CHAPITRE XXXin
Sainte Gertrude fut la sainte de l'humanité de Jésus -Christ comme sainte Catherine de Gênes fut la sainte de sa divinité. Ce caractère général éclaire sa vie et nous explique son attrait, qui fut la familiarité. Catherine de Gênes montre dans quel sens Dieu est loin de l'homme ; sainte Gertrude montre dans quel sens Dieu est près de l'homme. Catherine de Gênes, montre l'abîme qui sépare Dieu de l'homme ; sainte Gertrude montre îe pont jeté sur cet abîme, Angèle de Foligno montre ces deux choses. L'amour, dans sainte Catherine de Gênes, a le caractère de l'adoration qui ya vers l'iiifini et ne sait comment se satisfaire. L'amour, dans sainte Gertrude, a le caractère de la familiarité, qui n'exclut pas l'adoration, mais qui s'empare avec ardeur et jouissance de tout ce que Dieu nous a donné de luimême. Il serait d'un intérêt immense de savoir quel fut, chez sainte Madeleine, le caractère de l'amour. Qui sait si elle ne fut pas la sainte de l'humanité de Jésus, tant que Jésus fut vivant de sa vie mortelle, et la sainte de la divinité du Christ, après l'Ascension et la Pentecôte? Qui sait
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si la parole qu'elle entendit :A^e me touchez pas, ne changea pas en elle le caractère de l'amour, et si au désert, pendant les années prodigieuses de sa vie pénitente et inconnue, elle n'éprouva pas plus spécialement pour la divinité de Jésus-Christ ce qu'elle avait éprouvé plus spécialement pour son humanité pendant les jours de sa vie mortille ? Qui sait si cette parole douce et terrible : Ne me touchez pas, ne l'a pas transsubstantiée à une forme de vie plus haute ?
Quoi qu'il en soit de sainte Madeleine, nous pouvons dire de Sainte Gertrude qu'elle passa sa vie dans la familiarité de l'Homme-Dieu.
Née à Isleb, dans le comté de Mansfeld,enran 1820, elle fut prévenue de la grâce à l'âge de cinq ans. Un des caractères de sainte Gertrude,* c'fst qu'elle est toujours prévenue. On dirait que la prédestination est plus visible en elle que dans la plupart des saints. La grâce la prévient avant l'âge qu'on appelle Tâge de raison ; la grâce la suit, la grâce habite en elle sensiblement ; lagrâce consomme sa vie, qu'elle a inaugurée.
Dans une prière composée par elle-même, sainte Gertrude promet le secours de Dieu à ceux qui se recommanderont à son intercession, le remerciant des grâces que Dieu luia faites ; ces grâces sont précisément celles que nous venons d'indiquer : sainte Gertrude engage ceux qui prieront par son intercession à considérer la familia- "ilé que Dieu eut avec elle.
« Que ceux qui vous prieront par mon interces-
SAINTE OERTRUDï; ^"«^
sion, dit-elle, se souvenant de la familiarité à laquelle vous avez daigné m'ad.nettre, vous rendeul grâces particulièrement pour cinq de vos bienfaits :
< D'abord pour l'amour par lequel vous m'avez choisie de toute éternité. Ensuite parce que vous m'avez attirée heureusement à vous ; car il semblait que vous eussiez trouvé en moi la compagne fidèle de votre douceur, et que no're union fût pour vous, Seigneur, le plus grand des plaisirs. Ensuite parce que vous m'avez attachée étroitement à vous, pour faire éclater la merveille de votre amour dans la plus indigne des créatures. Ensuite parce que vous avez pris plaisir dans mon cœur, parce que mon âme a été pour vous un lieu de délices : vous unissant a la créature la plus dissemblable à vous, vous vous êtes livré à un amour que j'oserais appeler extatique. Enfm, parce quil vous a plu d'accomplir votre œuvre en moi, et de la consommer par une
mort heureuse. ^ • . j
Ce sentiment profond de la prédestination, de la faveur de Dieu, de son amitié, de sa grâce qm prévient et qui consomme, toute cette chose qui s'appelle, dans le langage des saints, l'Union intime, contient, domine, possède et résume sainte
Gertrude. . ■ , ■
Ce caractère explique toute sa vie mtérieure. iNon-seulement les saints sont diiïérents entre eux par leur nature particulière, mais ils sont différents parce que les grâces qu'ils reçoivent, fus- BCïrt-ftlles de mr^me genn-, changent de forme et
de caractère, et d'aspect et de langage, d'après la nature humaine de celui gui les reçoit. Sainte Genrude nous fournit non-seulement la pratique, mais la théorie de cette vérité. Dans^le livre des Insinuations divines (remarquez ce mot: insinuations, comme il s'adapte à elle), dans ce livre, sainte Gertrude nous cite ces paroles sorties des lèvres de Jésus-Christ:
« Plus je diversifie la manière de communiquer mes do is, et plus je fsis éclater la profondeur de ma sayesse, qui sait répondre à chacun selon la portée et l^étendue de son esprit, et lui enseigner ce que je veux, selon la capacité et l'intelligence que je lui ai données, m'expliquant avec les plus simples par des comparaisons plus sensibles et plus grossières, avec les plus éclairés, d'une façon plus intérieure et plus sublime. >
Ces paroles, profondément comprises, nous donneraient peuf-être aux uns et aux autres l'explication de bien des mystères. Les uns sont étonnés et quelquefois scaîidalisés par la hauteur et la profondeur des communications divines. Il y a des gens qui ont été capables de faire à saint Denys le reprochj d'être inaccessible.
D'autres sont étonnés et quelquefois scandalisés de l*extrême simplicité qui préside à certains discours et à certaines apparitions.
Le secret de cette différence étonnante, tant elle est énorme, est dans l'état d'esprit de ceux qui devaient entendre la voix. Dieu a parlé à Moïse un certain langage, un autre à Elie.
Jésus-Christ a frappé Angèle de Foligno et sainte Gertrude d'impressions très diverses. "
Il y a des gens qui croient faire preuve de supériorité métaphysique quand ils se moquent des comparaisons sensibles, si fréquentes dans la vie des saints.
Saint Bernard, qui avait déjà de temps en temps affaire à eux, leur adresse ces explications :
«Quand l'âme sacrée et emportée par la contemplation est frappée tout à coup par la lumière divine, comme par un éclair, il se forme ensuite en elle des images et des représentations de choses humaines et inférieures, qui se rapportent à la vérité dont elle a été instruite, qui servent d'omhres ou de<,voiles pour tempérer cette vérité, pour la rendre supportable, pour aider celui qui la reçoit à la communiquer aux autres. »
Ces comparaisons sont, bien entendu, plus fréquentes dans sainte Gertrude que partout ailleurs, par la raison que j'ai indiquée au commencement de ce chapitre.
Sainte Catherine de Gènes fait peu de comparaisons ou même n'en fait pas. Elle est plus directement aux prises avec l'incommensurable. Saint Denys ne sait de quelle parole se servir; car il ne peut nommer Dieu tel qu'il est en lui-même. Mais sainte Gertrude habite la ré(jion des paraboles. Sainte Thérèse en use aussi.
La vie de sainte Gertrude n'eut pas beaucoup d'incidents extérieurs. Sainte Thérèse mena Je front les combats du dedans et les combats du dç-
hors : la contemplation et les affaires. Cette double vocation semble se perpétuer jusqu'à un certain point dans Tordre des Carmélites. Sainte Gertrude n'eut à s'occuper que de son cœur, et Dieu a engagé lui-même plusieurs âmes saintes à aller le chercher là, dans ce cœur prédestiné. Un monastère de l'ordre de Saint-Benoît, situé dans la ville de Rodart, fut le théâtre de ces visions.
« 11 arriva, dit-elle, qu'un certain jour, entre l'Ascension et la Pentecôte, j'entrai dans la cour et je considérai la beauté du lieu, l'eau courante, la liberté des oiseaux, particulièrement les colombes qui voltigeaient à l'entour, à cause de la tranquillité de ces heux où l'on se repose à l'écart. »
Alors la sainte veut faire remonter à Dieu ses grâces, comme le ruisseau à sa source; elle veut croître comme les arbres, fleurir comme les plantes, s'élever comme la colombe, libre et dégagée.
Puis, le soir, ces paroles de l'Evangile lui reviennent à l'esprit : « Si quelqu'un m'aime, il gardera ma parole et mon Père l'aimera, et nous viendrons à lui, et nous ferons en lui notre demeure.»
« A ces mots, s'écrie-t-elle,mon cœur, qui n'est que boue, s'aperçut, ô Dieu infiniment doux, \mique objet de mon amour, que vous y êtes venu vous-même. Plût à Dieu, plût à Dieu encore mille fois, que toute- l'eau de la mer fût changée en sang, et que je pusse faire passer l'Océan sur ma tête pour la laver de ses souillures, et nettoyer le lieu que vous avez choisi pour demeure I Je
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voudrais qu'on m*arrachât le cœur des entrailles, qu on le déchirât par morceaux, et qu'on le mît sur un brasier ardent alin,que votre séjour devînt moins indigne de vous 1
« El, après ce jour où j'ai reconnu votre présence dans mon cœur, quoique mon esprit prît plaisir à s'égarer dans la distraction des cLoses périssables, néanmoins, après quelques heures, quelquefois même après quelques jours, quelquefois, je tremble ùe le dire, après des semaines entières, quand je rentrais dans mon cœur, après une si \ongue absence, je vous y trouvais le même, o mon Dieu ! Voilà neuf ans que j'ai reçu cette jjrâce, et vous ne vous êtes absenté qu'une fois, pendant onze joun; c'était avant la fête de saint Jean-Bapliste.
« Votre absence fut causée par un entrelien profane que j'avais eu avec quelques personnes du monde le jeudi précédent. »
Personne, dans le monde des psychologues, ne rend compte des choses de l'âme avec autant de simplicité, de profondeur et de naïveté que les saints. Mais, parmi les saints eux-mêmes, sainte Gertrude est remarquable par cette naïveté. Elle raconte son histoire intérieure, comme elle s'est passée, avec une candeur d'enfont. Elle nous dit ces choses comme elle se les dit à elle-même. Elle pense tout haut, ce n'est pas un auteur qui parle. L'auteur le plus sincère, dans ses confessions les plus véridiques, pense encore au lecteur. L'orateur le plus emporté pense encore à l'auditoire. Mais
sainte Gertrude ne pense qu'à Dieu et à elle-même. Non seulement elle parle comme elle pense, mais elle parle comme elle prie. Or, la prière est une force plus intime que la pensée. L'intention de se faire estimer ou admirer n'abandonne pas longtemps de suite l'homme qui parle de lui au public. Il faut profiter de cet instant-là pour l'admirer: il s'oublie un instant. Mais cet oubli ne dure pas. Chez sainte Gertrude, l'oubli dure toujours. Elle nous parle comme si nous n'étions pas là.
Certains passacjesde l'Ecriture qui étonnent les esprits chercheurs devenaient simples pour sainte Gertrude, à cause de sa simplicité. EU© surprit quelques-uns des secrets d'Ezéchiel.
« Celui qui aura mis des impuretés dans son cœur, dit le prophète, et le scandale de son iniquité contre son visage, et qui venant trouver le prophète l'interrogera en mon nom, je lui répondrai, moi, qui suis le Seigneur, selon la multitude de ses impuretés, afin qu'ii soit surpris par les artifices de son cœur. >
Sainte Gertrude comprit dans ces paroles le mystère du criminel lomhant dans le piè^je qu'il a tendu. Elle vit que le pécheur qui, pour éprouver le saint, lui demande la connaissance d'une chose cachée, en reçoit ordinairement une réponse qui elle-même est un châtiment et qui le confirme dans son endurcissement.
Par ces mots de la Genèse : « Où est Abel, votre frère ? » elle connut que Dieu demande compte à chaque religieux des fautes de son pro-
chain toutes les fois que ce religieux aurait pu les empêcher. Elle comprit que le reliçjieux ne peut pas plus que Caîn répondre : « Suis-je le gardien de mon frère ? » car il est le gardien de son frère. Et elle sentit à cette occasion la profondeur de cette autre parole : « Malheur à celui q[ui fai', le mal ; mais malheur deux fois à celui qui y consent ! »
Entendant chanter ces paroles : Le Seigneur m'a revêtue^ sainte Gertrude comprit que celui qui travaille pour la justice et la charité revêt Dieu d'un manteau. Et le Seigneur le revêtira luimôme éfernellt^ment d'une robe de gloire. Si l'on pense ici à ce fréquent rapprochement de Dieu et du pauvre que j'ai déjà signalé dans l'Ecriture (i), le souvenir de saint Martin se présente à la pensée. L'homme juste sera étonné au dernier jour, quand il verra combien de manteaux il aura donnés à Jésus-Christ.
Les paroles de l'Ecriture étaient, pour sainte Gertrude, des vérités essentiellement réelles et pratiques, qu'elle expérimentait personnellement, et très ordinairement sa vie intérieure suivait les évolutions du calendrier. Quand elle entendait chanter les mots de la liturgie, ces mots s'éclairaient pour elle et devenaient vivants Hans son âme. Un dimanche de carême, comme on chantait à la messe : « Vidi Dominumfacie ad faciem,yai