DE LA POPULATION BT DB SES ACCROISSEMENTS
Dans ce qui précède, je me suis occupé des principaux faits qui se rapportent à la naissance, à la vie, à la reproduction et à la mortalité de l'homme, mais sans rechercher leur action sur le corps social. Cette recherche est cependant le but philosoj)hique vers lequel doivent tendre tous nos efforts; on ne saurait se dissimuler les grandes difficultés quelle présente encore, bien quelle ait exercé la sagacité de plusieurs écrivains du plus haut mérite; aussi n’cst-ce qu’avec défiance que je présente des aperçus que je crois nouveaux, et qui me semblent susceptibles de recevoir des applications utiles..
Les populations naissent inaperçu; c’est quand elles ont pris un certain développement que l’on commence à s’occuper de leur existence. Cet accroissement est plus ou moins rapide, et provient, soit d’un excès des naissances sur les décès, soit des immigrations. 11 annonce en général un état de bien-être et des moyens d’existence supérieurs aux besoins de la population actuelle. Si l’on approche de cette limite ou si on la dépasse, bientôt l’état de croissance s’arrête ou fait place à un état contraire. Il est donc intéressant de rechercher combien les différents
LITRE DEOXIÈME.
pays ont d’habitants, quels sont leurs moyens de subsistance, et les degrés d’accroissement en même temps que les limites qu’ils peuvent atteindre sans danger. Il se présente ensuite la question de savoir comment les populations se composent, si leurs éléments constitutifs sont avantageusement distribués, et contribuent d’une manière plus ou moins eflScace au bien-être de l’ensemble. Mais il conviendra d’abord de prendre les choses de plus haut et d’établir, sommairement et d'une manière claire, les idées émises sur la population par les économistes les plus distingués. La population, d’après eux, croîtrait selon une progession géométrique, s’il ne se présentait aucun obstacle à sou développement.
Les moyens de subsistance ne se développent point aussi rapidement; et, selon Malthus, dans les circonstances les plus favorables à l’industrie, ils ne peuvent jamais augmenter plus vite que selon une progression arithmétique (i).
Le grand obstacle à la propagation serait donc le manque de nourriture, provenant de la différence des rapports que suivent ces deux quantités dans leurs accroissements respectifs.
Quand une population, dans son développement, est parvenue au niveau de ses moyens de subsistance, elle doit s’arrêter par la prévoyance des hommes ; ou, si elle a
(I) Essai sur ie principe de ta populationt tome page 15, traductioD
de MM. Prévost ; Genève, 1830. Cette loi des accroissements des sabsistances peut paraître très-douteuse, et les idées des économistes sont asserdivergentes à ce sujet. W. Senior pense qu'il y a, pour les subsistances, une ten* dance à croître plus grande que pour la population. (Voyez Two lectures on population, page 49. On peut voir aussi à ce sujet la correspondance entre ce savant et Malthus.) Mac CuUoch, dans les notes de l'ouvrage : iSur la richesse des nations, volume IV, page 133, pense, au contraire, que la progression établie par Malthus est trop élevée pour les contrées où les meilleures terres sont déjà cultivées.
le malheur de franchir cette limite, elle s’y trouve forcément ramenée par un excès de mortalité. Les obstacles; dans ce cas, peuvent être rangés sous deux chefs. Les uns agissent en prévenant l'accroissement de la population, et les autres en la détruisant à idesure quelle se forme. La somme des premiers compose ce que l’on peut appeler Vobstacle privatif, celle des seconds l'obstacle destructif (i).
Malthus a analysé avec sagacité les principaux obstacles que la population peut rencontrer à ses accroissements; il n’a pas déterminé avec moins de bonheur la limite qu’elle ne saurait dépasser sans s’exposer aux plus grands préjudices. Il faut l’avouer cependant, malgré les recherches du savant anglais et des économistes qui ont marché sur ses traces, le mode d’action des obstacles n’a point été nettement établi. On n’a point déterminé la loi en vertu de laquelle ils agissent ; en un mot, on n’a pas donné les moyens de transporter la théorie de la population dans le domaine des sciences mathématiques, auquel elle semble spécialement devoir appartenir (2). Il est résulté de là que la discussion sur ce point délicat n’a pu être complétée jusqu’à présent, et qu’on s’est peut-être exagéré les dangers que courait la société, en ne trouvant pas assez de garanties dans l’action des obstacles contre un mal
(1) Malthufl, Essai, etc.» page 20, tome Dans la manière de voir que J’ai adoptée, l’obstacle destructif appartient généralement aux forces naturelles, et robstacle privatif aux forces perturbatrices de l'bomme.
(2) Qu’il me suit permis de rappeler & cet égard les idées que j’exprimais en 1827, à l'ouverture d'un cours public d’histoire des sciences. « 11 est À remarquer, disais-je, que plus les sciences physiques ont fait de progrès, plus elles ont teudu à rentrer dans le dumaine des mathématiques, qui est une espèce de centre vers lequel elles viennent converger. On pourrait même juger du degré de perfection auquel une science est parvenue, par la facilité plus ou moins grande avec laquelle elle se laisse aborder par le calcul . •
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