CHAPITRE III
Variétés infinies des propriétés matérielles des Corps .
§ i. L’expérience montre que les corps agissent diversement les uns sur les autres; c’est en cela que consiste la variété matérielle des corps .
§ 2. On a cherché presque uniquement jusqu’ici à expliquer ce phénomène, par la supposition que les petites particules des corps, sont peut-être d’une même nature matérielle, et qu’elles varient seulement de grandeur, de forme, de situation et d’éloignement entre elles, dans les différons corps ; mais cette hypothèse n’est ni suffisante ni probable.
§ 3. L’expérience est le seul guide exact dans la Physique; et quoique les lumières qu’elle nous a fournies sur ce sujet, appartiennent à la physique chimique, il est cependant nécessaire, pour donner une idée juste des phénomènes naturels, de placer ici un court abrégé des résultats de ces recherches.
§ 4* Presque tous les corps que nous présente la nature, sont composés de substances hétérogènes; ainsi, par exemple, le cinabre est composé de soufre et d’oxide de mercure : ces substances se nomment principes constituans , pour les distinguer des particules intégrantes ,
(i) L’opinion cV Aristote sur les quatre prétendus élémens, l’eau, la terre, le feu et l’air, a un rapport fautif, mais assez marqué avec les divers états d’agrégation.
qui sont simplement des frag mens homogènes d’un corps. Souvent les principes constîtuans d’un corps, peuvent être eux-mèmes décomposes encore en d’autres principes constîtuans éloignés ; par exemple, l’oxide de mercure se décompose en mercure et en oxigène. Cependant, le chimiste finit toujours par trouver des matières qu’il ne peut décomposer, soit qu’en effet elles se trouvent à l’état simple et non décomposable , soit qu’il manque encore de moyens pour les décomposer davantage.
J 5. Les chimistes comptent maintenant (décembre 1 8 1 8 ) cinquante-une de ces substances pondérables et non décomposées, dont se forment tous les corps (i). On trouve dans tous les élémens de Chimie, leur liste qui varie chaque année : elle comprend aujourd’hui quatre substances élastiques, et quarante-sept solides ; parmi ces dernières quatre sont inflammables, et toutes les autres sont des métaux.
Pour donner plus de clarté à ceci, nous allons considérer plus particulièrement quelques phénomènes chimiques.
§ 6. Par exemple , un sel pur, tel que le sulfate de soude , le salpêtre ou le sel commun , se dissout parfaitement dans l’eau pure, et forme avec elle un seul liquide parfaitement homogène. Le microscope le plus fort ne peut découvrir aucune particule de sel dans cette dissolution. Ce phénomène semble contraire aux lois de la pesanteur, si l’on veut admettre que les particules de sel nagent seulement dans l’eau, infiniment divisées. On doit plutôt croire qu’elle sont devenues fluides elles-mêmes, et se sont répandues également entre toutes les particules d’eau. On conçoit par la la grande différence qui existe entre une combinaison et un mélange y la dissolution de sel est un corps composé dont les principes constituans sont le sel et l’eau.
(i) On comptait seulement quarante-deux substances simples en i8o4; on en compte aujourd'hui, en iSi8, plus de cinquante. Ce nombre s’accroît tellement, à mesure que les recherches chimiques se multiplient, qu’il serait absolument inutile de vouloir le fixer avec précision. Par exemple, on trouve maintenant dans le platine brut, jusqu’à onze métaux simples ou indécomposés. Qui sait si on n’y en trouvera pas encore quelques-uns ? Cette grande multiplicité n’est probablement qu’un effet du peu d’avancement de la Chimie minérale • car il est présumable que ces substances ne sont pas toutes rigoureusement irréductibles les unes dans les autres. Mais, dans l’état actuel de la science, il faut nécessairement regarder comme distinctes les substances qui résistent à nos moyens de décomposition ; c’est te qui en fait augmenter si rapidement le nombre, à mesure que la Chimie s’étend.
DES CORPS EN GENERAL
J r. Si l’on expose une semblable dissolution saline à une chaleur convenable, l’eau se vaporise, mais le sel reprend l’état solide. C’est là un exemple de décomposition ou séparation chimique.
ÿ 8. Le sulfate de soude lui-même peut être décomposé en acide sulfurique et en soude ; ces substances sont donc les principes consti~ tuans éloignés de la dissolution saline, et les principes constituans immédiats du sulfate de soude lui-même. Mais l’acide sulfurique peut être décomposé en soufre et en oxigène. Ainsi, ces deux dernières substances sont, par rapport au sulfate de soude, des principes constituans éloignés. Le soufre, l’oxigène et la soude sont des substances simples ou non encore décomposées (i) ( §§ 5.)
§ 9. Si l’on mêle une partie en volume de gaz oxigène, nommé aussi air vital , à deux parties de gaz hydrogène ou air inflammable , il en résulte un mélange gazeux tout-u-fait homogène, qu’on appelle gaz tonnant . Si, dans un vase de verre à parois épaisses, fermé assez exactement pour que rien de pondérable ne puisse y entrer ni en sortir, l’on met environ la cinquième partie de ce qu’il pourrait contenir de gaz tonnant, et si ensuite on y fait passer une étincelle électrique, la masse d’air enfermé s’enflamme ; dans l’instant, tout le gaz a disparu, et la surface intérieure du vase est recouverte de vapeurs d’eau. En répétant l’expérience, on peut produire assez de liquide pour s’assurer que le produit est de l’eau véritable. On trouve dans le Journal de Chimie de Scherer, tome X , page 3 10, la description d’un appareil commode pour faire cette expérience.
$ 10. L’eau est donc elle-même un corps composé, et ses principes constituans sont l’oxigène et l’hydrogène \ mais comme, dans l’expérience de la formation de l’eau, excepté l’étincelle électrique, rien de perceptible ne s’introduit dans le matras de verre, ni ne s’en échappe, et que cependant le gaz tonnant subit un changement si remarquable, on est presque forcé d’admettre que l'étincelle électrique a séparé du gaz tonnant quelque substance non perceptible et
(1) Depuis Fépoque où parut cet ouvrage, M, Davy a découvert que la potasse et la soude sont des oxides métalliques. 11 y est parvenu en faisant agir sur ces alcalis le courant électrique d’une forte batterie voltaïque. MM. Gay-Lussac et Thénard ont fait rentrer ce beau résultat dans le domaine de la Chimie , en décomposant les oxides alcalins par le seul jeu des affinités. ( Voyez l’ouvrage qu ils ont publié' sur cette matière aussi neuve qu’importante.)
qu’on ne peut empocher de traverser les corps , ou qu’elle l’y a introduite (i).
J ii. Dans tous les phénomènes chimiques décrits §§6,7, 8, 9? 10, il n’arrive incontestablement rien autre chose qu’une combinaison ou une décomposition ; et il en est de meme pour tous les phénomènes chimiques. Cette explication des variétés materielles des corps à laquelle l’expérience seule nous autorise, consiste donc dans l’idée qu’il n’existe pas un grand nombre de substances simples, mais que celles qui sont telles, sont essentiellement différentes, et que, de leurs combinaisons infinies, naissent toutes les différences matérielles qu’on observe dans les corps.
$ 12. Le mélange de deux substances est, sans aucun doute, la conséquence d’une attraction, d’un penchant à se joindre, ou plutôt a pénétrer mutuellement dans les interstices vides qui existent entre leurs parties matérielles. C’est ce qu’on nomme YaJ/înitédcs substances; et l’on considère cette propriété comme une force naturelle qui s’exerce a chaque point de contact des corps hétérogènes, quoique souvent elle ne produise pas de combinaison entre eux, mais seulement une faible adhésion, parce qu’une force plus puissante agit en sens contraire et empêche la combinaison.