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réflexes ; l’activité de la cellule grise survit donc à la décapitation. Cette activité, accusée par des mouvements réflexes, subsiste un certain temps et ne disparaît pas simultanément dans toute l’étendue des centres nerveux. La faculté de mettre enjeu l’excitomotricité de la substance grise disparaît: d’abord dans la peau des membres antérieurs, puis successivement dans celle de la face, du tronc et enfin des membres postérieurs. — Alors que toutes les propriétés physiologiques de la substance grise sont éteintes, la neurilité, l’activité du nerf persiste encore; l’excitation directe d’un cordon nerveux détermine des contractions dans les muscles auxquels il se distribue. — Enfin, alors même que tout a disparu du côté du système nerveux central et périphérique, l’irritabilité, l’activité propre de la fibre musculaire n’est pas éteinte; sous l’influence d’une excitation directe le muscle se contracte.

Ainsi les manifestations vitales les plus caractéristiques, les plus fondamentales, subsistent, au même degré, dans les deux tronçons séparés, alors que la décollation a rendu impossible toute vie d’ensemble. L’expérience démontre, en outre, qu’on peut, à volonté, prolonger cette persistance de l’excitabilité des systèmes nerveux et musculaire, en refroidissant l’animal avant la décapitation. Mais alors que les deux tronçons ne répondent plus à aucune excitation, tout est-il fini? n’est-il pas possible de rendre

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leur excitabilité aux systèmes nerveux et musculaire? Les expériences de Legallois, d’Astley Cooper, de M. Brown-Séquard, nous ont appris qu’il suffit d’injecter dans les artères du sang chaud, oxygéné et défibriné, pour que cette tête et ce tronc redeviennent le siège de manifestations vitales évidentes. — Ces faits sont en contradiction flagrante avec l’hypothèse d’une force unique, indépendante, qui communiquerait à toutes les parties de l’organisme leur activité. Comment, en effet, comprendre que cette force unique puisse se manifester à la fois dans les deux tronçons séparés? En tout cas, comment admettre que cette force indépendante puisse êlre ramenée, par une simple injection de sang, dans ces organes qu’elle avait abandonnés? — Tout dépose en faveur de la thèse que nous défendons. Les éléments histologiques sont actifs par eux-mêmes; ils ne cessent de manifester leurs activités physiologiques que dans le cas où, par suite d’une altération de composition ou de texture, ou bien d’un arrêt de la circulation, ils ne peuvent plus entrer en conflit avec les matériaux combustibles et organisables du sang.

« La bonne méthode de philosopher, dit Barthez1, « exige qu’on rapporte à un seul principe de vie les « forces vivantes qui résident dans chaque organe, « et qui en produisent les fonctions, tant générales

1 Nouveaux cléments de la science de V homme. 2e édition, pa»e 20.

« que particulières. » Et plus loin : « Les affections « du principe vital , qui produisent et renouvellent « dans un ordre constant les fonctions nécessaires « à la vie, sont absolument différentes de causes « productives des mouvements qui ont lieu dans la « nature morte, comme sont ceux que déterminent « les opérations de la chimie. »

Cette opposition, que Barthez signale entre les agents du monde inorganique et son principe vital, indique évidemment que, dans sa pensée, les mouvements déterminés dans l’organisme par ce principe vital sont coordonnés dans un but d’utilité. En ce point encore, l’expérience est venue donner un démenti formel à la doctrine vitaliste. — Lorsqu’un nerf moteur ou sensitif est coupé en travers, le bout périphérique éprouve d’abord la dégénérescence atrophique, puis se régénère histologiquement et physiologiquement, bien qu’il soit maintenu séparé des centres et ne puisse plus remplir aucune fonction. — Un fragment de cordon nerveux, enlevé de sa position normale et placé sous la peau d’un animal, contracte des rapports avec les parties voisines et passe par les mêmes phases d’atrophie et de restauration autogénique. — La face profonde d’un lambeau de périoste transplanté devient le siège d’un travail de véritable ossification. — M. Bert coupe la patte incomplètement développée d’un jeune rat, la dépouille de sa peau et l’introduit sous la peau d’un autre rat. Cette

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patte se greffe, vit de sa vie propre, se nourrit, se développe. Au moment de la transplantation, elle était en voie de formation : les épiphyses n’étaient pas encore soudées aux diaphyses. Au bout d’un certain temps, l’ossification est complète, le squelette osseux de cette patte a parcouru toutes les phases de son développement normal.

Tous les jours la science expérimentale s’enrichit de nouveaux faits de ce genre. Or, nous le demandons, où est le but d’utilité du travail de restauration et de développement de ces organes qui ne peuvent plus accomplir aucune fonction? Si les éléments histologiques ne sont pas actifs par eux-mêmes, d’où peut leur venir, dans le cas de transplantation d’un animal à l’autre, lafaculté de s’assimiler les matériaux du sang, de se nourrir; ont-ils emporté avec eux une partie des attributs du principe vital de l’animal auquel ils appartenaient primitivement, ou ont-ils fait un emprunt aux forces du principe vital de l’organisme dont, après la greffe, ils sont devenus les parasites?

Si de l’étude des animaux supérieurs nous passons à celle des animaux inférieurs, nous voyons les faits de même nature se multiplier dans une proportion très-considérable et toujours avec la même signification.

Nous nous contenterons de signaler, en passant, les nombreuses observations de reproduction des

m LES PHÉNOMÈNES PHYSIQUES DE LA VIE.

pattes de l’écrevisse, des tentacules de l’escargot, des nageoires des poissons, de la queue des têtards de grenouille, des membres, de la queue et meme des mâchoires de triton, etc., etc. ; tous ces faits accusent une tendance évidente à la restauration de la forme typique que nous retrouvons aussi très-prononcée chez les animaux supérieurs, et qui se manifeste d’une manière si éclatante dans le travail de consolidation et de réparation des os fracturés. Mais cette tendance remarquable ne peut en aucune façon être considérée comme atlribut d’un principe vital, d’une force unique indépendante, qui tiendrait sous sa dépendance immédiate tous les actes de l’économie. Elle existe, en effet, dans toutes les parties de l’économie, même alors qu’elles ont été séparées du corps. Deux exemples nous suffiront pour mettre en lumière l’exactitude de cette dernière proposition.

M. Yulpian a vu un tronçon de nerf hypoglosse et de nerf lingual transplanté sur la peau de l aine d’un animal se régénérer, après avoir subi une altération profonde dans toute sa longueur. — M. Bert, après avoir obtenu la greffe d’une queue de rat sous la peau d’un autre rat, fractura un des os de cette queue. Le travail de consolidation de la fracture s’opéra aussi régulièrement que si l’organe avait été maintenu dans sa position normale. — Loin d’accuser l’intervention d’une force directrice, indépendante, tous ces faits déposent en faveur de l’existence d’une activité

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propre dans chaque clément histologique, activité qui se manifeste toutes les fois que l’élément peut entrer en conflit avec les matériaux du sang.

Tout le monde connaît les célèbres expériences de Trembley, si souvent répétées dans les laboratoires et dans les cours de physiologie. Quand on divise en deux et même plusieurs segments un polype d’eau douce, chaque tronçon vit de sa vie propre, se développe et reproduit un animal entièrement semblable au polype primitif.

Dugès a obtenu des résultats du même genre avec une planaire ; il a même monti é qu’il est indifférent de pratiquer les sections perpendiculairement ou parallèlement à Taxe du corps de l’animal. — Des expériences semblables ont été tentées avec succès sur d’autres invertébrés.

Ces faits parlent assez haut d’eux-mêmes pour qu'il soit inutile d’insister. On se demande ce que peut être une force unique, indépendante, qui pourrait être ainsi mécaniquement divisée et sub divisée en autant de fragments que le corps de l’animal auquel elle aurait été primitivement surajoutée.

Et quant au but d’utilité poursuivi et atteint dans toutes ces restaurations et reproductions, il nous suffira sans doulc, pour démontrer l’inanité d une telle hypothèse, d’emprunter à M. Vulpianle récit de la reproduction d’une expérience de Dugès. « Je fais*

dit-il1, sur une planaire une section longitudinale qui, partant de F extrémité anlérieure du corps, s’arrête au milieu de la longueur de l’animal. Si le principe vital, si la nature médicatrice, avaient pour l’individu ainsi opéré une sollicitude aussi grande qu’on a pu le penser, ces forces vigilantes devraient se hâter d’amener la soudure des deux parties ainsi séparées. Mais il n’en est rien : ces deux parties s’éloignent l’une de l’autre angulairement, et chacune d’elles, au bout de quelques jours, s’est complétée en régénérant les parties qui lui manquent, de telle sorte qu’alors on a sous les yeux un monstre à deux tètes, dont chacune a son instinct propre, se meut d’une façon égoïste; et la vie de cet animal monstrueux est devenue par suite, comme on le conçoit, extrêmement pénible. »

Fans l’état actuel de la science, tout être vivant doit être considéré comme le produit du développement d’un germe. Pris isolément, séparés l’un de l’autre, l’ovule, productiondc l’organe femelle, et certains éléments de la liqueur fécondante, sécrétion de l’organe male, se nourrissent, jouissent d’une vie propre, mais leurs manifestations vitales s’épuisent fatalement dans un cercle très-borné. Pour qu’il y ait germe complet, la réunion de l’ovule et de la liqueur fécondante, produits de provenance et deconsti-

‘ Leçons su r la Physiologie générale et comparée du système nerveux, page 338.

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tution si différentes, est nécessaire; c’est seulement après leur conllit, après la fécondation, que le germe est constitué, entre en puissance de la faculté de se nourrir, de se développer, de produire un être vivant de forme déterminée.

L’action réciproque, quelle qu’elle soit d’ailleurs, de l’ovule et de la liqueur fécondante 11e peut pas évidemment créer et surajouter au germe une force w indépendante, directrice, qui ne préexiste dans aucun des deux cléments en présence, puisque, isolés, ils sont, l’un comme l’autre, incapables de la manifester. Ce conllit 11e peut produire qu’une modification de la composition et du mode de groupe» ment des éléments histologiques, et, par suite, communiquer à l’agrégat organique résultant la faculté de contracter avec le monde extérieur des rapports différents de ceux dont étaient suscepti-

Ibles, chacun pour sa part, l’ovule et la liqueur fécondante.

Ainsi constitué, et placé dans un milieu approprié, le germe se développe dans une direction déterminée et reproduit un être semblable à ceux dont il dérive

! lui-même. Ne tenant pas un assez grand compte du rôle si considérable que jouent les conditions extérieures dans tous ces phénomènes, les diverses écoles . vitalistes ont particulièrement insisté sur cette tendance à l’acquisition d’une forme typique, et l’ont

1 présentée comme un des attributs d’une force indé-

pendante, directrice du développement du germe et surajoutée à l’agrégat organisé.

Les physiologistes animistes qui prennent pour devise cette proposition d’Aristote : Anima est forma corporis , professent que cette force indépendante et directrice est Y âme elle-même. Dans cette doctrine, l’àme n’est pas simplement unie, surajoutée à un corps tout formé pour l’animer et lui communiquer la vie; elle intervient activement dès le début de l’apparition de l’être vivant; elle s’empare de la matière ambiante avec toutes ses propriétés, la travaille, la modifie, la transforme, lui imprime une forme qui est la sienne propre , et fabrique ainsi de toutes pièces le corps qu’elle doit habiter et dont elle doit diriger toutes les fonctions organiques en même temps que toutes les manifestations psychiques. — L’animisme a incontestablement sur le vitalisme le double avantage d’être plus logiquement conçu et de ramener la science à l’unité de principe. Mais toutes ces doctrines qui rapportent les mouvements de la matière, dès le moment même de la formation de l’être vivant, ou seulement dans l’accomplissement des fonctions organiques, à l'intervention d’une force directrice, indépendante et par cela même inaccessible à nos moyens d investigation, nous apparaissent cotnmedes conceptions brillantes, purement hypothétiques, derniers vestiges de tendances métaphysiques dont les biologistes doivent enfin secouer le joug s’ils veulent

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imprimer à leur science la marche ascendante des autres branches des connaissances humaines.

Dans sa concision et son apparente profondeur, la célèbre proposition d’Aristote : Anima est forma corporis , est sans doute séduisante, mais si, dans la bouche du philosophe de Stagyre, ces expressions ne sont pas une pure métaphore, nous avouons humblement ne pas comprendre comment une âme immatérielle peut avoir une forme définie et réalisable dans un agrégat organique essentiellement matériel . — D’ailleurs, ceux-là même qui ont cherché à accréditer l’idée de l’existence d'un règne humain n’ont jamais prétendu que le germe de l’homme se développât autrement que celui des autres animaux. Le travail de nutrition est au fond du même ordre dans toute l’étendue du monde organisé. Pour être conséquents, les animistes 11e peuvent pas s’arrêter à l’homme; ils doivent rapporter à l’action directe d’une âme indépendante le développement des animaux supérieurs et inférieurs, des proto-organismes, des plantes elles-mêmes.

Dans la même page où, à tort selon nous, il déclare qu’on parviendra un jour à réduire à des considérations physico-chimiques toutes les propriétés manifestées dans les phénomènes des êtres vivants, M. C. Bernard n’hésite pas à considérer la vie comme une force spéciale, directrice, commandant à tous les mouvements, à toutes les fonctions, à tous les

actes de hêtre organisé. « La vie1, dit-il, a son essence primitive dans la force de développement organique... S’il fallait définir la vie d’un seul mot, qui, en exprimant bien ma pensée, mît en relief le seul caractère qui, suivant moi, distingue nettement la science biologique, je dirais : La vie, c’est la création ... Ce qui caractérise la machine vivante, ce n’est pas la nature de ses propriétés physicochimiques, si complexes qu’elles soient, mais bien la création de cette machine qui se développe sous nos yeux dans des conditions qui lui sont propres et # d’après une idée définie qui exprime la nature de l’être vivant et l’essence même de la vie... Ce qui est essentiellement du domaine de la vie et qui n’appartient, ni à la chimie, ni à la physique, ni à rien autre chose, c’est Vidée directrice de cette évolution vitale. Dans tout germe vivant, il y a une idée créatrice qui se développe et se manifeste par l’organisation. Pendant toute sa durée, l’être vivant reste sous l’influence de cette même force vitale créatrice , et la mort arrive lorsqu’elle 11e peut plus se réaliser. Ici, comme partout, tout dérive de Vidée qui seule crée et dirige. . . C’est toujours cette même idée vitale qui conserve l’être, en reconstituant les parties vivantes désorganisées par l’exercice ou détruites par les accidents et par les maladies. »

Introduction à V étude de la médecine experimentale, page 161.

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En faisant intervenir clans les phénomènes dénutrition et de développement de l’ètre organisé une entité indépendante, qu’il désigne sous les noms divers d 'idée définie, déidée directrice , d 'idée créatrice , d'idée vitale, de force vitale créatrice , M. C. Bernard s’est évidemment rangé sous le drapeau du vitalisme. Ajoutons même qu’en définissant la vie, la création, en faisant de son entité indépendante une force créatrice, il a dépassé de bien loin la conception métaphysique des animistes. Dans la doctrine animiste, en effet, l’âme a bien la propriété de modifier la matière, de lui imprimer une forme déterminée, de fabriquer le corps organisé dont elle dirigera ensuite tous les actes; mais personne jusqu’ici n’avait eu la pensée d’accorder, de reconnaître â cette âme formatrice et directrice la puissance de créer quoi que ce soit.

Cette tendance à la réalisation d’une forme déterminée a-t-elle bien toute l’importance que lui attribue l’école vitaliste ; ne se manifeste-t-elle pas même dans certains phénomènes du inonde inorganique? — Nous savons que, dans une dissolution saline placée dans des conditions convenables de repos et d’évaporation lente et régulière, les molécules d’un même sel s’agrègent suivant un plan déterminé, de manière â reproduire fatalement un cristal de forme parfaitement définie et toujours la même. Nous ne voulons pas insister sur ces faits, ni sur les phéno-

mènes si nombreux d’affinité élective; mais nous pensons qu’ils sont de nature à faire réfléchir. — En tout cas, cette tendance n’existe pas seulement dans le germe, nous la retrouvons dans tout être vivant et répandue dans toutes les parties de l’économie, comme le prouvent les exemples de transplantation, de réparation des os fracturés, de régénération des cordons nerveux dont nous avons déjà parlé, et surtout les expériences de Tremblay et de M. Dugès sur les polypes d’eau douce et autres animaux inférieurs.

D’ailleurs, si cette tendance à l’acquisition d’une forme typique accuse, dans le germe, l’action d’une force indépendante et directrice, il y a nécessité ou d’admettre que cette force est divisible et que chacune de ses fractions conserve tous ses attributs, ou que chaque partie constituante du germe possède en propre une force de même nature. Parmi les expériences qui démontrent, d’une manière incontestable, que chaque partie du germe, même isolée de l’agrégat organique, se développe dans une direction déterminée comme si la séparation n’avait pas été pratiquée, nous nous contenterons de citer, in extenso», la suivante que nous empruntons à M. Vulpian 4.

« Sur des larves de grenouille, dit-il, dégagées de

1 Leçons sur la physiologie générale et comparée du système nerveux , page 296.

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leurs enveloppes depuis vingt-quatre heures, je sépare la queue du reste du corps, et je mets dans l’eau les queues ainsi obtenues. Au moment de l’opération, on ne pouvait distinguer aucun des organes profonds faisant partie de la queue. Elle était à peine transparente, et l’on n’apercevait ni l’axe vertébral, ni les masses musculaires; il paraissait n’y avoir aucun vaisseau dans l’enveloppe cutanée, et l’épiderme, couvert de cils vibratiles, contenait une masse de pigment noirâtre qui contribuait à rendre le segment caudal presque complètement opaque. Les quelques éléments cellulaires que F on voyait audessous de la peau étaient remplis de granulations vitellines. — Deux jours après l’opération, la partie axile commence à être reconnaissable ; on y distingue déjà confusément les masses musculaires, avec leurs interstices obliques et parallèles. En même temps, la surface de section se cicatrise et bourgeonne quelque peu. — Le quatrième jour, les muscles et leurs interstices se dessinent davantage dans la partie axile ; les lames natatoires se détachent plus nettement du reste de la queue ; la quantité des granulations vitellines diminue , il y a de légers mouvements, spontanés en apparence. — Le sixième jour, on voit distinctement les faisceaux musculaires parallèles les uns aux autres, la colonne vertébrale est bien visible, et l’on aperçoit des rudiments de vaisseaux. — Le huitième ou le neuvième jour, les vais-

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seaux sont mieux dessinés et leurs ramifications se sont compliquées. On aperçoit du sang immobile dans quelques points de ces vaisseaux. Les granulations vitellines ont disparu en grande partie . Le segment caudal s’est progressivement et considérablement accru en longueur et en largeur. — Vers le dixième jour, quelquefois plus tard, ce segment meurt . Il est, à ce moment, tout aussi développé, sous tous les rapports, que la queue des embryons nés le meme jour, et non mutilés. »

Voilà l’exemple d’un segment caudal isolé du reste du corps, qui parcourt successivement et régulièrement toutes les phases de son développement organique, comme si la séparation n’avait pas eu lieu. Dans des conditions convenables d’humidité, de chaleur et de lumière, les cellules vitellines se sont transformées, chacune dans le sens de son activité propre ; ce travail intérieur a successivement produit et groupé les divers éléments histologiques ; d’abord sont apparus les muscles, puis les vaisseaux, puis le sang; la queue s’est ainsi trouvée constituée à son état normal. Cette œuvre de formation s’est tout entière accomplie aux dépens des matériaux organiques accumulés dans la larve, et ces matériaux suffisaient à cette évolution. Mais, une fois pourvue de toutes ses parties constituantes, la queue ne pouvait se nourrir, maintenir son organisation, continuera vivre qu’à la condition de contracter de nouveaux

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rapports avec le milieu ambiant, d’emprunter et de rendre au monde extérieur. Elle est morte parce que, faute d’un organe d’impulsion capable de mettre le sang en mouvement, ces nouveaux rapports ne pouvaient s’établir; comme le dit très-bien M. Vulpian : « A cette époque du développement, la circulation devient absolument indispensable pour enlever des tissus tous les produits de désassimilation, et pour leur fournir des matériaux nutritifs. »

Tant qu’il ne s’est agi que de transformer en éléments histologiques déterminés les cellules vitellines préexistantes, il n’y avait rien à rejeter ni à emprunter au dehors, le travail organique est resté localisé à l’intérieur et a pu s’accomplir ; l’évolution a atteint le plus haut degré de développement compatible avec les conditions imposées par l’expérience. Mais, à partir de ce moment, une vie nouvelle devait commencer ; au travail de simple formation pour lequel tout était préparé, devait succéder un travail de renouvellement et de nutrition exigeant des conditions nouvelles qui ne se trouvaient pas réalisées. Réduit, par le fait même de son isolement, à l’état d 'organisme incomplet , le segment caudal est mort , parce que les matériaux ont manqué à la mise en jeu de ses éléments histologiques de nouvelle formation.

En présence d’un germe dont l’évolution régulière aboutit au développement d’un être vivant de

forme déterminée, l’école vitaliste, dominée par cette tendance métaphysique qui a longtemps dominé dans la science et dont l’influence s’affaiblit tous les jours, égarée d’ailleurs par cette fatale erreur qui présente comme inconciliables l’idée d 'inertie et l’idée d'activité de la matière, l’école vitaliste s’est empressée de rapporter les mutations, les transformations, les mouvements de toute nature effectués dans l’intérieur du germe à l’action d’une force indépendante et directrice. — Mais nous avons vu que, pour être inerte , la matière n’en est pas moins active ; nous avons vu, en outre, que l’activité propre d’un agrégat quelconque dépend à la fois de la composition et de la texture, c’est-à-dire du mode de groupement, de ses parties constituantes. Partant de ces notions, aujourd’hui incontestables, nous disons : dans le germe, chaque élément travaille de son côté en vertu de son activité propre, l’activité ou vie d’ensemble tfest que la résultante de ces activités partielles. L’évolution du germe s’opère donc forcément dans une direction déterminée qui est celle de cette résultante et non d’une force indépendante, hypothétiquement et inutilement surajoutée . Le produit de cette évolution est un être complet , capable d’une vie propre, quand le germe est luimême complet . Mais, dans le cas d’un germe incomplet (queue isolée de larve de grenouille), l’évolulion n’aboutit qu’à ce que peut produire la résultante

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des activités des éléments en présence, lin organisme incomplet , incapable, par cela même, d’accomplir le travail d’un développement ultérieur, et condamné à disparaître aussitôt que formé.

Bonnes ou mauvaises, les dispositions organiques sont transmissibles par voie d’hérédité. Bien que le mécanisme intime de la production des éléments du germe soit encore enveloppé de profondes ténèbres, on comprend cependant que, dès leur formation dans les organes mâles et femelles, ces éléments puissent contracter des qualités qui exercent une profonde influence sur le mode de développement ultérieur du germe. Mais en quoi et comment la constitution des parents peut-elle avoir action sur une force indépendante, directrice et même créatrice que nous savons ne préexister ni dans l’ovule ni dans la liqueur fécondante, surtout dans les cas de fécondation externe si fréquents dans la série animale?

Quelque parfaite que soit l’organisation du germe, son évolution ne peut commencer et continuer dans une direction normale, qu’autant que les conditions du milieu ambiant le permettent. Sous ce rapport, l’étude du règne végétal fournit des faits très-curieux et d’une haute importance. Certaines graines, comme celles du café, contiennent des huiles essentielles volatiles, d’autres, comme les graines de croton et d’autres Eupborbiacées, contiennent des huiles fixes. L’évaporation enlève aux premières un de leurs élé-

mcnts constituants ; la matière grasse des secondes rancit sous l’influence de l’oxygène. La constitution des unes et des autres s’altère nécessairement à l’air libre ; il n’y a donc pas lieu de s’étonner si, en même temps cpie les matériaux préparés pour la nutrition du germe subissent une si profonde modification, toutes ces graines perdent, en très-peu de temps, leur faculté germinative.

J1 n’en est pas de même des graines des Céréales et des Légumineuses, chez lesquelles domine la matière amylacée. Pourvu qu’on les maintienne à l’abri de l’humidité, elles n’éprouvent aucune altération et conservent indéfiniment la propriété de germer quand on les place dans des conditions convenables de milieu ambiant. — M. Auguste Saint-Hilaire a vu germer des graines de Céréales et de Légumineuses récoltées depuis quarante ans. — En 1840, des graines de haricots enfermées, depuis l’année 1700, dans l’herbier de Tournefort ont été semées et ont fourni des tiges et des fruits. — M. Ridolfi a déposé, dans le musée égyptien de Florence, une gerbe d’une centaine de pieds de blé provenant de l’ensemencement de grains de blé extraits du cercueil intact d’une momie égyptienne dont l’antiquité remonte à environ 3000 ans1. Les brins de paille, d’environ

1 On lit au-dessus de cette gerbe l’inscription suivante :

Grano ottenulo a Meleto nel 1855 da un grano estratto da una muinmia egyziana. Ridolfi.

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r>oi

deux mètres de hauteur, sont forts et résistants ; les épis sont très-bien développés. — En Amérique, à la suite des défrichements des forêts vierges, chaque nouveau coup de charrue, pendant plusieurs années, met à découvert des couches superposées de graines enfouies dans le sol, à l’abri du contact de l’air, depuis une longue série de siècles. Désormais placées dans des conditions favorables à leur développement, ces graines germent et couvrent le sol d’une riche et abondante végétation l.

Ajoutons que les germes des végétaux, quand ils ont préalablement été desséchés à froid, peuvent supporter des températures supérieures à celles de l’eau bouillante, sans perdre la faculté de se développer quand ils sont placés dans des conditions convenables de température et d’humidité 2.

Ainsi donc, tant que la composition et la texture de la graine n’éprouvent pas de modification profonde, les conditions internes du développement de l’embryon se maintiennent intactes, la faculté germinative persiste et n’attend pour se manifester que la réalisation des conditions extérieures nécessaires.

Cette persistance de la faculté germinative a été constatée, mais dans des limites beaucoup plus restreintes, chez les animaux supérieurs ovipares. Lorsqu’un œuf de poule fécondé est maintenu à une

1 Voy. aux Documents, VI.

Voy aux Documents. VII.

température assez élevée et que l’air peut pénétrer h travers la coquille, révolution du germe s’effectue normalement. Si la température est trop basse et que l’accès de l’air reste possible, l’embryon, au lieu de se développer, s’altère, se décompose, se pourrit. Qu’arrive-t-il si la coquille est recouverte d’un enduit imperméable? a L’embryon ne se développe point, dit M. C. Dareste1, dans un œuf dont la coquille a été entièrement recouverte d’huile, si l’application de cette substance a été faite à une époque aussi rapprochée que possible de la ponte et avant la formation de la chambre à air. Tous ces faits donnent une démonstration indirecte du phénomène physiologique si important de la respiration de l’embryon dans l’œuf, phénomène que plusieurs physiologistes avaient déjà constaté par d’autres méthodes, mais à l’aide de procédés qui pouvaient donner prise à diverses objections. Il faut encore ajouter que ces expériences jettent un certain jour sur les procédés que l’on emploie dans l’économie domestique pour conserver les œufs, pendant un temps plus ou moins long, avec leurs propriétés alimentaires ou germinatives. »

Les belles recherches de téréologie expérimentale de M. C. Dareste mettent en pleine lumière toute l’importance du rôle joué par le milieu ambiant dans

i Exposé des titres et des travaux scientifiques de M. Camille Dareste. Paris, 1808, page 10.

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le développement, du germe ; cet habile physiologiste a surtout et presque exclusivement étudié l’influence de la chaleur. — Il a cherché à déterminer la manière dont se fait l’évolution dans des œufs soumis à des températures supérieures et inférieures à la température normale de l’incubation. L’accélération des phénomènes, résultat constant de l’influence des températures supérieures, produit cette diminution de la taille qui constitue le nanisme . Les températures inférieures, au contraire, retardent considérablement la marche du développement et ne permettent pas à F embryon de dépasser une certaine période.

Ces résultats sont en parfaite concordance avec ce que nous savons de l’influence de la température extérieure sur la végétation. M. Boussingault a étudié la culture d’une même céréale dans des lieux différents. lia compté le nombre de jours qu’il faut à un grain d’orge pour germer et se développer en tige chargée d'un épi mûr, en un mot pour parcourir le cycle complet de la végétation ; en même temps il a déterminé la température moyenne du lieu de l’observation pendant la période correspondante à l’évolution de la plante. 11 a ainsi constaté que la longueur de cette période varie sensiblement en raison inverse de la température moyenne, en sorte que, sous quelque latitude qu’il parcoure les phases de son développement complet, un même grain d’orge

reçoit toujours du milieu ambiant une meme quantité de chaleur. M. Boussingault fait observer cependant qu’à un certain moment du développement du végétal, la température extérieure ne doit pas rester inférieure à un certain degré, sans quoi la céréale ne peut pas arriver à maturité complète l.

M. C. Dareste a obtenu des résultats très-remarquables en faisant varier le mode d’échauffement desœufs dans sa couveuse artificielle. L’appareil est disposé de manière que le contact de l’œuf avec la source de chaleur se fasse par un seul point. Il a vu qu’il suffit de faire varier la position de l’œuf par rapport à la source de chaleur, pour troubler l’évolution d’une manière différente. 11 a pu ainsi reproduire presque tous les types des monstruosités simples à diverses époques de la formation de l’embryon. « J’ai constaté 2, dit-il, une condition très-générale de la formation de la plupart des anomalies, de celles du moins qui modifient profondément l’organisation : c’est qu’elles apparaissent de très-bonne heure, et dans cette période de la vie où rembryon est réduit à une matière homogène, où la forme générale du corps et la forme spéciale de chaque organe s’ébauchent avant l’apparition des éléments histologiques définitifs tous ces travaux montrent comment il arrive

que Y évolution, normale à ses débuts, (patte, à une

1 Voy. aux Documents, VIII.

2 Loco citai o, pages 1 1 et 1".

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certaine époque, sa direction primitive pour s'engager dans une direction nouvelle. »

Il demeure doue établi que les agents extérieurs jouent un rôle considérable dans le développement des germes. En faisant varier les conditions mécaniques, physiques et chimiques de milieu ambiant, on reste maître d’accélérer, de retarder, d’empêcher complètement l’évolution ; on peut même imprimer à volonté au travail de formation telle ou telle direction déterminée et différente de la direction normale. Les physiologistes qui se refusent à trouver, dans l’organisation et dans les activités propres de ses éléments combinées avec les actions extérieures, la raison nécessaire et suffisante de l’évolution, seront fort embarrassés de faire cadrer ces faits avec la conception d’une force indépendante , créatrice , distincte par sa nature des agents cosmiques et surajoutée à l’agrégat organique.

Les forces, en effet, ne peuvent s’influencer mutuellement qu’à la condition d’être de même nature. Dès lors, cette force directrice, spéciale par sa forme et par sa nature , à laquelle l’école vitaliste rapporte hypothétiquement tous les phénomènes de la nutrition, par cela même qu’elle est si profondément influencée dans son action par les forces de l’ordre mécanique, physique et chimique, perd évidemment son caractère d 'indépendance, et rentre forcément dans la catégorie des agents cosmiques dont elle peut

se distinguer encore par la forme , mais nullement par la nature. — Cette force n’est plus, comme nous l’avons répété à satiété, que la résultante des activités propres des éléments de germe combinées avec les actions extérieures.

Avant que l’embryon ait commencé à vivre d’une vie propre et indépendante , nous avons vu qu’en l’entourant de précautions convenables, on peut le maintenir un certain temps, et quelquefois trèslongtemps, dans un état statique , sans rien lui faire perdre de ses propriétés germinatives. La vie indépendante de l’agrégat organique peut-elle être momentanément suspendue quand une fois elle a commencé? Un être vivant, actuellement en pleine jouissance de toute son activité, peut-il être ramené à Y état statique, sans perdre la faculté de reprendre le cours interrompu de son évolution normale quand il sera placé de nouveau dans les conditions primitives? L’observation démontre que tout cela est possible, à la condition que les changements de composition ou de texture, subis par l’organisme dans le cours de l’opération, ne constituent pas une lésion irrémédiable.

L’eau entre, à titre de principe constituant essentiel, dans la composition du corps des végétaux et des animaux. Privé d’eau et quelque complet qu’il soit sous tous les autres rapports , un organisme ne peut en aucune manière entrer en échange

DE LA FORCE VITALE

régulier avec le monde extérieur ; il n’y a pas pour

enlevée par l’évaporation, ou ramenée à l’état solide par voie de congélation ; puis elle peut être rendue à l’organisme. Quelque nécessaire donc que l’eau soit à l’entretien de la vie, on peut à volonté, en s’entourant de précautions convenables, en priver l’agrégat organique et la lui restituer, sans altérer autrement les rapports, la composition et la texture des organes. Les expériences tentées dans cette direction ont fourni des résultats de la plus haute importance.

M. Vilmorin a reçu d’Amérique une fougère arrivée complètement desséchée. Cette plante humectée et maintenue sous l’influence de l’humidité a repris sa forme; elle a vécu et s’est développée (rès-régulièrement. — M. Duval-Jouve a planté, après sept années de séjour dans un herbier, des bulbes d’isoëtes qui ont très-bien poussé. Le même observateur a vu en outre des parties souterraines d’équisetum pousser de nouvelles tiges après plusieurs années de séjour dans un herbier.

11 résulte des expériences de M. Bureau et de M. Hanbury que des végétaux pris parmi les Cryptogames vasculaires, quand ils ont préalablement été desséchés à l’air libre, peuvent, sans perdre la faculté de se développer ultérieurement, être maintenus, pendant une douzaine de jours, dans l’air raréfié de la cloche de la machine pneumatique au-des-

sus d’une capsule pleine d’acide sulfurique bouilli, puis enfin rester huit jours dans une étuve sèche dont la température est portée à soixante-six degrés. Ces plantes ainsi desséchées sous la triple influence de l’air libre, du vide sur l’acide sulfurique et de l’air sec et chaud, reprennent leur aspect ordinaire quand on leur rend l’eau qu’elles ont perdue, vivent, et fournissent des boutures qui, placées en terre, se développent à leur tour.

Les observations et les expériences faites sur les animaux ont donné des résultats bien plus remarquables encore. — Les voyageurs racontaient depuis longtemps qu’en Russie et dans le nord des États- Unis d’Amérique, on transporte au loin des poissons congelés , empaquetés, roides comme des bâtons, et que, même après dix ou quinze jours de congélation complète , ces animaux reprennent toute leur activité quand on les plonge dans de l’eau à la température ordinaire. Ces faits, dont l’authenticité a été d’abord contestée, sont acceptés sans difficulté depuis les expériences intéressantes tentées, en Islande, par M. Gaymard en 1828 et 1829. — Il plaça des crapauds dans une boîte remplie de terre et les exposa à l’influence de la température extérieure. Au bout de quelque temps, il ouvrit la boite; ces animaux étaient durs et roides comme des cadavres gelés; toutes les parties de leur corps étaient inflexibles et cassantes; quand on les brisait, il ne s’en échappait

DE LA FORCE VITALE

pas une seule goutte de sang . Placés dans de l’eau légèrement chauffée, ces crapauds recouvrèrent la flexibilité de leurs membres à mesure que les glaçons fondaient, en dix minutes ils reprirent toute leur activité ordinaire. M. Gaymard fait observer que, pour réussir à ranimer ces animaux, il faut avoir soin de les soumettre à l’action d’un refroidissement lent et gradué, de manière à éviter une congélation trop rapide. — Ces expériences intéressantes ont été répétées bien souvent, avec succès, sur des grenouilles, dans les cours et les laboratoires de physiologie; il demeure donc établi que, même après une congélation complète , des animaux vertébrés peuvent reprendre toute leur activité, quand Peau de composition de leurs tissus repasse à Vétat liquide sous l’influence d’un réchauffement modéré.

Ce n’est pas ici le lieu de faire l’histoire des animaux réviviscents découverts en 1701 parLeeuwenhock, observés plus tard, en 1 745, par Needham et Henry Baker, si bien étudiés de 1767 à 1776 par Spallanzani et vers la même époque par Fontana. — Bans un Mémoire, plein d’observations importantes et d’expériences très-bien instituées, M. Doyère appela de nouveau, en 1842, l’attention des physiologistes sur ce phénomène de la réviviscence i. À la

4 Les animaux qu’on a surtout étudiés sous le nom de réviviscents sont : les îotifères, les tardigrades, les anguillulcs des toits et les anguillules du blé niellé.

suite de ses recherches sur l’hétérogénie, M. Pouchet se trouva entraîné à contester l’exactitude des conclusions du travail de M. Doyèrc ; en 1859, la Société de biologie fut prise pour arbitre dans cette importante discussion. Dans un rapport fort remarquable, lu à la Société de biologie dans les séances des 17 et 24 mars 1860, M. Broca lit connaître les résultats des expériences entreprises par la commission. A cette occasion nous fîmes nous-mêmes, en juillet, août et octobre 1859, une série d’expériences dont les résultats sont consignés dans un Mémoire publié au commencement de novembre l; nous avons démontré dans ce travail que :

1° Desséchés d’abord à l’air libre, puis par l’exposition, pendant cinquante-cinq jours , à l’action du vide et de l’acide sulfurique bouilli sous la cloche de la machine pneumatique, les rotifères, les tardigrades et les anguillules des toits reprennent toute leur activité quand on leur rend l’eau dont l’évaporation les a dépouillés;

2° Les rotifères et les tardigrades complètement desséchés à froid par le procédé précédent, et placés dans une étuve sèche dont la température est graduellement portée à cent degrés , reprennent leur activité quand on les humecte après refroidissement ;

* Annales des sciences naturelles [zoologie), IV" série, 185P, tome XI, page 315.

1)E LA FORGE VITALE

ou Des rotifères et des tardigrades complètement dessèches à froid , chauffés dans l’étuve sèche à cent degrés , puis exposés pendant trente minutes à des températures graduellement croissantes de cent à cent dix degrés, reprennent leur activité sous l’influence de la simple hydratation l;

4° Bien que préalablement desséchés à froid avec toutes les précautions possibles, ces animaux exposés à des températures supérieures à cent dix degrés ne reprennent pas leur activité, quand on les humecte.

Nous sommes donc autorisé à répéter en 1869 ce que nous disions en 1859 : Lorsque, avant de soumettre les rotifères et les tardigrades des mousses des toits à l’action de températures graduellement

1 La commission de la Société de biologie a obtenu des résultats de même nature dans une expérience décisive tentée en février 1860 (rapport de M. Broca, page 85 et suivantes) ; elle a vu onze rotifères reprendre leur activité dans des mousses humectées, après avoir passé quarante-deux jours dans le vide sec et avoir subi, pendant trente minutes, une température de cent degrés.

Dans son livre, l'Univers, publié en 1865, M. Poucliet n’en a pas moins répété ses anciennes assertions. En parlant du rotifère, il dit. page 56 : « Si vous le faites réellement sécher, jamais il ne revient; » et jilus loin, page 360, il ajoute à propos des mêmes animaux : « La dessiccation poussée à quatre-vingt-dix degrés les tue absolument . d

Quand il traçait ces lignes, M. Poucliet avait sans doute oublié le rapport de M. Broca, et les résultats obtenus par la commission de la Société de biologie dont il avait accepté l’arbitrage dans sa discussion avec M. Doyère. Il nous en coûterait de croire qu’à ses yeux les faits les mieux constatés cessent d’èlrc vrais du moment où ils se trouvent en contradiction avec seà assertions et ses vues personnelles.

croissantes, on a soin de les dessécher complètement à froid , (si d’ailleurs on met de côté les cas dans lesquels la dessiccation et réchauffement ont déterminé des lésions mécaniques ,) tant que la température lé est pas assez élevée pour altérer la composition des matières organiques de leurs tissus , la chaleur n enlève pas ci ces animaux la faculté de reprendre leur activité sous V influence de Vhydratation .

Dans ces conditions, qu’est-ce qu’un animal congelé, qu’est-ce qu’un végétal ou un animal complètement desséché sous la double influence du vide sec et de la chaleur? Ce sont évidemment autant d’organismes incomplets. Ils ont perdu toute leur eau (au point de vue physiologique, la glace n est pas de Veau) ; toute activité leur a été enlevée avec ce seul élément constituant. L’hydratation ne peut que leur rendre et leur rend, en effet, ce seul élément qui leur manque; redevenus complets, ces organismes , reprennent immédiatement toute leur activité . — Tour à tour détruite et rétablie à volonté par de simples modifications de sens contraires de conditions mécaniques, physiques et chimiques, la vie de ces végétaux et de ces animaux nous apparaît évidemment, dans ces expériences, comme la résultante des activités de leurs éléments histologiques combinées avec les actions des agents extérieurs.

Pour expliquer ces phénomènes de réviviscence, continuera-t-on à répéter que, dans ces organismes

DE LA FORCE VITALE

congelés ou desséchés , la vie , force indépendante et surajoutée à l’agrégat organique, persiste à Y état latent? Vains subterfuges, pures logomachies derrière lesquelles cherche à s’abriter une théorie aux abois, dont les progrès de la science ont définitivement fait justice ! Où sont donc les exemples d’une force présente qui ne révèle son existence par aucune manifestation?— Contrebalancée par une résistance, la pesanteur peut bien ne pas communiquer du mouvement à un corps ; mais elle n’est pas latente , elle produit une pression ou une traction. — La chaleur n’est pas à Y état latent dans la vaoeur d’eau ; transformée en élasticité, elle se manifeste par une pression. — L’électricité n’est pas latente dans la bouteille de Lcyde ; accumulée, sous les armatures métalliques, sur les faces du corps isolant, elle exerce une pression qui se manifeste par une rupture du verre si la condensation est suffisante. — Là où la rencontre de deux rayons lumineux produit de l’obscurité, la force vive de vibration de l’éther n’est pas à Vétat latent , elle est détruite . — Il en est de même de Y activité y de la vie du rotifère; détruite par la dessiccation, elle est restituée par l’hydratation qui rend à l’organisme le seul élément qui lui manque pour être complet. — Dans le monde organique comme dans le monde minéral, il n’est pas possible d’admettre la présence d’une force là où son existence n’est accusée par aucune manifestation.

Fidèle à ccs principes de philosophie générale qu’il avait puisés dans ses études des sciences exactes, Barthez déclare, dans ses Nouveaux éléments de la science de l'homme % que la présence d’une cause de vie dans le corps d’un animal ne peut pas être affirmée pendant un temps où rien n’indique, directement ni indirectement, que cette cause exerce une fonction dans ce corps. Il est curieux de voir comment, après cette déclaration formelle, il a pu considérer les phénomènes de réviviscence. « Ce qui est sans doute le plus vraisemblable, dit-il 1 2, c’est que le principe delà vie n'existe plus dans ces animalcules, lorsque le dessèchement les réduit en atomes... et que ce principe leur est rendu (même après une absence de plusieurs années) lorsque l’affusion d’une goutte d’eau vient à développer convenablement ces organes. »

Avec beaucoup de physiologistes de notre époque, nous acceptons comme vraie cette interprétation des phénomènes de réviviscence. Convaincu que l’activité d’un organisme dépend uniquement de la composition, du mode de groupement et de la texture de ses éléments histologiques, et des conditions du milieu ambiant, nous devons nécessairement ad-

1 Nouveaux cléments dé la science de Vhomme. 2e édition, tome II (notes), pâge 172.

2 Nouveaux éléments de la science de Vhomme . 2e édition, tome I (notes), page 91.

DE LA FORCE VITALE

mettre qu’il suffit d 'enlever et de rendre au eorps d’un animal un de ses éléments constituants pour, en même temps, lui enlever et lui rendre la faculté de vivre. — De telles conclusions doivent nécessairement être repoussées par les disciples des diverses écoles vitalistes. Sans doute, Barthez déclare1 « qu’il n’est même pas possible de décider cette question, sur laquelle on n’a que des probabilités : si le principe vital de l’homme existe par lui-même, ou s’il n’est qu’un mode du corps humain vivant ; » sans doute les hésitations de son esprit sur cette grave question ont laissé de nombreuses traces dans les Nouveaux éléments de la science de l'homme ; mais il a définitivement considéré le principe vital comme une force indépendante, surajoutée à l’organisme, et, sur ce dernier point du moins, tous les vitalistes sont d’accord avec lui. Comment Barthez ne s’est-il pas aperçu qu’il agrandissait, dans des proportions démesurées, le cercle de l’action possible de l’homme, en lui reconnaissant la puissance de commander en autocrate à une force indépendante, de Y expulser complètement du corps d’un animal par une simple dessiccation , et de l’y ramener par une simple hydratation?

L’étude des formes si diverses sous lesquelles la vie s’est manifestée à la surface du globe dans la

1 Nouveaux éléments de la science de V homme. 2e édition, tome I, page 85.

succession des temps est de nature à jeter un grand jour sur ces questions de biologie générale. Chaque grande époque géologique est caractérisée par une llore et une faune spéciales ; dans cette longue et incalculable série de siècles, les formes se modifient, changent, se perfectionnent ; mais, une fois commencé, le mouvement vital ne s’arrête plus et se continue sans interruption jusqu’à notre époque.

Dès que les conditions de lumière, de température, de composition de l’atmosphère et de distribution des eaux le permirent, la vie apparut sous sa double forme végétale et animale ; les géologues en ont retrouvé les traces dans les couches profondes des terrains primaires. Les premiers animaux, ces eozoon ou animaux de l’aurore, ne sont, à proprement parler, que des ébauches dont l’organisation rudimentaire ne peut être comparée qu’à celle de nos animaux les plus inférieurs, de nos Protozoaires. — 11 faut arriver à la période silurienne pour voir apparaître les représentants des diverses classes des invertébrés. Vers la fin de cette période, l’organisation fait un grand pas ; les animaux vertébrés commencent à se montrer ça et là ; mais ce ne sont encore que des Poissons très-inférieurs et de petites dimensions. — Dans la période suivante, la devonienne , ces Poissons cartilagineux prennent un développement considérable ; mais la vie ne se manifeste encore que dans les grandes masses d’eau qui recou-

DE U FORGE VITALE

vraient presque toute la surface du globe. Pourtant, vers la lin de cette période, des Conifères et des végétaux cryptogames commencent à se montrer sur les terres émergées.

Vers la fin de cette époque de transition , dans le cours de la période carbonifère, l’aspect de la surface du globe éprouve un changement bien remarquable ; les plantes terrestres se développent avec une énergie prodigieuse qui ne s’est pas reproduite depuis. Sous l’influence de cette puissante végétation, la quantité d’acide carbonique diminue en meme temps que la proportion d’oxygène augmente dans l’atmosphère épurée, les premiers animaux à respiration aérienne se montrent : ce sont des Mollusques pulmonés, quelques Insectes, enfin des Reptiles, dont quelques-uns, par leurs formes indécises, participent à la fois du type des Poissons et de celui des Batraciens, tandis que d’autres se rapprochent davantage des espèces les plus inférieures de la famille des Lézards ; malgré ces importantes modifications, la vie animale est bien loin d’atteindre le haut degré de développement de la vie végétale.

Pendant toute la durée de l’époque secondaire , les végétaux et les animaux continuent à se perfectionner, à s’élever dans l’échelle organique; de nouveaux types de Mollusques, d’insectes et de Poissons apparaissent et se multiplient. À la période de la formation jurassique , appartiennent les Reptiles les

plus remarquables par leurs grandes dimensions et leurs formes bizarres : les mégalosaures, dont la longueur atteignait 10 mètres ; les ichthyosaures et les plésiosaures, sauriens nageurs aux membres terminés par des palettes comme ceux des cétacés; les ptérodactyles, reptiles volants, dont les membres antérieurs et postérieurs étaient réunis, comme chez les chauves-souris, par une large expansion membraneuse.— C’est aussi pendantcette formation jurassique qu’apparaissent les premiers représentants de la classe des Mammifères; ce sont des animaux trèsrares et très-petits, appartenant aux genres de l’ordre le plus inférieur. — De son côté l’organisation végétale se perfectionne, les grandes Monocotylédones, Pandanées et Palmiers, en meme temps que les Dicotylédones angiospermes se développent et se multiplient rapidement ; vers la fin de cette époque secondaire, les grandes classes du règne végétal et du règne animal sont représentées à la surface du globe ; les Oiseaux manquent cependant encore à la faune de ces temps reculés.

Pendant V époque tertiaire , le travail de développement et de perfectionnement organique se continue d’une manière croissante et très-remarquable. Dans les terrains les plus inférieurs de cette époque on retrouve déjà des restes de végétaux dicotylédones appartenant à toutes les familles actuelles. La faune de ces terrains est très-riche, elle contient des Mar-

DE LA. FORCE VITALE. 519

supiaux, des Pachydermes, des Rongeurs, desCarnassiers, des chauves-souris et meme des Oiseaux qui sont enfin venus compléter le grand embranchement des Vertébrés. — Dans les terrains de la couche moyenne, la faune s’enrichit de beaucoup de genres nouveaux; les Carnassiers et les Herbivores atteignent partout de plus grandes dimensions que leurs prédécesseurs. Parmi les animaux terrestres qui peuplaient le centre et le sud de la France, nous nous contenterons de mentionner les rhinocéros, les énormes mastodontes et les gigantesques dinothériums.

— Dans les terrains de la couche supérieure, on ne retrouve plus le dinothérium; cet animal s’est éteint après une existence relativement très-courte ; le mastodonte se maintient en Amérique où il continue à vivre pendant V époque quaternaire , tandis qu’il disparaît dans l’ancien monde et cède la place à de nouveaux genres plus semblables et même identiques à ceux de nos jours. L’hyène, l’ours et autres grands Carnassiers y sont très-multipliés, en même temps que les cerfs et les antilopes. — Longtemps l’existence des Quadrumanes pendant l’époque tertiaire a été contestée dans la science ; aujourd’hui le doute n’est plus permis. Des ossements fossiles de singes ont été retrouvés en Europe, en Asie, en Amérique, dans les terrains de divers âges de V époque tertiaire.

— Nous ne pouvons terminer cette revue rapide et incomplète de la faune tertiaire, sans dire que des

découvertes récentes permettent de soupçonner que l’apparition de l’homme lui-mème remonte à ces âges reculés.

Les types de la faune actuelle se retrouvent dans la faune de Y époque quaternaire , mais leurs représentants les plus remarquables par leurs grandes dimensions ont rapidement disparu et ne se sont pas propagés jusqu’à notre période moderne. Nous ne les connaissons que par leurs ossements découverts dans les cavernes et les brèches ossifères, en meme temps que dans les dépôts de transport fluviatiles des vallées et des plaines. — Pendant l’époque quaternaire, de grandes troupes d’énormes éléphants (mammouth) et de rhinocéros habitaient notre Europe, en meme temps que l’ours, l’hyène et le grand lion dcsCévennes. De grands bœufs" le cerf gigantesque d’Irlande, le renne, etc., peuplaient les forêts; des hippopotames et de grands castors vivaient sur les bords des fleuves de nos contrées. - — La faune de l’Amérique est caractérisée par l’existence simultanée de grands Pachydermes appartenant à l’ancien continent et de gigantesques Edentés; les tatous fossiles de l’Amérique méridionale étaient tous herbivores et remarquables par leurs grandes dimensions. La paléontologie a révélé un fait très-curieux; certainement le cheval quaternaire appartient à l’A- j mérique comme à l’Europe, mais à l’inverse de ce qui s’est passé pour le mastodonte à la fin de l’époque

DE LA FORGE VITALE

tertiaire , tandis que cet animal s’est maintenu dans nos contrées, il s’est éteint de l’autre côté de l’Atlantique où il a reparu seulement après la conquête et par importation. — Pendant l’époque quaternaire , comme de nos jours, les Marsupiaux représentaient, dans l’Australie et ses grandes îles, tous les ordres des Mammifères monadelphes des autres pays ; mais ces Didelphes quaternaires sont remarquables par leurs grandes dimensions; le thylacoleo carnifex avait la taille du lion. — Les faunes quaternaires de la Nouvelle-Zélande et de Madagascar sont caractérisées par des Oiseaux coureurs de taille gigantesque. Le dinornis giganteus de l’ilc du Nord de la Nouvelle- Zélande n’avait pas moins de 5m,50 de hauteur. Les fouilles exécutées à Madagascar y ont fait découvrir les restes et les œufs d’un oiseau plus grand encore; l’æpyornis maximus avait au moins 4 mètres de hauteur, et la capacité de ses œufs est six fois celle des œufs d’autruche.

Ainsi, à partir du moment de la première manifestation de la vie à la surface de la terre, en même temps que la croûte solide du globe était tourmentée par des bouleversements incessants, que la séparation des continents et des mers s’établissait, que le régime des eaux se régularisait, que les conditions atmosphériques de lumière, de chaleur, décomposition de l’air se modifiaient profondément, le travail organique procédait, par voie de transformations successives

et de perfectionnements graduels, à la constitution du monde végétal et du monde animal tels que nous les voyons aujourd’hui. En général les formes bizarres des premiers âges ont rapidement disparu ; si quelques animaux très-inférieurs ont pu traverser cette longue suite de révolutions de toute nature , sans éprouver de notables modifications, ce sont des Protozoaires que leur organisation rudimentaire rend aptes à s’accommoder des conditions les plus diverses. — Dans cette incalculable série de siècles écoulés, bien des ébauches organiques se sont sans doute montrées qui n’ont pas pu arriver à un développement assez complet ou subsister assez longtemps pour laisser, dans les entrailles de la terre, des empreintes appréciables et qui, par cela même, nous resteront toujours inconnues. — La science est parvenue à rendre transparent le voile épais sous lequel s’est si longtemps cachée l’histoire des grands phénomènes dont la surface de notre planète a été le siège depuis l’époque de sa condensation dans l’espace à l’état de globe de feu. A travers le renouvellement incessant des formes, le travail organique a enfin abouti â la production de tous ces animaux supérieurs (Mammifères et Oiseaux) plus grands que leurs congénères actuels qui vivent dans les mêmes régions. Quand est survenue l’importante modification des climats qui marque la transition de l’époque quaternaire à l’époque moderne , les conditions d’existence étant

UE LA FORCE VITALE

oïô

profondément changées , ces grands animaux ont presque tous péri, et la faune actuelle s’est définitivement constituée.

Les études de géographie botanique et zoologique nous ont révélé un autre fait d’une haute importance. A mesure que les climats actuels se sont plus nettement dessinés, la distribution des végétaux et des animaux à la surface du globe s’est profondément modifiée. Si certaines espèces, en effet, jouissent du privilège de pouvoir se développer dans les conditions les plus diverses et sont cosmopolites, d’autres, au contraire, en raison de la spécialité de leur organisation, 11e peuvent prospérer que dans des conditions déterminées de température extérieure et, par suite, se trouvent confinées dans un espace limité. C’est ainsi que, pour parler seulement du règne animal, les grands Carnassiers se sont peu à peu retirés vers les régions les plus chaudes du globe, tandis que le renne qui, à la fin de l’époque quaternaire , descendait au sud jusqu’au pied des Pyrénées, est remonté vers les contrées polaires. L’influence prépondérante des climats est démontrée par ce fait important déjà signalé par Bulfon, que la localisation des êtres vivants est d’autant plus Complète que leurs facultés de locomotion sont plus bornées ; elle est nettement accusée par les migrations périodiques des oiseaux voyageurs aussi bien que par les difficultés, toujours considérables et trop souvent insur

montables, que rencontrent les tentatives d’acclimatation des espèces exotiques.

De sa naissance à sa mort, l’être organisé reste soumis aux conditions mécaniques, physiques et chimiques de l’atmosphère qui l’enveloppe de toutes parts. Irrévocablement fixée au sol, la plante les subit, sans pouvoir ni se soustraire à ces influences si diverses, ni en modifier l’action. Doué de la faculté de locomotion, l’animal travaille, par tous les moyens possibles, à échapper à l’atteinte de celles de ces influences qui lui seraient nuisibles ; tantôt il se transporte au loin à la recherche de conditions meilleures ; tantôt il se réfugie derrière des abris naturels ou derrière ceux que lui fournit son industrie. La vie de l’animal se consume ainsi tout entière, non pas, comme on l’a trop souvent répété et comme on le dit tous les jours, dans une lutte soutenue contre les agents extérieurs, mais dans un effort incessant pour établir et maintenir les activités propres de l’organisme dans des rapports harmoniques avec les conditions du milieu ambiant. L’histoire dos révolutions du globe, la paléontologie, l’étude des phénomènes dont tous les jours nous sommes témoins, proclament hautement cette harmonie comme la condition essentielle de l’existence des êtres organisés à la surface de la terre. Partout où les circonstances extérieures rendent impossibles ces rapports harmoniques, au sommet des hautes mon-

1)E LA FORCE VITALE

tagnes, sur les continents de la région circumpolaire, au milieu des sables brûlants de l’équateur, la vie végétale, comme la vie animale, s’éteint et disparaît ; là où l’accord est trop instable, trop précaire, la vie languit et ne se montre plus, pour ainsi dire, qu’exccptionncllement. C’est là seulement où cette harmonie est complète et respectée, que l’être organisé se développe en liberté, jouit de toute sa force et de la plénitude de la vie ; hors de là, c’est-à-dire dans la lutte ouverte contre les agents extérieurs, il n’y a que désordre, maladie, mort, destruction. Dans chacune des phases de leur existence, les espèces végétales et animales traduisent fidèlement, par le mode et l’intensité de leur développement, l’action des influences climatériques et météorologiques auxquelles rien ne saurait complètement les soustraire.

Depuis l’origine des temps historiques , aucun changement notable n’est survenu dans la constitution du règne végétal et du règne animal. Faut-il en conclure, avec quelques biologistes, qu’il s’est produit, vers la fin de l’époque quaternaire, un affaiblissement des forces sous l’influence desquelles s’accomplit le travail de développement organique? Serait-il vrai que ce grand mouvement ascendant de l’organisation vers des types plus parfaits, dont la croule solide de notre planète conserve les preuves ineffaçables, s’est complètement et définitivement arrêté ? Faut-il admettre qu’avec notre époque mo-

derne, a commencé lin état statique du monde organique, une période de simple conservation des formes acquises? Mais il y a à peine quelques milliers d’années que l’homme est parvenu à asseoir assez solidement sa domination sur le monde extérieur pour pouvoir conserver des traces de ses observations; on trouvera sans doute qu’il serait au moins prématuré de tirer des conclusions aussi graves, aussi absolues de faits recueillis dans un aussi court espace de temps.

D’ailleurs, est-il donc nécessaire d’invoquer un affaiblissement de forces organiques, dont rien 11e prouve la réalité, pour comprendre comment a pu se produire cette espèce de temps d’arrêt sur lequel on a tant insisté, et dont il serait bien facile de trouver des exemples dans l’histoire des époques antérieures? — Les recherches entreprises depuis le commencement du siècle démontrent (pie, si la proportion des trois principes fondamentaux de l’air (oxygène, azote, acide carbonique) ne sont pas rigoureusement constantes , elles n’éprouvent que des oscillations comprises dans des limites extrêmement restreintes. Le développement et la distribution des êtres organisés sont arrivés* depuis longtemps, a un état tel, que l’action comburante des animaux contrebalance l’action réductrice des végétaux; de la simultanéité de ces deux activités de sens contraires résulte l’équilibre mobile dans lequel se maintient

1)E LA FORGE VITALE

la composition de l’air atmosphérique. — D’autre part, il est aujourd’hui parfaitement établi que l’intensité de la radiation solaire n’a pas sensiblement varié depuis l’origine des temps historiques, et que, par suite, les conditions de lumière et de chaleur à la surface de la terre sont aujourd’hui les mêmes qu’à ces époques reculées. — Du moment où l’action des influences extérieures est restée sensiblement constante, il n’y a pas lieu de s’étonner si le monde organique n’a pas éprouvé de notables modifications ; loin d’accuser un affaiblissement des forces mises en jeu dans le travail de développement des êtres vivants, cette permanence de la constitution de la flore et de la faune modernes prouve, au contraire, que ces forces n’ont rien perdu de leur énergie primitive.

« Mais, dit M. Helmholtz1, les mêmes forces de l’air, de l’eau, des volcans, qui ont causé les anciennes révolutions géologiques et qui ont enfoui de nombreuses existences les unes après les autres, ces mêmes forces agissent encore. » Si, sous leur puissante influence, des changements aussi profonds que ceux dont les époques tertiaire et quaternaire ont été témoins venaient à se produire dans les conditions extérieures, il est permis d’affirmer que ces perturbations seraient traduites par des modifications correspondantes du monde organique. »

1 Mémoire sur la conservation de la force . Traduction dë M. Pérard. Paris* 1809, page 55.

Que Von concentre son attention sur un germe ou que l’on considère un être vivant en pleine activité, la conclusion est toujours la même. Les manifestations vitales sont possibles seulement là où existe une certaine harmonie entre un agrégat organique et le milieu ambiant ; dans tous ces phénomènes, il n’y a pas trace de l’intervention d’une force indépendante, créatrice, directrice, surajoutée. Du moment où cette harmonie nécessaire est réalisée, le travail de développement commence et continue, fatalement et sans interruption, dans une direction qui dépend à la fois des conditions intérieures de composition et de texture de l’agrégat organique, et des conditions extérieures du milieu ambiant.

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