CHAPITRE XXXVI
MARIE ALACÛCQUB.
Quand l'homme veut agir, il choisit l'instrument le plus capable de la fin qu'il se propose. Si un souverain choisit un ministère, il le prend ou eshayc de le prendre tel que ses fonctions le réclament. Si un homme veut faire faire son portrait, il s'adresse à un peintre, il ne s'adresse pas à un cordonnier.
Quand Dieu veut agir, il prend le procédé directement contraire. Il choisit l'instrument le plus absolument incapable. Il est jaloux de montrer qu'il agit seul et va chercher la faiblesse la pliis extrême pour que nous ne soyons pas tentés d'attribuer la force à l'instrument. Déjà, du temps de saint Paul, il avait choisi la faiblesse pour confondre la force. Saint Pierre, qui devait la repré. senter, lui à qui la puissance allait être donnée, la puissance officielle, le gouvernement, saint Pierre qui allait lier et délier, saint Pierre, le maître des clefs, chargé d'ouvrir et de fermer le ciel, saint Pierre est désigné par une faiblesse incalculalile : il renie trois fois, par peur d'une servante, celui dont il avait vu la face resplendir sur la montagne du Thabor. Il faut scruter cette
faiblesse et pénétrer dans cet abîme, si l'on veut savoir à quel point saint Pierre représente la l'>rce;car l'abîme appelle l'abîme, et il représente la force avec une réalité divine d'autant pi as grande que sa faiblesse humaine fut plus incommensurable.
Un jour saint François d'Assise rencontra un religieux qui lui dit : — Pourquoi donc, pourquoi donc ce concours de monde vers vous? Pourquoi cette foule? Pourquoi ce respect? Pourquoi se presse-t-on sur vos pas?
Saint François répondit :
— Dieu a regardé le monde, cherchant par quel misérable il pourrait bien manifester sa puissance. Ses yeux très sai:its,en tombant sur la terre, n'ont rien trouvé de si vil, de si bas, de si petit, de si »gnoble que moi. Voilà la raison de son choix.
Vous voyez que c'est toujours le même procédé.
Cependant il restait dans Pierre et dans François de grands dons naturels. C'étaient des âmes élevées. François avait quelque chose de naturellement sublime dans l'esprit et de naturellement ijéroTque dans le cœur.
Mais si nous regardons Marie Alacocque, qui fut chargée d'une grande œuvre, nous contemplerons un des chefs-d'œuvre de la misère humaine sans compensation. Ce n'est pas une grande nature égarée par de grandes passions ; c'est une petite nature, étroite, sans attrait, sans lumière naturelle, sans style, sans parole. Elle
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n'a^ait qu*une chose, l'amour, le dévouement. Mais ?elle est la pauvreté de ses moyens naturels que rameur même la rend rarement éloquente. Elle bégaye, elle ânonne, elle hésite. Elle ne sait pas. Seulement, elle aime et elle obéit. La voilà dans la gloire. Elle est choisie.
« Je t'ai choisie, lui dit Jésus-Christ, comme un abîme d'indignité et d'ignorance pour l'accomplissement de ce grand dessein, afin que tout soit fait par moi. »
En fait d'ignorance, i! est difficile d'aller plus loin.
M. Louis Veuillot a fait le parallèle de Dan'e et d'Angèle de Foligno.
Même comme œuvre humaine et comme poésie, il préfère infiniment Angèle de Foligno, et il a raison.
Les foudres du cœur éclatent dans Angèle.
« Si un ange, dit-elle, me prédisait la mort de mon amour, je lui dirais : C'est toi qui, es tomi é du ciel Et si quelqu'un, n'importe qui, me racontait la Passion de Jésus-Christ, comme je la sens, je lui dirais ; C'est toi qui l'as soufferte (i). »
Ses anéantissements, quand le nom de Dieu est prononcé devant elle, dépassent les transports des plus grands poètes anciens ou modernes.
Sainte Thérèse, quoique très inférieure à Angèle, est cependant une temme hors ligne. Rei.aa l'ad-