CHAPITRE
Fixée au sol, la plante se développe et meurt dans le lieu même où la graine a commencé à germer; sous forme d’ammoniaque, d’acide carbonique et d’eau, elle reçoit sa nourriture toute préparée, de la terre par ses racines, de l’atmosphère par ses feuilles. En réalité, le végétal n’effectue donc aucun travail extérieur, et pourtant il consomme une quantité considérable de force vive : toute la portion de la chaleur empruntée à la radiation solaire qui vient s’éteindre sur sa surface foliacée et sur ses parties vertes. Reportons-nous à l’époque où nos landes de Gascogne formaient une vaste surface sablonneuse, nue, dépouillée de toute végétation; sous l’action des rayons solaires, le sable s’échauffait et rendait à l’atmosphère, par rayonnement, toute la chaleur qu’il avait reçue du soleil. Il n’en est plus de même aujourd’hui; les belles forêts de pins qui les recouvrent ne restituent par rayonnement qu’une portion de la chaleur que leur apportent les rayons solaires. Cette force, détruite en ap-
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parence, cette chaleur, consommée par la forêt, n’est pas perdue; la plante l’utilise pour accomplir le travail intérieur que lui impose sa place dans la série des êtres organisés.
Nous avons vu, en effet, que la fonction de la plante est de fabriquer la matière organique de toutes pièces avec des matériaux de nature minérale. Avec de l’eau et de l’acide carbonique, qui n’ont aucune affinité pour l’oxygène, dont l’énergie, par rapport à l’oxygène, est nulle, le végétal fait des gommes, de l’amidon, des huiles, des sucres, des résines, du ligneux, etc., toutes substances combustibles, douées d’une énergie potentielle considérable, qu’elles développent en se combinant à l’oxygène qui les brûle et les ramène à leur état minéral primitif. Pour transformer ainsi la matière minérale en produits organiques, la plante effectue Un travail intérieur qui est Y équivalent de la chaleur empruntée au soleil, et aussi de l’énergie potentielle de toutes les substances organiques dont se composent ses tissus et ses sucs propres. Le bois que nous brûlons dans nos foyers ne nous rend en réalité que la chaleur empruntée au soleil par la forêt; en brûlant les houilles dans ses fourneaux, l’industrie entre en possession de la portion de chaleur solaire fixée, emmagasinée sous forme d’énergie potentielle, par les immenses forêts dont la terre était * recouverte aux époques antédiluviennes. De ce point
de vue, la i’orêt nous apparaît comme un vaste organisme qui sans cesse emprunte de la force au soleil, la fixe, l’emmagasine, la tient à la disposition de l’homme. Déboiser une montagne, transformer ses flancs en surfaces nues, arides, sans végétation, c’est donc appauvrir l’humanité et perdre une quantité considérable de force. Au contraire, comme cela a été si heureusement pratiqué dans les landes de Gascogne et comme cela se fait tous les jours dans les sables de la Sologne, couvrir d'arbres une étendue du sol jusque-là improductive, c’est augmenter la richesse sociale et créer une source précieuse de force pour l’avenir. — Un célèbre voyageur, de llumboldt, caractérisait merveilleusement l’influence des grands déboisements , lorsque après avoir visité la fertile vallée d’Aragua, province de Venezuela, il écrivait : « En abattant les arbres qui couvrent la cime et les flancs des montagnes , les hommes, sous tous les climats, préparent aux générations futures deux calamités à la fois : un manque de combustible et une disette d’eau. » Soumis à des conditions d’existence bien différentes de celles de la plante, l’animal est condamné à un travail extérieur incessant. Le castor travaille pour bâtir sa hutte sur les bords des lacs ou des eaUx courantes qu’il sait retenir par une digue ; l’abeille, pour construire sa ruche avec le pollen des fleurs et les matières résineuses enlevées aux
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plantes; l’oiseau migrateur, pour changer de climat à chaque saison, etc., etc. Au milieu des exemples innombrables qui tous s’accordent pour proclamer le travail comme condition fatalement imposée à 'animalité, contentons-nous d’insister sur le suivant, emprunté à l’histoire des animaux inférieurs. La larve d’un petit insecte, du fourmilion, se nourrit exclusivement d’autres petits insectes dont elle suce les humeurs ; ses mouvements sont lents et difficiles; aussi est-elle obligée de tendre des pièges à sa proie, qu’elle ne saurait atteindre autrement. A cet effet, elle creuse dans le sable fin un trou en entonnoir d’environ 8 centimètres d’ouverture et 5 centimètres de profondeur; elle se blottit au fond et se jette sur l’insecte qui se laisse choir dans le précipice. On conçoit sans peine tout ce que ce petit animal doit dépenser de travail pour creuser la fosse avec ses pattes transformées en pioches, charger sur sa tête tous ces grains de sable et les charrier sur les bords du trou.
Depuis le haut jusqu’au bas de l’échelle, tout animal se déplace à chaque instant à la surface du sol, ici pour pourvoir à ses besoins, se procurer la nourriture ou faire des provisions; là pour chercher à se construire un abri; ailleurs pour poursuivre, atteindre, terrasser une proie ou pour se dérober aux étreintes d’un ennemi. Malgré toutes les pertes de chaleur occasionnées par l’évaporation, par le
rayonnement et par le contact du milieu ambiant, l’animal maintient sa température propre; cette production continuelle de chaleur est aussi un travail. Ajoutons enfin que l’entretien de la circulation du sang et des mouvements respiratoires exige un travail mécanique dont l’activité dépend d’une foule de conditions, les unes extérieures, les autres inhérentes à la constitution.
Tout ce travail, nécessaire au développement de l’individu et à la propagation de l’espèce, exige une dépense considérable de force. Chez l’animal, cette force incessamment consommée se manifeste sous trois formes principales : la production de chaleur, la contraction musculaire, l’action nerveuse. Le physiologiste doit rechercher, avec le plus grand soin, les origines de ces trois grandes activités et leurs rapports avec les agents ou modalités dynamiques du monde extérieur.
Malgré leur incontestable spécialité, les forces, dont les manifestations dynamiques de l’être vivant traduisent l’action, ne dérivent-elles pas par voie de transformation des agents du monde extérieur? ne sont-elles pas, comme eux, soumises à la loi de la réciprocité? Enrichie des précieux matériaux accumulés par l’observation et par l’expérience, la science est assez avancée pour fournir la solution de ces questions qui, sous une forme ou sous une autre, ont été agitées par toutes les écoles physiologiques.
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