‹ Physique socialeChapitre 28 sur 244 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

plus vigilante ne peut parvenir à diminuer. 11 y a aussi un autre obstacle qui nous arrête : c’est que la certitude, même sur le suicide, doit toujours être très-imparfaite. Dans le cas des noyés, par exemple, on est sujet à enregistrer comme suicide des décès qui sont accidentels ; de même que, d’un autre côté, quelques décès sont appelés accidentels qui, en réalité, sont volontaires. C’est ainsi que le suicide semble être non-seulement capricieux et non susceptible de contrôle, mais très-obscur quant aux preuves ; de sorte que, par toutes ces raisons, il ne serait pas déraisonnable de renoncer à l’espoir de jamais remonter aux causes générales qui produisent ce crime.

“ Ayant reconnu les singularités de ce crime extraordinaire, on doit certainement considérer comme un fait étonnant que toute l’évidence que nous possédons sur ce sujet nous amène à une grande conclusion, et prouve que le suicide est simplement le produit de la condition générale de la société, et que le criminel individuel met seulement à exécution ce qui est une espèce de conséquence nécessaire de circonstances précédentes. Une certaine condition de la société étant donnée, un certain nombre d’individus doivent mettre fin à leur propre existence. Ceci est la loi générale, et la question spéciale quant aux individus qui commettront le crime dépend naturellement des lois spéciales qui doivent cependant, dans leur action complète, obéir à la grande loi sociale à laquelle elles sont subordonnées; et le pouvoir do cette grande loi est si irrésistible, que l’amour de la vie, ou la crainte d’un autre monde, sont complètement sans puissance , même pour tenir son opération en échec. J’examinerai plus loin les causes de cette régularité remarquable ; mais l’existence de la régularité est familière à quiconque est au courant des statistiques morales. Dans les différents pays pour

lesquels nous avons des comptes rendus, nous trouvons tous les ans la même proportion de personnes qui se suicident; de sorte que, après avoir fait la part de l’impossibilité de réunir des renseignements complets, nous sommes à même de prédire, dans la limite d'erreurs légères, le nombre de morts volontaires pour chaque période fiiture , en supposant naturellement qu’il n’y ait pas de changement marqué dans les circonstances sociales. Même à Londres, malgré les vicissitudes fortuites, naturelles à la plus vaste et à la plus somptueuse capitale du monde, nous trouvons une régularité plus grande que ne pourrait s'y attendre l’homme le plus confiant dans sa cro}'ance aux lois sociales, puisque l’excitation politique, l’excitation commerciale, et la misère résultant de la cherté des aliments, sont toutes des causes de suicide et varient constamment. Cependant dans cette métropole immense, environ deux cent quarante personnes mettent fin annuellement à leur existence, le nombre annuel des suicides variant, d’après la pression des causes temporaires, de 266, le chiffre le plus élevé, à 213, le chifl’re le plus bas. En 1846, une année de grande excitation causée par la panique sur les chemins de fer, les suicides furent à Londres de 266; en 1847, il y eut une légère amélioration, et il n’y eut que 256 morts volontaires; en 1848, elles furent de 247; en 1849, de 213, et en 1850, de 229.

« Telle est une partie, et seulement une petite partie de l’évidence que nous possédons aujourd’hui sur la régularité avec laquelle, dans les mômes conditions de société, les mômes crimes se reproduisent nécessairement. Pour apprécier toute la force de cette évidence, il faut se rappeler qu’elle n’est pas un choix arbitraire de faits particuliers, mais quelle est généralisée d’après un exposé complet des statistiques criminelles, contenant plusieurs

Page 1