LIVRE PREMIER
de la certitude ou de la po.ssibilité. Ces limites ne sont pas les mêmes pour tous les hommes, ni, chez un même homme, pour toutes les choses indistinctement. Une foule de circonstances influent à cet égard sur nos jugements. Nos passions surtout font mettre bien souvent sur la môme . ligne des événements dont les probabilités sont essentiellement différentes. Les variations de la probabilité sont pour l’entendement ce que les nuances des couleurs sont pour un œil exercé, ou ce que l’échelle diatonique serait pour l’oreille qui pourrait en apprécier tous les degrés.
, A la théorie des probabilités se • rattachent un grand nombre de questions qui sont de nature à exciter la curiosité et qui méritent au plus haut point l’attention du philosophe et de l’homme d’Etat. Les questions qui nous intéressent le plus sont justement celles qui se rapportent à l’homme et à son état social ; nous y trouvons une mine féconde de découvertes utiles, que nos prédécesseurs ont à peine entrevue et qui reste encore presque entièrement à exploiter.
Le calcul des probabilités n’est que l’instrument qui doit servir à régulariser les travaux d'exploitation; mais il devient indispensable dans les recherches auxquelles nous voulons nous livrer. 11 sert en effet à distribuer avec avantage la série de nos observations, à estimer la valeur des documents dont nous fesons usage, à distinguer ceux qui exercent le plus d’influence, à les combiner ensuite de manière qu’ils s’écartent le moins possible de la vérité, et à calculer, en définitive, le degré de confiance qu’on peut attacher aux résultats obtenus. La théorie des probabilités ne nous enseigne, au fond, qu’à faire avec plus de régularité et de précision ce qu’ont fait jusqu’à présent, d’une manière plus ou moins vague, les esprits les plus judicieux. Elle tend surtout, dans les phénomènes
dout nous aurons à nous occuper, à substituer la science à ce qu’on est convenu de nommer la pratique ou l’expérience, et qui n’est, la plupart du temps, qu’une aveugle routine.
Sous ce rapport encore, les préjugés sont si fortement enracinés, les préventions sont telles qu’on entend, à chaque instant, les assertions les plus étranges dans la bouche de personnes fort habiles d'ailleurs. C’est un fait aujourd’hui bien constaté, quoiqu’on en ignore 'encore la véritable eaiise, qu’il naît généralement plus de garçons que de filles. Eh bien, énoncez ce fait devant un accoucheur qui n’en ait pas connaissance ; il vous dira peut-être que le amtraire résulte de sa pratique. Demandez alors combien d’observations comprend sa pratique, il vous répondra, sans se foire faute d’exagérer, qu’il pourrait en citer plus de mille ; que dis-je? plus de deux mille, plus de trois mille! Demandez encore s’il a pris soin d’enregistrer toutes ces observations avec leurs résultats, et il fera aussitôt un appel à sa mémoire. 'Vous verrez alors que ces deux ou trois mille observations qu’il mettait en avant se réduisent tout simplement à celles qui l’auront plus particulièrement frappé, et qui auront contribué à former ce qu’il nommait sa pratique.
Or, les jugements que nous nous formons reposent, le plus souvent, sur des ba.ses tout aussi peu solides. Ce que la science était en droit de demander au praticien auquel nous venons do faire allusion, c’est qu’il enregistrât soigneusement les faits et qu’il ne les confiât pas à sa mémoire; qu’il fit une énumération complète, et qu’il ne se bornât pas <à citer des laits isolés qui avaient plus spécialement fixé son attention, parce qu’ils étaient peut-être mieux d’accord avec ses préjugés. Enfin, en supposant même que les indications eussent été prises avec le plus