‹ Physionomies de saintsChapitre 60 sur 72 · SAINT JEAN DE MATHA ET SAINT F^LIX DE VALOIS · texte numérisé non relu

SAINT JEAN DE MATHA ET SAINT F^LIX DE VALOIS

C'est pourquoi une multitude immense remplit l'église à la première messe de Jean de Matha.

Or, au moment où le jeune célébrant élevait pour la première fois entre ses mains l'hostie sainte, on vit son visage s'embraser, son regard devint fixe et sa tête lumineuse. L'évêque de Paris, frappé de ce spectacle, disait en lui-même : « Jean voit quelque chose que les autres ne voient pas. »

— Venez, lui dit-il après la messe, racontez à votre évoque ce qui s'est passé.

— J'ai vu, dit Jean de Matha, j*ai ru Tan g e du Seigneur. Son visage était res[>lonfHsçant, ses vêtement blancs comme la neige; il portait sur sa poitrine une croix rouge et azur; à ses pieds deux esclaves chargés de chaînes étaient dans une attitude suppliante ; l'un était Maure, l'autre chrétien. Sa main droite reposait sur le chrétien, sa main gauche sur le Maure. Voilà ce que j'ai vu. »

Cependant Jean de Matha avait vaguement attendu Félix de Valois. Félix de Valois habitait dans les montagnes au diocèse de Meaux, se préparant dans le silence et la solitude à la destinée vers laquelle il se sentait appelé. Il pensait nuit et jour à la rédemption des captifs.

Un jour, Jean de Matha dirigea ses pns vers te diocèse de Meaux, et dans le diocèse He Merjux vers les montagnes. Enfin il se trouva face à face avec Félix de Valois.

Félix de Valois avait él^ dirigé ]h mr les voies les plus mystérieuses. Sou père Raoul et sa mère

Eléonore avaient divorcé. L'excommunication de Rome tomba sur la tête du comte Raoul. Le chagrin du jeune Félix fut tel qu'il voulut quitter du même coup sa famille et le monde. Il passa quelque temps à Clairvaux ; et, fuyant l'admiration dont il était l'objet, il chercha une solitude.

Pour cacher son dessein, il passa quelque temps à la cour de son oncle Thibaut, comte de Champagne. Un jour il disparut. Il profita pour cette disparition d'une excursion dans une forêt. On le chercha partout. Ses serviteurs demeurèrent convaincus qu'il avait péri dans un ravin et racontèrent partout sa mort.

En effet, il était mort à son ancienne vie. Mais il naissait à une vie nouvelle. Ayant entendu parler d'un jmachorète qui vivait dans une forêt, entouré de lumière et de grAce, le jeune homme s'était rendu près du vieillard pour partager sa vie. Il la partagea en effet et avec elle les grâces dont elle était remplie. Il devint le confident de celui qui ignorait les choses extérieures et savait les choses intérieures. Quand le vieillard mourut, le jeune homme était formé. 11 avait reçu avec le dernier soupir de l'anachorète son dernier secret et son dernier présent.

Alors Félix, préparé, enrichi, se disposa à prendre lui-même l'initiative d'une vie érénntique. Le disciple allait devenir maître. Il revint en France ; le changement d'habits le rendit méconnaissable. Il s'installa au diocèse de Meaux, dans une forêt, sur une montagne. Il passa sa vie dans la prière

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et la contemplaiion. Ce fat dans cette solitude que la voix qui parle aux solitaires se fit entendre à lui; et elle lui parla de la rédemption des captifs. II ne se hâta pas de se mettre à l'œuvre. L'action a sa racine dans la contemplation et il laissa mûrir dans la solitude le fruit de vie qu'il portait. A cette époque, Jean de Matha vint le visiter.

Il n'y arien de plus singulier dans l'histoire que les rencontres. Rien n'est plus important et rien n'est plus accidentel, plus involontaire, plus imprévu. Deux hommes peuvent être perdus ou sauvés pour s'être rerxontrés à temps ou à contretemps. Il y a des hommes qui sont l'un 'pour l'autre une planche de salut ou une pierre d'achoppement. Il y a des hommes dont les noms sont unis quelque part et dont l'union visibj^ sur la terre constitue le commencement, ou le centre, ou la fin de leur destinée. Or, le doigt de Dieu est d'autant plus visible dans la rencontre des inconnus que l'homme n'y peut mettre aucune préméditation. Il y a peut-être tel individu qui me sera d'un grand secours dans l'ordre de la pensée ou dans l'ordre de l'action. Il m'aidera, il me complétera, il me soutiendra, il me conseillera, il m'instruira. Mais, où est-il? Il est absolument impossil>le d'établir là-dessus môme la moindre conjecture. Je n ai aucune raison pour aller à droite ou pour aller à gauche. Non-seulement je ne peux pas le trouver, mais je ne peux pas le cliercher. Car aucune direction ne m'offre plus de chances que la direction contraire.

Jean de Matha et Félix de Valois n'avaient aucun moyen naturel de savoir qu'ils étaient unis dans la pensée de Dieu pour une œuvre commiine.

Ils ne savaient même pas longtemps d'avance quelle était cette œuvre ; ils auraient été bien embarrassés si quelqu'un leur avait dit : « Ilvous faut chercher un auxiliaire, un homme dévoué à la même idée que vous. » Ils avaient toutes les chances naturelles pour ne pas se rencontrer. Leur vie très différente les avait jetés dans les directions les plus contraires ; leurs familles ne se connaissaient pas ; rien ne les appelait ni l*un ni l'autre dans une forêt près de Meaux, rien du moins de ce quLappelleles hommes quelque part ordinairement. Pourtant ils y vinrent tous les deux, et leur rencontre fut le point de départ de leur œuvre commune.

Jean de Matha ouvrit le premier son âme à celui qui l'avait précédé dans cette solitude. Félix admirait les voies par lesquelles son nouveau compagnon lui avait été mystérieusement préparé et amené. Il fut convenu entre eux qu'ils vivraient ensemble et attendraient dans l'oraison de nouvelles pensées et de nouvelles lumières.

Ils vécurent trois ans ensemble. Peut-être l'homme qui aurait assisté pendant ces trois années à leurs entretiens et à leurs prières serait plus savant que les savants. Qui sait combien de choses secrètes se - déroulèrent aux yeux de ces deux hommes qui avaient écarté d'eux les innombra-

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