LIVRE DEUXIÈME
La statistique doit s'empresser d’enregistrer dès à présent tous les faits qui pourront servir à l’étude de cette vaste transformation qui tend à s’accomplir dans le corps social. Personne n’en pourrait prévoir compléteYnent les conséquences, et chacun cependant cherche à les apprécier.
Mais, sans considérer les choses sous un point de vue aussi général, combien il est de questions statistiques d’un intérêt actuel qui se rattachent à l’établissement des chemins do fer ! Les questions relatives aux recettes et aux dépenses, à la durée des matériaux, aux prix des places, au tarif des marchandises, etc., sont si multipliées et si importantes qu’un gouvernement éclairé aurait intérêt, pour en obtenir les solutions, de les soumettre à quelques hommes instruits qui en feraient exclusivement leur principale étude.
Pour n’en citer qu’un seul exemple, il existe une dépendance entre le nombre dos voyageurs qu’on transporte chaque jour et les prix qu’on leur fait payer; cette dépendance est telle, que les recettes augmentent ou diminuent selon les prix des places. Chacun^ conçoit en effet que si les prix étaient trop bas, le nombre des voyageurs, quoique plus considérable, ne suffirait pas pour payer les frais de l’entreprise; si, au contraire, ils étaient trop élevés, le nombre des voyageurs diminuerait, et l’administration, encore une fois, courrait risque d’être en perte. Il y a donc un maximum que l’on peut atteindre et qu’on ne déterminera qu’à l’aide de bons documents statistiques.
Toutefois, la question est plus compliquée qu’on ne pourrait le croire, car le gouvernement ne perçoit pas seulement un droit payé dans les bureaux des chemins de fer ; il prélève encore une espèce de contribution indirecte sur les dépenses et sur toutes les transactions occasionnées
par les voyages. Cette activité générale, cet accroissement de vitalité que reçoit tout un pays, donnent un nouvel essor au commerce et à l’industrie, qui sont, avec l'agriculture, les premiers soutiens d’un État.
Une épreuve qui se rattache à ce genre de que.stions a été faite récemment en Angleterre. Le gouvernement a subitement réduit, d’une valeur considérable, la taxe des lettres. Qu’en est-il résulté? Le déficit dans les recettes des postes a d’abord été très-sensible ; mais, le nombre dos lettres ayant ensuite progressivement augmenté, il s’est trouvé, en définitive, que les revenus ont atteint à peu près leur taux habituel; la différence i|ui subsiste encore est sans doute plus que compensée par les avantages indirects que le gouvernement et les particuliers en ont retirés. Les résultats de cette mesure administrative, si habilement combinée , ont pu être constatés immédiatement par des documents statistiques recueillis avec soin (i).
Il ne suffit pas, du reste, d’avoir apprécié les avantages matériels d’une innovation. Les avantages moraux sont quelquefois d'une importance plus grande; c’est ce que l’on perd trop souvent de vue. La Belgique a trouvé, dans l’établissement de ses chemins de fer, une puissance morale bien supérieure aux bénéfices pécuniaires qui pourront résulter de sa vaste entreprise. Le gouvernement, qui sortait d’une crise révolutionnaire, a pu donner une direction nouvelle aux esprits, les ramener .à des habitudes d’ordre et de travail ; et l’étranger, qui nous avait mal jugés d’abord, et qui nous croj’ait livrés à l’anarchie, eut foi dans notre avenir ; il ne put refuser sa confiance ni son estime à un peuple qui, le lendemain d’une révolution,
(I) Ces raisonnements ont été présentés il y a plus d'un quart de siècle : l'on sait d’ailleurs que les prix sur le transport des voyageurs et des mar* cbandises baissent de plus en plus.