SAINT CHRISTOPHE
augmente. Christophe avance ; mais à chaque pas le poids de l'enfant augmente. Christophe avance toujours, et le poids de l'enfant augmente toujours. Le géant est écrasé, hors d'haleine, presque submergé, car l'eau du fleuve se gonfle toujours. On dirait qu'on vient d'y jeter le monde, et qu'elle grossit en raison de la masse qu'elle a reçue. Christophe va succomber. Enfin, par un suprême effort, il touche l'autre rive.
Il dépose l'enfant et lui dit :
— J'ai cru périr, et j'aurais eu le monde entier sur mes épaules que je n'aurais pas plus souffert.
— Christophe, répond l'enfant, tu as porté plus que le monde, tu as porté le Créateur du monde : ie suis le Roi Jésus-Christ. Plante sur cette rive le bâton que tu portais, tu verras demain comme je l'aurai fait.
Christophe obéit, et le lendemain son bâton était un palmier magnifique, couvert de feuilles et chargé de fruits.
II y a bien des choses dans cette légende, et ces choses sont d'un genre à part. Il semble qu'elle porte non pas tant sur les vertus de saint Cliristophe, et qu'elle nous déclare mystérieusement, symboliquement, prophétiquement peutêtre, une exception extraordinaire. Saint Christophe déclare qu'il n'est pas apte à ce qu'on lui demande d'abord. II a le sentiment d'une nature exceptionnelle, entraînant une volonté exceptionnelle et une vocation exceptionnelle. Sa vocation
sera la bonté et il le sent bien, la bonté d'avoir égard à la nature. Il passera les hommes d'une rive à l'autre, et parmi les passagers se trouvera Jésus-Christ. Qui peut donc compter les sens de ce mot : passer les hommes d'une rive à l'autre ? Mais, passer Jésus-Christ, « qu'est-ce que cela veut dire ? On ne voit pas peut-être ; mais on entrevoit, surtout si on se souvient que Christophe s'appelait Christophe Colomb. U passa Jésus- Chnst d'une rive à l'autre et risqua mille fois de mourir sous le fardeau.
Christophe est un nom terrible. Etre Porte- Christ, cela signifie quelque chose de singulier, et peut-être le mystère de ce nom contient-il le mystère de l'histoire, dans ce qu'il y a de plus caché. Quand les autres passagers l'appelaient, Christophe voyait celui qui appelait. Mais quand ce fut l'Enfant très lourd, il chercha «4usieurs fois et ne vit pas d'où la roix venait.