LIVRE DEUXIÈME
peut-être il en existait réellement plusieurs. Ils ne devaient point généraliser ce qui n’était que le résultat de cas particuliers ; chacun n'a connu qu’une môme face du dé qui s’est montrée plusieurs fois de suite, et il n’a pu reconnaitre toutes les autres faces, faute d’un nombre suffisant d’épreuves. Leurs contradictions proviennent de ce que les juges avaient des notions incomplètes.
Ce sont ces contradictions qui frappent le vulgaire, et dès lors il proscrit les chiffres d’où l’on déduit des résultats qui s’excluent ou semblent s’exclure. Ajoutons, pour être vrai, que souvent le désir de se parer d’un succès, fait que la mémoire est moins fidèle pour enregistrer les cas malheureux; souvent aussi ou les écarte sous un prétexte, tout en croyant être sincère.
Mais laissons les jugements du vulgaire et revenons-en à notre exemple. Si je suppose que les médecins traitent au hasard et sans faire ni bien ni mal, il arrivera, d’après la loi de possibilité, que le plus grand nombre perdront médiocrement de malades ; quelques-uns en perdront beaucoup et garderont le silence ; quelques autres en sauveront beaucoup, et ce sont généralement ceux-lù qui élèveront la voix. En constatant les résultats de leur clientèle, et je les crois sincères, ils ne feront qu’établir un fait que j’accepte volontiers. Où donc est le mal? Je le trouve dans ce qu’on abandonne tout à coup la statistique, pour se jeter dans le domaine des conjectures.
On ne se borne pas à dire : J’ai sauvé beaucoup de malades ; on ajoute : C’est parce que j'ai reconnu la cause de la maladie et que j’ai su y appliquer le véritable remède. Mais on ne prouve aucunement le lien qui e.xiste entre l’effet et la cause prétendue; or, c’est justement ce qu’il fallait faire.
On va même plus loin ; et, après avoir assigné une pré-
tendue cause à une maladie, on traite en consf^quence les nouveaux malades qui se présentent, et, la plupart du temps, sans consulter leur constitution, leuriîge, leur sexe. C’est ici que se trouve l’abus de la statistique, si toutefois statistique U y a.
Ce qui rend les progrès de la médecine si lents et si peu srtrs, c’est que les phénomènes observés dépendent presque toujours d’une infinité de causes, et que, par suite, ils ne sont presque jamais parfaitement comparables entre eux. Rien ne montre mieux les difficidtés de cette science, que les retards qu’elle a éprouvés dans sa marche, malgré les travaux |»crst>vérants et le génie supérieur d’un grand nombre d’hommes qui s’en sont occupiis, depuis la plus haute antiquité.
Un médecin, en eflfet, traite un malade et le guérit. 11 est appelé en.suite près d’un second malade qui se trouve identiquement dans les mêmes circonstances que le premier, qui a la même constitutiou, le môme Age, enfin qui lui est exactement comparalile sous tous les rapports. 11 lui fera naturellement l’application des moyens thérapeutiques qui lui ont déjà réussi, et il pourra regarder la gui>rison comme certaine, s’il est vrai que les mêmes causes produisent les mêmes effets.
Si l’identité existait rigoureusement chez tous les hommes, il suffirait donc d’une seule maladie bien observée et suivie de guérison, pour obtenir le même succès toutes les fois que la même maladie se reproduirait sur d’autres individus, ^^ais cette identité parfaite n’existera peut-être jamais; on doit le croire au moins, quand on considère combien les individus peuvent être diversifiés par l’Age, par le sexe, par la constitution, par des mala- , dies antérieures et par une infinité d’autres causes. Un médecin, pondant tout le cours de sa vie, n’agira peut-