LIVRE PREMIER
geance, le désespoir, — lorsque nous réunissons toutes ces choses, il s’élève une telle complication de causes, que nous pourrions raisonnablement renoncer à l’espoié de découvrir un ordre ou une méthode quelconques dans le résultat de ces influences subtiles et changeantes qui causent ou empêchent le meurtre. Et pourtant, qu’arrivet-il en réalité ? Le fait est que le meurtre est commis avec autant de régularité et est en rapport aussi uniforme avec Certaines circonstances connues que le sont les mouvements des marées et la rotation des saisons. M. Quetelet, qui a passé sa vie à réunir et à mettre en ordre les statistiques des différentes contrées, donne, comme le résultat de ses recherches, ceci : Dans tout ce qui se rapporte
“ aux crimes, les mêmes nombres se reproduisent avec « une constance telle, qu’il serait impossible de la mécon- “ naître... (i). Toutes les investigations subséquentes ont confirmé l’exactitude de ces paroles. En effet, les enquêtes postérieures ont établi le fait extraordinaire que la reproduction uniforme du crime est plus clairement marquée, et plus susceptible d’être prédite, que ne le sont les lois physiques qui se rattachent à la maladie et à la destruction du corps humain. Ainsi le nombre de personnes accusées de crime en France entre les années 1826 et 1844 est, par une coïncidence singulière, à peu près égal à celui des décès d’individus mêles qui eurent lieu à Paris durant la même période; la différence éfant
(1) Voyez, plus haut, les mêmes paroles (pages 95 et suivantes) : Buckie, en les reproduisant, appuie fortement sur la confiance qu'il leur donne, et ajoute ces mots « ihis was the language used in 1835 by confessedly « the first statistician in Europe, auJ every subséquent investigation bas “ conformed its accuracy...? •» {Hütory of civilisation of England, by H. Th. Buckie, vol. I, page 23, ^ édition, in-8®; Londres, Parker, 1861.) Ces mots trop flatteurs me permettraient au moins de croire que nous avions les mêmes idées sur l'unité intellectuelle et morale chez les hommes.
que les tluctuatioiis dans le total du crime étaient positivement plus petites que les fluctuations dans la mortalité; et en môme temps une régularité semblable était observée dans chaque délit séparément, chacun dé ces délits suivant lu même loi de répétition uniforme et périodique.
« Ceci paraîtra certainement étrange à ceux qui croient que les actions humaines dépendent plus des singularités de chaque individu que de la condition générale de la société. Mais il y a une autre circonstance encore plus frappante. Parmi les crimes enregistrés, il n'y en a aucun qui semble aussi complètement indépendant de l’individu luimême que le suicide. Les tentatives de meurtre ou de vol peuvent être, et sont constamment, repoussées avec succès, déjouées (juelquefois par la personne attaquée, quelquefois par les officiers de justice. Mais une tentative de suicide est bien moins sujette à être interrompue. L’homme qui a 1a détermination de se tuer n’est pas arrêté au dernier moment par la résistance d’un ennemi ; et comme il lui est facile de se mettre en garde contre l’intervention du pouvoir civil, son acte devient pour ainsi dire un acte isolé ; il n'est pas exposé à des dérangements étrangers , et semble plus clairement le produit de sa propre volition que de tout autre délit. On peut également ajouter que, différent des crimes en général, le suicide est rarement le résultat d’instigations extérieures ; de sorte que l’homme, n’éUmt pas dans cette circonstance aiguillonné par ses compagnons, n’est nullement influencé par une vaste classe d’associations qui pourraient embarrasser ce qu’on appelle la liberté de sa volonté. On peut donc penser très-naturellement que c’est chose impraticable de ramener le suicide à des principes généraux, ou de découvrir la moindre régularité dans un délit aussi anormal, aussi solitaire, que la législation ne peut contrôler , et que la police la