LIVRE PREMIER
destinées à se fixer et à produire leurs plus beaux fruits.
Les sciences font des progrès d’autant plus rapides que les connaissances acquises sont plus exactes et qu'on est parvenu à les exprimer d'une manière plus précise. Or, nous sommes si peu avancés à cet égard, et surtout dans les sciences d’obsen'ation, que nous confondons à tout instant la certitude avec la probabilité, et ce qui est probable avec ce qui n’est que possible. Ces méprises ne se rencontrent pas seulement chez les gens du monde, on pourrait en citer des exemples remarquables chez un grand nombre de gens de lettres, d’un mérite d’ailleurs incontestable. Nous n’avons de certitude réelle que sur trèspeu d’objets; les vérités mathématiques, par exemple, sont de ce nombre. Ce ijui ne tend pas à établir qu’il faille se livrer à un p yrrhonisme désolant et révoquer en doute les bienfaits de la science.
, Le principe de l’attraction a permis d’expliquer avec une admirable simplicité les phénomènes de notre système planétaire ; il a fait dépendre de la résolution d’un problème do mécanique analytique l’appréciation des mouvements divers (pie l’observation avait reconnus dans les corps célestes. Bien plus, le môme principe, soumis au calcul, a mis en (ividence des faits qui auraient échappé à la sagacité des observateurs tes plus exercés et munis des instruments les plus délicats. Qui oserait cependant prétendre que ce principe soit l’expression la plus complète d’une loi de la nature? Qui pourrait affirmer que ce n’est point un cas particulier d’une loi beaucoup plus générale? ou soutenir que les résultats qu’on en déduit ne sont pas des valeurs suffisammentapprochées, pourque les quantités négligées soient inappréciables dans l’éitat actuel de la science ? Malgré les raisons que nous avons de ne pas attribuer la
certitude au principe de l’attraction, sous son énoncé actuel, nous nous en servons néanmoins avec le plus grand succès pour calculer les phénomènes de notre système planétaire et pour en prédire les retours avec une précision telle, qu'elle est l’objet de l’admiration générale des hommes.
On pourrait en dire autant de la plupart des principes de la physique et de toutes les sciences qui reposent sur l’observation. Nous n’avons pas de motifs suffisants pour les prendre avec certitude, et comme s’ils énon(;aient, dans toute sa plénitude, le mode d’action de la nature; mais les probabilités que nous avons pour les considérer comme tels, sont en général si fortes, que nous leur attribuons, dans le plus grand nombre des cas, une valeur équivalente à celle de la certitude.
11 y a une infinité d’intermédiaires entre l’impossible et le certain. Pour aller de l’un à l’autre, la probabilité peut varier en passant par des nuances innombrables; et l’on peut dire que, sur cent assertions, il n’en est peut-être pas deux qui présentent le même degré de probabilité. Presque toujours nous apprécions fort mal ces nuances; et, par suite, nos jugements sont plus ou moins grossiers. Pour bien des personnes, les choses ne sont guère probables que d’une seule manière : si la probabilité d’un événement est très-grande, elles la prennent pour la certitude ; si elle est très-faible au contraire, elles estiment l’événement impossible. Les sciences ne sauraient s’accommoder d’appréciations aussi défectueuses : ces aperçus vagues sont tolérables tout au plus dans les affaires ordinaires de la vie.
Il serait intéressant de rechercher quelles sont approximativement les limites que la probabilité doit atteindre, pour prendre, aux yeux des gens du monde, les degrés ou