude ; il paraît que plus tard ils se rendirent en Perse. L'Hstoire des Apôtres attribuée à Abdias, évêque de Babylone, renferme sur eux plusieurs détails peu connus; mais ce livre contient trop d'erreurs pour que le discernement soit facile entre ces erreurs, constatées par Gelase, et les vérités histo iques dont Baronius affirme qu'il est dépositaire.
Catherine Emmerick, si intéressante à cause des détails qu'elle fournit, Catherine Emmerick, intéressante à la façon d'une photographie, donne quelques indications que le lecteur trouvera dans la VLe de Jésus-Christ.
Le long oubli dans lequel a été enseveli son ûora est un phénomène qui se rapporte à plusieurs
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autres, et qui n'est pas seul de son espèce. Il y a dans l'histoire de l'Eglise et du monde différents besoins, auxquels correspondent différents secours.
Le cuite de saint Jude, si profondément oublié que presque aucune église ne porte le nom de cet apôtre, s'est éveillé il y a quelques années ; c'est, si je ne me trompe, dans le diocèse de Besançon que plusieurs grâces extraordinaires furent accordées par son intercession. Depuis ce moment, saint Jude est regardé par un grand nombre de fidèles comme le patron des causes désespérées. Un office spécial a été imprimé pour lui, et sa dévotion, pour me servir d'un mot souvent compromis qu'il faudrait réhabiliter, sa dévotion a fait son apparition dans le monde religieux.^Ne serait-il pas possible et facile d'apercevoir ici une belle harmonie, pleine d'espérance? Nous sommes à l'époque suprême où tout est perdu, d'après l'apparence, et on pourrait dire, d'après l'évidence humaine. Toutes les causes en ce moment sont des causes désespérées. La nécessité du secours de Dieu, qui s'est cachée quelquefois dans l'histoire, aux époques de calme, apparaît maintenant à visage découvert. Et un nouvel astre se lève. Saint Jude apparaît, et il apparaît comme le patron des causes désespérées, justement à l'heure où toutes les choses humaines rentrent dans cette catégorie.
Le culte de saint Joseph n'a-t-il pas attendu sainte Thérèse pour prendre des proportions qui
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grandissent encore tous les jours ? Et sainte Philomène n'a-t-elle pas attendu le curé d'Ars ! Mais c'est le curé d'Ars qui lui a donné cette popularité dont nous la voyons entourée aujourd'hui après un oubli tant de fois séculaire. Si on découvre des étoiles dans le ciel visible, pourquoi n'en découvrirait-on pas dans l'autre ?
Le trésor de l'Eglise est plein de choses anciennes qui deviennent pour nous, selon les mouvements et les harmonies de la miséricorde, de la justice et de la gloire.