‹ Phytographie médicale (volume 2)Chapitre 32 sur 64 · QUINQUINA A FEUILLES OBLONGUES · texte numérisé non relu

QUINQUINA A FEUILLES OBLONGUES

CINCHONA OBLONG1FOLIA.

Cinchona ohlongifolia. Mutis. Alib. Fievr. pern . t. 4. — Cinchona grandifolia. Poir. Encycl. 6. 38.

(Planche 73.)

C’est un très-grand arbre qui croît au Pérou , dans les bois des Andes, au voisinage des torrens et dans les forêts de Santa-Fé de Bogota. Les jeunes rameaux sont quadrangulaires , rougeâtres , garnis de feuilles amples , ovales , glabres, d’un vert luisant en-dessus , plus pâle en dessous , et traversées par des veines purpurines dont les principales offrent à la base quel* ques poils soyeux et blanchâtres. Ses fleurs répandent un doux parfum et forment une panicule très-rameuse. Le calice est pourpre , à cinq dents très-courtes 5 la corolle blanche, longue d’un pouce, à limbe un peu velu en-dedans. Les anthères sont bifides à leur base, cachées vers le milieu du tube, au lieu de s’élever jus-

qu’aux parties supérieures comme clans les espèces précédentes.

Les écorces provenant de ce quinquina sont épaisses, fibreuses , d’un rouge brun , d’une saveur amère et acerbe. Leur infusion à chaud donne une teinture d’un rouge intense, assez semblable à la couleur du sang. Ce quinquina, connu sous le nom de quinquina rouge, excelle par ses propriétés toniques ; on l’emploie spécialement' dans les gangrènes et dans les flux produits par une grande débilité.

M. le professeur Alibert a donné, dans son Traité des fièvres pernicieuses intermittentes , la description et la figure d’une cinquième espèce de quinquina , remarquable par la grandeur de ses fruits -, c’est le cinchona ovalifolia de Mutis , ou le cincliona macrocarpa de Yabl. Ses rameaux sont articulés, velus, garnis de feuilles p étiolées, elliptiques, oblongues, un peu coriaces, glabres et luisantes en dessus, pubescentes en dessous , avec des nervures pileuses. Les plus jeunes feuilles sont velues sur chaque surface, et surtout le long des nervures. La panicule est terminale, pubescente, trichotome. Les fleurs, presque sessiles sur les pédoncules des ramifications, offrent un calice campanulé, pubescent en dehors, soyeux en dedans, à cinq ou six dents peu apparentes; une corolle coriace, velue, longue d’un pouce et demi, à limbe divisé en cinq ou six découpures lancéolées, obtuses, et de la longueur du tube. Les étamines, insérées au milieu du tube , ont des filets très-courts , des anthères linéaires, s’élevant un peu au-dessus de l’orifice. L’ovaire est pentagone , le stigmate bifide , la capsule

cylindrique, glabre, longue de deux pouces , un peu rétrécie à sa base.

Ce quinquina croît dans le royaume de Santa-Fé. Ses écorces, que les pharmacologistes désignent sous le nom de quinquina blanc, sont minces, recouvertes d’un épiderme grisâtre , très-fin et très-doux au toucher, blanchâtres et comme basanées intérieurement , très- cassantes , se réduisant facilement en poudre, d’une amertume désagréable , nauséabonde. D’après Mutis, elles jouissent d’une qualité savonneuse qui les rend fort utiles dans les fièvres intermittentes rebelles et dans les maladies chroniques.

Parmi les espèces dont nous venons de tracer les caractères physiques, les quatre premières et leurs variétés ont spécialement fixé l’attention et mérité la confiance des praticiens , sous le rapport de leur énergie et de leur qualité fébrifuge. La cinquième, malgré les éloges de Mutis, est très-rarement employée, du moins en France. Le genre Cinchona renferme quelques autres plantes à corolles velues, dont les écorces sont plus ou moins amères. Nous ne parlerons ici que du cinchona ovalifolia de Humboldt et Bonpland , qu’il ne faut pas confondre avec le cinchona ovalifolia de Mutis ; du cinchona micrantha , et du cinchona glandulifera de Ruiz et Pavon.

La première espèce ( cinchona ovalifolia ), découverte au Pérou, dans les forêts de la province de Guença, par Humboldt et Bonpland, constitue un arbrisseau de huit à dix pieds de hauteur, et dont les rameaux portent des feuilles ovales, un peu obtuses, luisantes en dessus, pubescentes à la surface inférieure.

Les fleurs sont blanches , disposées en panicule , munies de bractées linéaires et de pédoncules soyeux. La corolle est longue de six à huit lignes, à tube cylindrique, couvert de poils soyeux, ainsi que les divisions du limbe. L’écorce sèche , récoltée sur des branches de quatre à cinq ans, est un peu roulée sur les bords, gercée en tous sens et d’une manière inégale, d’un gris foncé en dehors, d’une couleur jaunâtre tirant sur le fauve intérieurement, d’une saveur astringente, un peu aromatique. Ce quinquina est connu dans le pays sous le nom de cascarilla p éluda.

Le cinchona micrantha est un arbre d’un beau port, indigène des Andes du Pérou, où il a été découvert par Tafalla. Il a des feuilles luisantes en dessus, pubescentes en dessous, avec des veines pourprées. Les fleurs sont nombreuses, très-petites, presque sessiles, munies d’un calice à cinq dents aiguës, d’une corolle d’environ trois lignes de longueur, tomenteuse et rougeâtre en dehors , lanugineuse et blanchâtre intérieurement. Les étamines ont des fdets très-courts, insérés au-dessous delà moitié du tube, et des anthères linéaires un peu plus longues que les fdets. Le style, presque aussi long que les étamines, se termine par un stigmate bilobé. Les capsules sont oblongues, aiguës , brunes, légèrement striées. L’écorce de ce quinquina est roussâtre à l’extérieur, rougeâtre intérieurement , et d’une saveur très-amère.

Le cinchona glandulifera est un arbrisseau de douze pieds de hauteur qu’on trouve dans les bois tempérés des Andes. Ses feuilles sont glanduleuses,

velues en dessous , particulièrement aux nervures. Les fleurs ont une corolle d’un blanc rosé , glabre en dehors, ainsi que le tube, trois fois plus longue que le calice : des filets très-courts, et un style à stigmate bilobé. Son écorce est très-mince, parsemée de lichens grisâtres, d’une couleur fauve , rougeâtre intérieurement, et d’une amertume très-prononcée.

On trouve peu d’espèces officinales dans la section des cincbona à corolles glabres. Les plus intéressantes sont le cinchona floribunda de Swartz , et le cinchona caribæa de Jacquin , rangés parmi les exostema parle savant botaniste Persoon.

Le cinchona floribunda a un tronc élevé , des rameaux cylindriques, glabres, un peu tétragones , et d’un pourpre brun. Ses feuilles sont grandes , ovales , lancéolées, aiguës, veinées, à nervures latérales saillantes. Les fleurs sont nombreuses, longues de deux à trois pouces, d’un blanc teint de pourpre, et disposées en panicule terminale. Elles ont un calice à dents subulées, très-courtes -, une corolle cylindrique, longue d’un pouce, divisée à son limbe en longues découpures glabres et linéaires *, des étamines saillantes avec des fdets insérés à la base du tube *, un stigmate ovale et entier. La capsule renferme des semences nombreuses émarginées à la base.

Ce quinquina a été découvert par Desportes , à Saint- Domingue , en 1 74'^ ? et décrit ensuite par Badier sous le nom de cinchona montana On le trouve également sur le sommet des montagnes , à Sainte-Lucie , à la Jamaïque , à la Guadeloupe , etc. Ses écorces , connues dans le commerce sous le nom de quinquina piton ,

sont minces , peu roulées , recouvertes cl’un épiderme brun , très-rugueux , parsemé de lichens , d’une couleur ferrugineuse ou d’un roux plus ou moins foncé intérieurement , et d’une grande amertume. Ce quinquina n’est pas seulement doué d’une propriété fébrifuge ; il excite aussi le vomissement lorsqu’on l’administre à haute dose.

Le cinchona caribœa, décrit par Jacquin , est également indigène des Antilles. On le reconnaît à ses pédoncules axillaires et solitaires , chargés d’une seule * fleur. Les rameaux sont glabres , d’un brun noirâtre , striés , souvent marqués de petites taches blanches ou jaunâtres. Les feuilles sont pétiolées, ovales , rétrécies à leurs deux extrémités , glabres , munies de bractées aiguës , très-petites et ciliées. Les fleurs naissent solitaires dans les aisselles des feuilles et vers l’extrémité des rameaux ; elles offrent un petit calice glabre , à cinq dents aiguës 5 une corolle à tube cylindrique , à limbe divisé en cinq découpures linéaires, presque obtuses, glabres; des étamines insérées vers la base du tube, et dont les anthères sont un peu saillantes. Les capsules sont noires, ovoïdes, glabres-, les semences entourées d’un rebord entier. L’écorce des branches est roulée, grisâtre en dehors, d’un jaune verdâtre intérieurement , d’une saveur d’abord mucilagineuse et sucrée, comme la réglisse, ensuite trèsamère. La poudre est d’un gris jaunâtre , d’une odeur herbacée. Suivant le professeur Alibert , ce quinquina paraît contenir un principe amer , du tannin et de l’acide gallique , mais point de résine. Ainsi que le précédent, il jouit d’une faculté émétique.

PHYTOCtRAPHIE

Il existe dans le commerce beaucoup d’autres écorces appartenant soit au genre Cinchona , soit à des genres différens. On peut consulter à ce sujet les savantes recherches de M. Virey , de M. Laubert et de M. Fée.

Le quinquina n’a été connu en Europe que vers le milieu du dix-septième siècle. Linné lui a donné le nom de cinchona en l’honneur de la comtesse de Cinchon , vice-reine du Pérou, qui fut délivrée d’une fièvre très-opiniâtre par ce remède. dJ ne des espèces les plus salutaires a été décrite par Charles-Marie de La Condamine ; MM. de Humboldt et Bonpland l’ont consacrée à la mémoire de cet illustre voyageur.

Peu de temps après la découverte du quinquina , on l’introduisit en Espagne , d’où les jésuites le transportèrent en Italie. Son usage se répandit ensuite en France , en Angleterre, en Allemagne, et dans les autres parties de l’Europe. Nous ne parlerons point ici des discussions animées que lit naître ce nouveau médicament ; elles sont consignées dans une foule d’ouvrages, et tant s’en faut qu’elles soient encore terminées. Brown et son école , rapportant presque toutes les affections morbides à un état de faiblesse ou d’asthénie , ont donné au quinquina des éloges outrés , et personne ne conteste aujourd’hui qu’ils n’en aient fait un funeste abus. Mais ne pourrait-on pas dire également que les physiologistes de nos jours , non moins exclusifs dans leur doctrine , et ne voyant partout que des irritations , des phlegmasies , en un mot , un feu toujours prêt à s’allumer dans nos entrailles , ont frappé d’une sorte de réprobation un remède dont les effets sont ad-

mirables dans beaucoup de maladies qui s’aggravent , au contraire, parles méthodes débilitantes? Ennemi de tous les systèmes , de toutes les doctrines qui portent le cachet de l’exagération , je vais m’occuper de l’emploi thérapeutique du quinquina, et je tâcherai d’apporter dans ce travail toute l’impartialité , toute l’indépendance d’un homme qui n’a besoin de caresser aucune opinion , de ménager aucune secte , et qui s’est voué depuis long-temps au culte de la médecine éclectique. Toutefois je commencerai par jeter un coup d’œil sur les principes qui constituent cette précieuse écorce.

ANALYSE CHIMIQUE

Les travaux chimiques qu’on a entrepris sur le quinquina depuis sa découverte sont immenses ; mais ce n’est guère que dans ces derniers temps que ce genre d’investigations a été véritablement, profitable à la thérapeutique. Un grand nombre d’écorces ont été analysées par des chimistes habiles , et nous devons citer avec éloge les recherches de Fourcroy , de Bartholdi , de Westring , de Seguin , de Yauquelin , de Deschamps le jeune, de Reuss , de Gomez, etc. Toutefois nous nous arrêterons plus volontiers sur les travaux du professeur Yauquelin et de quelques autres savans , qui , en nous dévoilant les principes actifs du quinquina , nous ont fourni des armes plus sures pour combattre la fièvre.

M. Yauquelin a cherché à déterminer les propriétés du quinquina en employant comme réactifs le tannin, la colle forte , l’émétique et le sulfate de fer. Il résulte de ses expériences que quelques écorces précipitent le

tannin , et non la colle animale ; que d’autres précipitent la colle et ne précipitent point le tannin -, que d’autres précipitent le tannin , la colle et l’émétique 5 enfin que les plus estimées sont celles qui précipitent le tan et la noix de galle. En traitant l’écorce du cinchona pubescens de Vahl par la macération dans l’eau froide , ce chimiste a obtenu une substance colorée , amère , résinifonne. Ce principe végétal paraît avoir à peu près les mêmes caractères dans les meilleures espèces ; mais , dans beaucoup d’autres , il offre des différences remarquables. Après avoir retrouvé le sel découvert par M. Deschamps , il a prouvé qu’il était une combinaison de chaux avec un acide végétal dont l’existence était encore ignorée , et à qui il a donné le nom ^ acide kinique.

D’après M. Reuss , professeur de chimie à l’université de Moscou , les vertus du quinquina résident spécialement dans la combinaison de deux principes qu’il désigne sous les noms d 'amer cinchonique et de rouge cinchonique. D’un autre côté, le docteur Gomez , de Lisbonne , signale un principe amer cristallisé, qu’il croit dépositaire des propriétés fébrifuges du quinquina, et auquel il donne le nom de cinchonin.

Le quinquina de Loxa ( cinchona Condaminea ), analysé par M. Laubert , a donné une matière verte, âcre, amère, aromatique, très-soluble dans l’éther, moins soluble dans l’alcohol; tandis que lecalisayaet autres écorces de la même couleur ont fourni une matière jaune , amère, insoluble dans l’éther, soluble dans l’alcohol et dans l’eau , et ressemblant beaucoup au

principe amer du quassia amara . Suivant cet habile chimiste , on trouve dans quelques écorces la matière cristalline observée par M. Gomez; un principe colorant d’un rouge brun , ayant les caractères d’une espèce particulière de tannin ; de la gomme , de la fécule , un acide libre , et du cinchonate de chaux.

MM. Pelletier et Caventou , dont nous avons déjà signalé plus d’une fois les travaux importans , se livrent à de nouvelles recherches, et obtiennent du quinquina gris ( cinchona Condaminea ) le principe fébrifuge découvert par M. Gomez ; mais en même temps ils constatent sa nature alcaline. Cette substance , désignée sous le nom de cinchonine , est blanche, translucide, susceptible de cristalliser en aiguilles, trèsamère, presque insoluble dans l’eau, soluble dans l’alcohol, et mieux dans un acide. Elle ne se dissout qu’en très-petite quantité dans les huiles fixes, les huiles volatiles, l’éther sulfurique. Unie aux acides , elle forme des sels neutres, dont le degré de solubilité et la forme cristalline varient suivant l’acide employé dans la combinaison. Le sulfate de cinchonine est facilement cristallisable , et très-soluble dans l’eau ; il possède la vertu fébrifuge à un très-haut degré.

Ces chimistes ont reconnu , dans la composition du quinquina gris, du kinate acide de cinchonine 5 une matière grasse , verte ; une matière colorante rouge , peu soluble ( rouge cinchonique ou matière résineuse); une matière colorante rouge, soluble (tannin); une matière colorante jaune; du kinate de chaux, de la gomme, de l’amidon et du ligneux.

Le quinquina jaune ( cinchona cordi folia) leur a

offert un principe alcalin qui a reçu le nom de quinine . Cette substance, analogue à la cinchonine, en diffère néanmoins sous certains rapports : elle est aussi blanche, mais elle n’est point susceptible de cristalliser, et sa saveur est beaucoup plus amère. Ses sels, d’un aspect nacré très-remarquable , offrent aussi en général une plus grande amertume. L'a quinine est très-soluble dans l’éther, tandis que la cinchonine l’est fort peu 5 ce qui offre un moyen non-seulement de distinguer ces deux bases, mais encore de les séparer lorsqu’elles se trouvent réunies. Le sulfate de quinine est peu soluble dans l’eau froide ; mais un excès d’acide le dissout très-facilement.

Quant aux autres principes du quinquina jaune , ils ont une grande analogie avec ceux du quinquina gris ; toutefois on n’y a point trouvé de matière gommeuse. Ainsi cette écorce a donné à l’analyse du kinate acide de quinine ; une matière grasse , jaune -, du rouge cinchonique; une matière tannante-, une matière colorante jaune ; du kinate de chaux; de l’amidon et du ligneux.

Le quinquina rouge ( cinchona oblongifolia ) a offert à la fois les deux principes alcalins, la cinchonine et la quinine. Il est composé de kinate acide de cinchonine; de kinate acide de quinine; d’une matière grasse, rougeâtre; de rouge cinchonique; d’une matière tannante; de kinate de chaux; d’une matière colorante jaune; d’amidon et de ligneux.

L’examen chimique du quinquina piton ( exostema floribunda ) a présenté les caractères suivans. Son amertume est beaucoup plus forte que celle des vrais

quinquina : sa décoction précipite l’émétique, la gélatine et le sulfate de fer; mais elle ne trouble que légèrement l’infusion de noix de galle. Malgré un grand nombre d’expériences, MM. Pelletier et Caventou n’ont pu découvrir aucune trace de cinchonine ou de quinine; ils ont trouvé seulement une substance brunâtre, soluble dans les acides, incristallisable seule ou combinée avec eux , amère , et ayant quelque analogie avec l’émétine. Au reste , cette matière n’a aucun rapport avec le principe alcalin qu’on obtient des vrais quinquina. Le quinquina piton contient en outre une très-petite quantité d’acide, qui paraît avoir quelque analogie avec l’acide kinique.

On a pu remarquer qu’il existe dans la composition des quinquina gris , jaune, et rouge, des principes pour ainsi dire identiques , sauf quelque différence dans leurs bases salifiables. Après un nouvel examen, MM. Pelletier et Caventou ont constaté la présence simultanée de la cinchonine et de la quinine dans ces trois espèces , avec cette particularité , que le quinquina gris contient relativement une bien plus grande quantité de cinchonine , tandis que le contraire a lieu pour le quinquina jaune. Dans cette dernière écorce, la quinine est tellement prédominante, qu’il n’est pas étonnant que la cinchonine échappe quand on opère sur de petites masses.

Enfin d’autres chimistes, tels que Henry fils, M. Robiquet , M. Colomb , pharmacien à Brest ; M. Robert, pharmacien à Rouen, ont imaginé des procédés plus ou moins avantageux pour obtenir les sulfates de cinchonine et de quinine. Suivant M. Ro-

biquet , on doit regarder la cinchonine comme un alcali plus pur que la quinine, non-seulement en raison de la propriété de cristalliser dont elle jouit , mais encore parce quelle exige plus d’acide pour la saturation. Il signale en même temps deux sortes de sulfate de quinine , l’une sous le nom de sulfate acide , l’autre sous le nom de sous-sulfate. Après avoir tracé leurs caractères et leur différence , il observe qu’il est plus avantageux d’employer, pour l’usage médical , la première préparation, qui est très-soluble $ tandis que, pour parvenir à dissoudre le sous-sulfate , on est obligé d’y ajouter une quantité indéterminée d’acide, ce qui peut faire varier les propriétés du remède.

PROPRIÉTÉS MÉDICALES

En nous dévoilant la constitution intime du quinquina , la chimie nous avait fait pressentir que les propriétés actives de cette écorce résident spécialement dans ses bases alcalines. De nombreuses expériences ont été entreprises -, elles ont pleinement confirmé les promesses de la chimie. Parmi les praticiens qui ont fait l’application des sulfates de quinine et de cinchonine au traitement des fièvres, M. Double doit être cité le premier. Il résulte des observations publiées par cet habile médecin que le sulfate de quinine possède à un très-haut degré la vertu fébrifuge. Des faits analogues ont été recueillis par MM. Chomel , Magendie, Bally, Villermé, Duval, etc., et ces préparations sont maintenant d’un usage vulgaire. Elles ont d’autant plus de prix , que quelques grains suffisent pour dissiper l’accès fébrile, tandis qu’il faut ordinai-

renient de fortes doses de quinquina pour remplir la même indication ; et cependant , il est prouvé que , dans beaucoup de circonstances , l’estomac ne saurait supporter une grande quantité de cette poudre indigeste. Au reste , nous ne pensons pas que ces alcalis puissent remplacer dans tous les cas l’écorce du Pérou et ses diverses préparations. D’ailleurs , qui pourrait se vanter de connaître à fond tous les principes d’un corps médicamenteux ? La nature , plus savante que l’art , a des secrets , des combinaisons que l’analyse la plus fine , la plus déliée , ne saurait découvrir.

Placé à la tête des substances toniques , le quinquina offre dans son action toutes les propriétés attribuées à ce genre de médicamens. Mis en contact avec des organes affaiblis, et employé à des doses modérées , il augmente leur énergie vitale , ranime l’appareil circulatoire, développe la force du pouls, et ramène peu à peu les fonctions à une mesure d’activité plus naturelle. Mais, chez les personnes d’un tempérament nerveux, douées d’une grande susceptibilité, il fait naître un sentiment de chaleur et d’anxiété à l’épigastre , produit quelquefois la diarrhée ou le vomissement, provoque la céphalalgie, irrite les viscères et les dispose à l’inflammation.

Outre son action corroborante , l’écorce du Pérou jouit d’une vertu fébrifuge qui lui est propre, et qu’aucune substance végétale n’a jamais pu égaler. Qui nous expliquera cette propriété merveilleuse de suspendre ou de dissiper le trouble périodique du cœur et des artères , d’enchaîner, comme par enchantement , le frisson , le spasme , l’irritation , la chaleur,

en un mot, tous les symptômes que l’accès fébrile traîne à sa suite ? Gardons-nous de vouloir résoudre une question aussi dilïîcile , et n’imitons point nos prédécesseurs , qui n’ont pas craint de s’égarer dans un dédale d’hypothèses. Il est plus sage de se borner aux résultats de l’observation clinique : c’est elle qui nous a appris que le quinquina jouit d’une vertu spéciale contre la nature intermittente des fièvres , pourvu qu’il soit administré avec méthode et en temps opportun.

A moins de symptômes graves, on doit toujours faire précéder son emploi de quelques boissons délayantes et sédatives 5 combattre les complications diverses en opposant à l’irritation phlogistique des saignées générales ou locales ; à l’embarras gastrique , bilieux ou muqueux , les vomitifs et les évacuans. Après avoir rempli ces indications importantes , on voit trèssouvent les accès disparaître ; mais si la fièvre persiste, si d’ailleurs les voies digestives ou les viscères circonvoisins n’offrent aucun signe de phlogose, il faut avoir recours au quinquina, et l’administrer à la dose d’environ un gros , qu’on répète plusieurs fois pendant l’intermission. Malgré la suppression de l’accès , 011 doit néanmoins continuer le remède pendant plusieurs jours , mais à des doses un peu plus faibles , pour s’opposer au retour des mouvemens fébriles , qu’on voit ordinairement se renouveler si on l’abandonne trop tôt. Les rechutes sont souvent le résultat d’une méthode lente et faible opposée aux fièvres intermittentes , et le précepte d’attendre jusqu’au septième accès pour les combattre nous paraît peu rationnel. Au lieu

d’affaiblir pendant plusieurs jours le malade par un torrent de boissons aqueuses , de tisanes relâchantes , apéritives ; de chercher à diminuer peu à peu l’intensité des accès par des infusions amères ou de petites doses de quinquina, ne vaut-il pas mieux les combattre directement et promptement par ce fébrifuge spécifique ? C’est , je crois, le vrai moyen de s’opposer aux récidives et de prévenir les affections viscérales chroniques qui en sont la suite. Il faut, en général, pour supprimer une fièvre tierce ou une fièvre quotidienne , donner, dans l’intervalle qui sépare les accès, une demi-once et quelquefois une once de quinquina. On peut diviser cette quantité en doses égales d’un demi-gros ou d’un gros, qu’on administre d’heure en heure ou de deux heures en deux heures. Les fièvres quartes, naturellement plus rebelles, en exigent une ou deux onces, et quelquefois plus.

Lorsque le malade 11e peut supporter ce médicament sous la forme de poudre , on peut l’administrer en infusion ou en décoction , en y ajoutant un peu de cannelle ou toute autre substance aromatique. On a aussi employé avec succès l’extrait gommeux ou résineux, les lavemens, les applications extérieures de quinquinamais, dans les fièvres graves, ces moyens, beaucoup moins énergiques que l’écorce pulvérisée, pourraient faire perdre un temps précieux. Le sulfate de quinine nous offre alors , sous un petit volume , la vertu active et fébrifuge du quinquina. Quinze , vingt ou vingt-quatre grains de cette préparation saline suffisent pour prévenir le retour de l’accès. On l’administre pendant l’intermission, et l’on en continue l’usage pendant

plusieurs jours, pour détruire entièrement la fièvre.

L’engorgement de la rate , qu’on observe si souvent dans les fièvres intermittentes, ne saurait contre-indiquer l’usage du quinquina -, il est au contraire puissamment combattu par le sulfate de quinine administré à hautes doses. M. le docteur Bally, qui a fait une étude spéciale des fièvres intermittentes à l’Hôtel- Dieu, déclare que l’hypertrophie splénique, quelque considérable qu’elle soit, et qui n’est pas accompagnée d’une affection tuberculeuse , cancéreuse , etc. , se dissipe rapidement par les sels de quinquina.

M. le docteur Piorry a également combattu par la même méthode , des fièvres intermittentes de tous les ' types, avec gonflement de la rate. Ce n’est pas en huit jours, c’est quelquefois en vingt-quatre heures que ce viscère a singulièrement diminué de volume. Des doses modérées de sulfate de quinine ont quelquefois suffi 5 d’autres fois il a fallu l’employer dans des proportions plus considérables -, mais , en général , il faut l’administrer à fortes doses. « On peut sans crainte , dit M. Piorry, commencer par quinze ou vingt grains et s’élever jusqu’à soixante et plus. J’ai cité ailleurs un cas où un malade avait pris, par inadvertance du pharmacien , deux cent seize grains de ce sel sans en avoir éprouvé d’accident. Il faut avoir un bien grand désir de purger pour donner des éméto-cathartiques avant de faire prendre le quinquina dans les fièvres d’accès. Je n’ai pas vu un seul cas où celles-ci ne cédassent presque immédiatement au sulfate de quinine, sans le faire précéder de purgatifs. » ( Gazette médicale , juin i8i3.)

Pour mieux décrier les purgatifs 5 M. Piorry ajoute , d’après un fait rapporté par M. Vaidy, que des fébricitans guéris par le quinquina , ayant été purgés par un médecin , retombèrent malades. Il faut en effet avoir la manie de la purgation pour y avoir recours lorsque la fièvre est dissipée. Mais ce fait n’est ni bien nouveau , ni bien extraordinaire. Les bons praticiens ont toujours défendu l’usage des purgatifs après la cessation des accès fébriles. Sydenham a même dit qu’un simple lavement de lait et de sucre suffisait pour décider une rechute.

Mais si les évacuans sont nuisibles après la fièvre, il n’en est pas de même à son début ; et nous voyons avec peine qu’un médecin aussi distingué queM. Piorry en blâme généralement l’usage. S’il avait observé les fièvres intermittentes bilieuses qui se développent au printemps, sous une chaude température, au milieu d’une armée campée dans des lieux humides , il aurait vu que leur véritable traitement consiste dans les éméto-cathartiques. J’ai guéri en très-peu de jours bon nombre de ces fièvres quotidiennes ou tierces avec l’émétique et des boissons laxatives , sans être obligé d’avoir recours au quinquina.

Il s’en faut bien que toutes les fièvres intermittentes réclament l’usage du quinquina ; il en est beaucoup que ce remède exaspère et transforme rapidement en continues. Les fièvres vernales, par exemple, se guérissent le plus souvent par des boissons humectantes et un régime rafraîchissant; lorsqu’elles persistent , quelques doses de quinquina suffisent pour

les vaincre. Mais bien plus souvent elles offrent un n. 15

caractère inflammatoire qui exige la méthode antiphlogistique. Ces fièvres attaquent les jeunes gens, les sujets pleins de vigueur, d’un tempérament sanguin , qui habitent des lieux secs et montueux; les jeunes filles robustes, les femmes pléthoriques, etc. Forestus, Sydenham, Pringle, Grant, Stoll , Baumes, etc., ont observé ces fièvres s’annonçant par la violence des accès, par la couleur animée du visage, la force et la dureté du pouls , des urines ardentes , une vive céphalalgie, qui commence avec la chaleur et se prolonge pendant l’apyrexie. Cet état fébrile réclame impérieusement des boissons émollientes, acidulés, et surtout la saignée, qu’on pratique ordinairement pendant l’intermission. On peut néanmoins y avoir recours dans la vigueur même de l’accès , lorsqu’un organe essentiel est fortement menacé d’une congestion inflammatoire , mais jamais pendant le frisson, car on risquerait de faire périr le malade. C’est ainsi qu’il faut entendre ce passage remarquable deCelse : Quod si vekemens febris urget in ipso impetu, ejus sanguinem mittere, hominem jugulcire est.

J’eus occasion de voir, il y a quelques années, à la campagne, un jeune homme fort et bien constitué, qui avait éprouvé de grands maux de tête pendant les trois premiers accès d’une fièvre quotidienne. Le troisième avait débuté par un frisson de peu de durée ; la chaleur et la céphalalgie lui avaient bientôt succédé , mais plus violentes et accompagnées de délire. Les yeux étaient rouges et brillans, le visage très-animé. Il fut saigné à l’instant : on lui donna une limonade légère pour boisson • on fit sur tout

le corps des fomentations avec de l’eau vinaigrée tiède , et les symptômes d’irritation cérébrale ne tardèrent pas à s’amender. Les accès suivans, devenus beaucoup plus doux, cédèrent à une infusion de fleurs de camomille , où l’on délayait de petites doses de quinquina.

Un traitement à peu près semblable a eu le même succès chez unejeune femme brune, d’une constitution sanguine , enceinte de trois mois , et tourmentée , pendant l’accès d’une fièvre tierce, d’une oppression des plus violentes avec suffocation. Le pouls était plein, vibrant, et la chaleur du corps insupportable. Une forte saignée du bras ramena le calme et fut suivie de sueurs abondantes. Du petit-lait nitré, de l’eau d’orge, un régime rafraîchissant, dissipèrent la fièvre en peu de jours sans le secours du quinquina.

Grant ( Recherches sur les jievres) fut également obligé de 'faire tirer du sang à un de ses malades pendant la chaleur fébrile, pour calmer une irritation excessive qui s’était manifestée par l’inflammation des yeux, le délire et une violente céphalalgie. Jevoudrais, dit cet habile praticien, que nous connussions à fond la nature des maladies ; nous aurions peu d’occasions d’avoir recours aux spécifiques.

Les fièvres intermittentes qui présentent des symptômes gastriques, bilieux ou muqueux , et qu’on observe fréquemment , en automne , dans les contrées basses et humides, ne doivent pas être attaquées brusquement par l’usage du quinquina , à moins qu’elles ne se compliquent de quelque épiphénomène d’une nature grave. Après avoir exploré attentivement les voies

alimentaires , si on les trouve exemptes de phlogose ou de surexcitation, on administre un vomitif pendant l’apyrexie 5 on donne ensuite pendant plusieurs jours des boissons laxatives , acidulés, quelquefois un ou deux purgatifs. La fièvre étant ainsi réduite à son état de simplicité, si elle persiste, 011 a recours au quinquina. Cette méthode, un peu surannée, s’éloigne sans doute de celle de quelques médecins modernes , qui , confondant mal à propos les affections bilieuses ou muqueuses avec la gastro-entérite , proscrivent l’emploi des évacuans 5 mais elle est basée sur des faits incontestables recueillis dans tous les temps et dans tous les lieux.

Nous ferons remarquer néanmoins que les signes d’embarras gastrique qui se manifestent pendant l’accès n’indiquent pas toujours les vomitifs ; que souvent ils sont l’effet du spasme fébrile, et qu’ils n’ont de valeur qu’autant qu’ils se manifestent pendant l’apyrexie. Nous dirons aussi, avec M. le docteur Boisseau , que , lorsque le quinquina ne prévient pas de prime abord les accès fébriles muqueux , et 5bien plus encore lorsqu’il les exaspère, on doit craindre le développement d’une inflammation latente et chronique des viscères abdominaux. Alors il est sage de temporiser jusqu’au printemps, époque à laquelle les fièvres muqueuses intermittentes, presque toutes automnales, cessent trèssouvent. Mais c’est en vain qu’on espère une guérison solide, par quelque mode de traitement que ce soit , lorsque le sujet reste au milieu d’une atmosphère humide et chargée d’émanations marécageuses, cause la plus ordinaire de ces fièvres. Le changement de lieu

est indispensable, et souvent il sutiit pour déterminer la guérison. Il en est de même pour les fièvres gastriques, lorsqu’elles proviennent de la même cause. Voilà des conseils que tous les vrais praticiens sauront apprécier, et que j’emprunte avec plaisir au savant auteur de la Pyrétologie physiologique, bien que nos opinions soient parfois un peu différentes.

Le quinquina devient utile ou nuisible suivant les localités, la constitution régnante et la nature de l’affection fébrile. A Nimègue, pays sain et peu marécageux, M. Broussais n’a guère rencontré que des fièvres intermittentes simples, qui se montraient rarement rebelles et cédaient aux amers ou à de légères doses de quinquina 5 pendant tout un printemps , il n’a trouvé que trois fièvres qui aient résisté à cette écorce. A Udine, les fièvres tierces se guérissaient aussi très-facilement par les tisanes amères; le quinquina était réservé pour les plus rebelles , qu’il emportait ordinairement en deux ou trois jours, à la dose de deux à quatre gros. Mais, au milieu de ces succès, il survint coup sur coup deux revers qui obligèrent M. Broussais d’étudier plus particulièrement les sujets avant de leur administrer ce médicament héroïque. Un malade, chez qui on n’apercevait aucun signe de pléthore, était affecté d’une tierce dont les accès étaient assez intenses. A la première dose de quinquina, la fièvre devint quotidienne ; à la seconde, elle se changea en continue. Un second passa, dès la première prise du remède , de la quotidienne à la continue. Le premier, n’ayant pu être sauvé, malgré l’emploi des adoucissans, son cadavre offrit une double inflammation des poumons et de l’esto-

PH YTOGR APHIE

mac. Le second, plus heureux, guérit par la limonade et autres relâchans et sédatifs. Comme la phlogose des voies gastriques se déclarait en même temps idiopathiquement chez un grand nombre d’autres malades , cet habile observateur comprit qu’il fallait partager les fébricitans en deux classes : i° ceux qui pouvaient supporter les amers et le quinquina ; 20 ceux dont l’estomac trop délicat réclamait des moyens plus doux. Toutefois la saignée lui parut très-rarement admissible, parce que la plupart de ces phlegmasies, qui repoussaient si vivement les toniques, étaient accompagnées d’un pouls faible dans les intermissions , et semblaient se placer de préférence sur des sujets grêles, décolorés et sensibles. ( Broussais , Histoire des phlegmasies chroniques .)

O11 voit assez souvent la fièvre intermittente s’annoncer avec les signes d’une irritation vive fixée sur la région du cœur, sur le poumon, suiTutérus, sur les organes gastriques , etc. : les émissions sanguines, l’application des sangsues sur l’organe irrité , doivent alors précéder l’emploi du quinquina 5 elles suffisent même quelquefois pour dissiper les mouvemens fébriles. Mais si la fièvre persévère après les saignées , sans que l’irritation locale se prolonge pendant l’apyrexie , on ne doit pas hésiter à prescrire l’écorce péruvienne. L’excellent ouvrage que nous venons de citer offre à ce sujet des faits précieux et d’utiles leçons. Toutefois il ne faut pas confondre ces phénomènes d’irritation inflammatoire avec les symptômes ataxiques qui se développent pendant l’accès , et tranchent d’une manière si grave, que les jours du malade sont dans un péril

imminent. C’est iei que le quinquina déploie sa puissance fébrifuge, et justifie les éloges qu’on lui a prodigués.

Ces fièvres, revêtues d’un caractère pernicieux, ont reçu des noms différens, suivant les épiphénomènes qui les accompagnent. Parmi les principales variétés admises ou observées par les auteurs, on trouve la eardialgique , la syncopale , l’hépatique , la cholérique , la dysentérique, la soporeuse , la délirante , la céphalalgique, la pneumonique , la convulsive, l’épileptique, l’hydrophobique, etc. Il serait facile d’en établir encore un plus grand nombre d’après les symptômes prédominans , comme on peut s’en convaincre par les écrits de Mercado , de Morton , de Torti , de Werlhof, de Lautter, de Sénac, de Cleghorn, de Comparetti, el surtout par l’ouvrage classique de M. le professeur Alibert.

Lorsqu’une fièvre intermittente , d’abord d’une apparence bénigne , s’aggrave au deuxième ou troisième accès , et ofFre quelques symptômes jusque-là inaperçus ; lorsque le stade du froid se prolonge excessivement, que le pouls, déprimé dans le frisson, se maintient plus ou moins faible dans la chaleur, que les traits du malade subissent une altération sensible , on doit se tenir en garde contre l’accès prochain : mais s’il se manifeste des signes alarmans , tels qu’une irritation vive concentrée sur l’épigastre , surl’encéphAle, sur le poumon , sur l’utérus , etc. -, une oppression extrême, des vomissemens opiniâtres, des convulsions, le délire, la syncope, un profond assoupissement, on 11e saurait révoquer en doute la nature pernicieuse de la fièvre.

M. de Travanet , ancien membre du Corps législatif, âgé d’environ soixante ans, d’un tempérament bilieux, fut atteint , pendant l’été de 1 809, à l’abbaye de Royaumont , département de Seine-et-Oise , d’une fièvre intermittente tierce , dont les deux premiers accès 11’avaient offert aucun symptôme saillant , si ce n’est un embarras douloureux à l’hypochondre droit. Le malade ayant été purgé immédiatement après le second accès , cette irritation locale devint plus vive, plus étendue, et fut suivie de jaunisse. Le troisième accès, qu’on n’attendait que le lendemain à midi , s’annonça brusquement à trois heures du matin par des signes du plus mauvais augure. Un parent du malade vint à Paris en toute hâte m’instruire de son état et me prier d’aller le voir. J’arrivai à neuf heures du soir à Royaumont, où le médecin de M. de Travanet m’apprit que l’accès avait débuté par un violent frisson, accompagné de vomissemens bilieux , d’une douleur aiguë dans la région du foie, et de défaillances qui se renouvelaient à chaque instant. Le malade avait le pouls faible , tremblotant , avec des intermittences rares. Il était affecté de jaunisse, avec cette particularité, que la couleur ictérique, qui était très-intense , occupait tout le côté droit du corps , tandis qu’elle se faisait à peine remarquer dans la partie latérale gauche. Le stade du froid s’était prolongé pendant presque tout le cours delà journée , et on l’avait vainement combattu par les cordiaux et les antispasmodiques.

Le médecin de Royaumont, attribuant la cause de la maladie à la diathèse bilieuse , pensait qu’il était nécessaire d’administrer un vomitif à la fin de l’accès 5 mais je

parvins à le convaincre que la fièvre devait seule être prise en considération , et qu’il fallait l’attaquer à l’instant même par un traitement direct, afin de prévenir un nouvel accès dont l’issue ne pouvait qu’être fatale. Heureusement, je m’étais pourvu d’une certaine quantité d’excellent quinquina gris. La chaleur du corps avait reparu-, une sueur visqueuse répandue sur le visage et sur le thorax annonçait le déclin de l’accès. Toutefois la réaction artérielle était peu marquée; la voix du malade était altérée d’une manière remarquable, et sa physionomie portait l’empreinte d’une profonde tristesse. Je crus ne pas devoir différer davantage l’emploi du quinquina. La première prise fut de trois gros, qu’on délaya dans une tasse d’infusion de feuilles de menthe. Une heure après, c’est-à-dire à onze heures du soir, le malade en prit autant. A minuit , à deux heures et à quatre heures du matin, les doses furent réduites à un gros. On reprit à huit heures l’usage des poudres, à la dose d’un demi-gros seulement , et on les répéta à dix heures et à midi. Le paroxysme, qu’on avait tant redouté, ne parut point : vers cinq heures, le malade éprouva seulement quelques nausées et un peu de malaise; mais ce simulacre d’accès fébrile n’eut pas d’autre suite. Le lendemain , de très-bonne heure, on donna trois gros de quinquina divisés en trois prises : la fièvre ne se montra plus , et avec elle cessa l’affection hépatique. Cependant , pour assurer la guérison , on continua pendant quelques jours le fébrifuge, à la dose d’un gros le matin et d’un gros le soir.

Madame Lassabathie , âgée de trente ans , d’un tempérament irritable et sanguin , était à peine rétablie

d’une fièvre intermittente qu’elle venait d’éprouver à Bordeaux, lorsqu’elle apprit, en arrivant à Paris, que son fils était malade. Cette nouvelle lui causa une émotion si vive , qu’elle fut saisie d’un violent accès de fièvre , avec des douleurs utérines très-aiguës et perte de sang. Ces accidens cessèrent avec la fièvre , et le lendemain elle se croyait guérie , à une grande faiblesse près ; mais un nouvel accès , survenu pendant la nuit, vint la jeter dans de nouvelles alarmes. Les symptômes fébriles, beaucoup moins vifs, s’étaient néanmoins prolongés jusqu’à quatre heures de l’après-midi. Une potion composée d’eau de laitue , d’éther sulfurique et de sirop d’opium , avait contribué à suspendre la douleur, ainsi que la fluxion hémorrhagique, et je me disposais à profiter de la rémission des accidens pour administrer le quinquina, lorsqu’un troisième paroxysme vint à éclater. La perte de sang était excessive } le pouls , faible , convulsif, cédait à la plus légère pression ; la prostration des forces était générale , et la face d’une couleur cadavéreuse. Application d’un large sinapisme sur la région sacro-lombaire } frictions éthérées sur les membres ; emploi des cordiaux à l’intérieur. Potion préparée avec l’extrait de quinquina, la teinture de cannelle, le sirop d’éther, l’opium , et l’eau de fleurs d’oranger. Le froid et la dépression vitale persistent. Nouvelles frictions avec la teinture alcoholique de quinquina et le camphre. Ce traitement est continué avec beaucoup de persévérance.

Enfin la chaleur se rétablit, l’hémorrhagie diminue* mais le pouls se maintient faible , et la malade , qui a vu régner à Bordeaux des fièvres pernicieuses, donne

des signes manifestes d’abattement moral. Sans attendre davantage, je prescris deux gros de quinquina rouge, réduit en poudre fine , dans un mélange d’eau et de vin de Madère. Une pareille dose est administrée deux heures après , et suivie de trois en trois heures de doses moindres. En quatre jours , la malade épuisa quatre onces de quinquina. Plus de redoublement, plus d’hémorrhagie. L’abdomen est embarrassé, un peu sensible ; ce symptôme cède à des cataplasmes émolliens et à un régime doux ; mais la malade éprouve une grande faiblesse , et sa convalescence se prolonge.

Madame *** (voyez tome icr, page 198) avait éprouvé tous les symptômes de l’asphyxie, pour avoir pris un bain dans une pièce où l’on avait placé une grande quantité de jonquilles. Cet accident fut suivi , peu de jours après, d’une affection fébrile, marquée par un léger refroidissement aux extrémités inférieures, et une douleur sourde dans la région de la matrice , qui se fit sentir jusqu’à dix heures du soir. La nuit fut troublée par des rêves, un malaise universel.et des sueurs partielles-, mais la journée fut assez calme. Un second accès ramena, le troisième jour, les mêmes symptômes; seulement l’irritation utérine fut plus prononcée. Bain émollient , cataplasmes sur l’hypogastre , potion sédative. Le lendemain, l’accès devance de six heures et débute par un frisson qui frappe toute la périphérie du corps. Les douleurs sont violentes ; leur intensité progressive , jointe à la faiblesse, à l’irrégularité du pouls, à la chute rapide des forces, 11e laisse plus aucun doute sur le caractère pernicieux de la fièvre. Je fais renouveler les topiques émolliens et sédatifs , et je

profite du déclin de l’accès pour administrer, dans l’espace de six heures , six gros de quinquina et deux grains d’opium, partagés ên trois prises égales. Le lendemain, les doses sont réduites de moitié ; les jours suiyans , la malade ne prend qu’un gros de quinquina matin et soir. Ce traitement a suffi pour dissiper la fièvre , et avec elle la surexcitation utérine qui lui était subordonnée.

M. le docteur Ducasse, de Tpulouse , nous a donné une belle observation de fièvre intermittente cholérique. La maladie n’a offert que deux accès , et a cédé au quinquina administré à haute dose. La force et la fréquence des vomissemens et des déjections alvines avaient produit la décomposition des traits de la face, une sueur froide , une extrême petitesse du pouls et des syncopes. Appelé pendant le premier accès, M. Ducasse vit dans la maladie un choléra-morbus très-violent , contre lequel il n’employa d’abord qu’une simple boisson adoucissante. Les accidens cessèrent à cinq heures du soir. Le malade reposa toute la nuit et put vaquer le lendemain à ses affaires. Le jour suivant , c’est-à-dire le troisième jour, à la même heure que l’accès précédent, les symptômes reparurent d’une manière subite et sans avoir été précédés du plus léger malaise. Les douleurs précordiales étaient horribles , les évacuations presque sanguinolentes , et le pouls à peine sensible. L’accès dura jusqu’à sept heures du soir. M. Ducasse prescrivit quelques gouttes de liqueur d’Hoffmann avec de l’eau de fleurs d’oranger, et la nuit fut assez tranquille. Mais ce second accès l’ayant éclairé sur le caractère de la maladie , il s’empressa le

lendemain d’administrer le quinquina , qui prévint heureusement le troisième accès, dans lequel il est probable que le malade aurait succombé. (Ducasse , Mémoires et Observations de médecine.)

Une observation de fièvre intermittente grave, dont une sorte d’angine spasmodique était le symptôme dominant, nous a été transmise par le professeur Dumas. Les traits du malade étaient profondément altérés ; il se plaignait de céphalalgie , de douleurs à la poitrine , aux hypochondres et au bas-ventre; son pouls était petit, concentré , irrégulier. Il avait la bouche amère , la langue couverte d’un enduit jaunâtre. La respiration était un peu gênée , la déglutition d’une difficulté extrême.

Dumas prescrit une boisson émétisée , mais le malade fait des efforts inutiles pour l’avaler. Le soir, la fièvre s’élève, il survient un redoublement , la difficulté d’avaler est plus considérable. Le lendemain , application de topiques irritans, afin de rompre le spasme; sinapismes au gras des jambes , et quelques heures après vésicatoire à la nuque. Le troisième jour, inquiétude plus marquée, délire sourd. On renouvelle les sinapismes; on a recours aux frictions , aux lavemens laxatifs. Point de changement dans la situation du malade. Le sixième jour, on essaie de lui faire prendre deux grains de tartre stibié dans une petite quantité d’eau ; il en avale fort peu. Alors Dumas reconnaît d’une manière distincte l’exacerbation du soir, caractérisée par l’augmentation de la fièvre , le délire , et une difficulté plus grande de la déglutition. Il insiste néanmoins, le huitième et le neuvième jour, sur les boissons émétisées , sur les lavemens ^purgatifs. La déglutition étant devenue

plus facile, le malade prend jusqu’à quatre grains d’émétique sans en être ébranlé. Le délire , la chaleur, la fréquence du pouls, augmentent ; on applique des sangsues aux tempes , on prescrit une potion composée de camphre, de nitre et de laudanum. J’avoue que je ne reconnais pas ici la sagacité de notre savant professeur 5 l’indication du quinquina était évidente dès le troisième accès.

Le dixième jour, tout annonce une terminaison fâcheuse. Les symptômes s’aggravent, le délire se prolonge et devient furieux , l’assoupissement lui succède ; la déglutition est impossible , la respiration s’exécute avec gêne et par des mouvemens accélérés, les forces baissent sensiblement , l’exercice des sens s’altère , l’ouïe est insensible à l’impression des sons , et l’œil à celle delà lumière.

Cependant la marche rémittente de la maladie est bien décidée-, les exacerbations, toujours croissantes, font soupçonner que la fièvre rémittente joue le principal rôle et forme l’affection dominante. Enfin le quinquina est administré en lavement à la dose d’une once , combiné avec un demi-gros de camphre , deux fois dans le même jour. Le lendemain, il y a une amélioration marquée ; les douleurs du bas-ventre , loin d’avoir été accrues parle quinquina, sont diminuées sensiblement; le pouls est régulier, la déglutition moins difficile. On continue le quinquina et le camphre en lavemens matin et soir, et on fait prendre au malade deux onces devin de quinquina. L’exacerbation de ce jour est encore sensiblement diminuée. Le lendemain, le malade paraît en voie de guérison ; les forces corn-

MÉDICAL!

mencent à se rétablir, la sensibilité se réveille , le pouls se développe , le délire a cessé , la déglutition devient libre , l’exacerbation du soir se fait à peine sentir. On avait administré le matin le lavement de quinquina , le vin et quelque peu d’extrait de quinquina -, le soir, on continue le lavement. Les jours suivans , la convalescence se confirme sous la continuation du quinquina tant enlavemens qu’en décoction et en substance , et le malade est bientôt entièrement rétabli .

Le même professeur a observé un cas de fièvre hydrophobique tierce, dont les deux premiers accès furent marqués par des vertiges , une céphalalgie atroce , une anxiété générale , une soif ardente , une irritation de farrière-bouche , avec gêne de la déglutition. Le troisième s’annonça par une chaleur violente , un délire furieux; par un mouvement convulsif des lèvres et des muscles du cou , une dysphagie considérable , avec resserrement du pharynx , augmentant à l’approche des liquides. Le jour suivant , calme, mais aversion pour les liquides , et dysphagie.

Le lendemain , convulsions générales , soubresauts des tendons, contraction violente des muscles abdominaux , dysphagie insurmontable , délire furieux , efforts pour mordre, écume à la bouche, grincement des dents, rejet volontaire de flots de salive, horreur invincible pour tous les liquides , frémissement universel par le contact de l’eau fraîche. Traité par le quinquina, le malade guérit après huit accès.

Un cas de fièvre aphonique a été observé et parfaitement décrit par M. Double. Les paroxysmes étaient caractérisés par une grande chaleur, la privation totale

de la voix , l’agitation convulsive des muscles de la face , une langue comme brûlée , une soif extrême , un sentiment général d’inquiétude, de douleur, de pesanteur, etc. Cette fièvre , dont les accès furent peu nombreux, fut heureusement combattue à t’aide du quinquina.

La fièvre intermittente , soporeuse , carotique , léthargique , décrite par Torti, par Werlhof, et quelques autres auteurs ; la fièvre céphalalgique , la fièvre convulsive de Morton ; la fièvre délirante d’Alibert et de Coutanceau -, la fièvre aphonique de Double; la fièvre hydro phobique de Dumas ; la fièvre paralytique de Molitor ; la fièvre épileptique de Lautter et de Barde ; la fièvre arthritique de Brachet; enfin toutes les fièvres intermittentes qui simulent une phlegmasie ou qui s’accompagnent d’un ou de plusieurs symptômes graves et dominans , demandent la prompte administration du quinquina. Toutes les autres indications sont vaines, lorsque ces symptômes sont portés à un très-haut degré de violence. Le point essentiel est de combattre la fièvre d’une manière directe et de prévenir le retour d’un nouveau paroxysme. Ainsi , dès que le caractère pernicieux de la fièvre est reconnu , on doit profiter du déclin ou de la terminaison de l’accès pour administrer le quinquina en substance , d’abord à la dose d’une demi-once , et ensuite à celle d’un ou deux gros de deux en deux heures, ou à des intervalles plus ou moins éloignés , suivant le type de la fièvre. Dans les cas extrêmes , il ne faut pas craindre d’élever hardiment les doses du fébrifuge ; Sims en a donné jusqu’à cinq onces. Lorsque l’accès a été supprimé , il faut le continuer

pendant quelques jours , à la dose de deux, ou trois gros , et ensuite à doses graduellement décroissantes , pendant une ou meme plusieurs semaines. Lorsqu’il se manifeste des mouvemens convulsifs, une affection cholérique , une douleur vive et prédominante dans quelque organe essentiel , il est utile d’associer le quinquina à l’opium.

Le quinquina ne doit point être administré pendant la vigueur d’un accès pernicieux ^ mais si la fièvre est subintrante, il faut savoir saisir habilement le temps qui approche le plus de la rémission pour donner le fébrifuge. Que la première dose soit surtout assez forte pour dompter l’accès prochain ; caries doses suivantes, quoique placées avant l’invasion de cet accès, s’en rapprochent trop pour qu’on doive compter sur leur action. Les fièvres sous-continues , les fièvres rémittentes ataxiques, qui régnent épidémiquement à la fin de l’été , et au commencement de l’automne dans les pays chauds couverts de marécages, doivent être soumises à un traitement analogue , et il faut les attaquer par le quinquina , dès la première ou seconde rémission , sans avoir égard aux signes d’irritation gastrique et aux autres complications qui tendraient à retarder l’emploi du seul remède efficace. Lorsque ces pyrexies offrent des phénomènes graves, lesmomens sont précieux, et l’indication est d’autant plus urgente, que l’accès qui va suivre sera peut-être mortel. Zimmermann a observe une fièvre tierce épidémique dont les traits saillans étaient la céphalalgie , une dyspnée extrême , et qui faisait périr le malade au deuxième accès.

Cependant , lorsque les complications sont bien tranu. IG

PH Y TO GRAPHIE

cliées , lorsqu’il y a des signes évidens de congestions bilieuses, d’embarras gastrique, d’inflammation , de pléthore, il convient d’y porter remède avant d’administrer le fébrifuge. C’est l’opinion de Stoll et de quelques autres observateurs judicieux. Finke a combattu par les évacuans, et puis par le quinquina, une fièvre double tierce soporeuse, compliquée de symptômes gastriques. Voullonne ne fut pas si heureux dans une fièvre tierce.

M. B. , âgé d’environ soixante-dix ans , d’une constitution robuste , après avoir essuyé à la campagne quelques accès de fièvre intermittente tierce d’une nature bénigne, consulte le docteur Voullonne, qui prescrit un minoratif pour le jour libre de fièvre. Ce remède fait rendre au malade une grande quantité de matières bilieuses. Vers six heures du soir, le frisson revint, la chaleur dura toute la nuit , et l’accès se termina dans la matinée par une sueur abondante. Le lendemain, nouveau purgatif qui opère comme la première fois. Le frisson reparaît à six heures du soir, ainsi que l’avantveille } mais l’accès est pernicieux. Le malade tombe durant la nuit dans un état apoplectique qui se prolonge jusqu’au déclin de l’accès. Voullonne prescrit sur-le-champ une once de quinquina, à prendre en quatre doses égales. Il croyait que l’accès pernicieux était éloigné de trente-six heures. Point du tout : la fièvre devint double-tierce , le frisson reparut le meme jour à six heures du soir, dix heures après la première prise du fébrifuge, et cet accès subalterne fut bien plus féroce que le premier. U se soutint sans aucune espèce de rémission jusqu’à ce que le lendemain, à l’heure

ordinaire , un refroidissement glacial annonça l’invasion de l’accès correspondant en tierce au premier accès pernicieux. Le malade succomba au bout de quelques heures. (Voullonne, Mémoire sur les fièvres intermittentes.)

Ce triste exemple doit nous avertir que les évacuans ne sont véritablement utiles que lorsque l’indication en est précise-, encore faut-il les administrer avec réserve aux vieillards , aux enfans , et à toutes les personnes nerveuses ou dune faible complexion. Si, au lieu d’affaiblir son malade par deux purgatifs inutiles , ce médecin eût donné de prime abord le quinquina , la fièvre n’eût point contracté un caractère pernicieux.

On trouve également un exemple funeste de l’abus des évacuans dans le beau Traité des fièvres rémittentes de M. le professeur Baumes. On avait négligé le quinquina, et on le donna ensuite à trop faibles doses. Le redoublement qui suivit se termina par la mort. Le docteur Hurtado , médecin espagnol , rend compte de deux faits analogues dans un Mémoire intéressant sur les fièvres intermittentes. L’émétique et les purgatifs , administrés contre des fièvres bénignes , leur ont imprimé un caractère pernicieux. Heureusement de fortes doses de quinquina ont triomphé de tous les accidens.

Les saignées générales , l’application des sangsues et des ventouses , les antiphlogistiques , les tempérans , peuvent convenir dans quelques cas de fièvres intermittentes ataxiqües , pour combattre une inflammation imminente \ Lautterles a employés avec succès contre la fièvre pernicieuse épidémique de lySg* Sarcone fait

également mention d’une fièvre sous-continue, avec phlogose de l’organe pulmonaire, où la saignée était indispensable } mais ces cas sont rares, et nous croyons que les émissions sanguines ne peuvent être utiles que lorsque les signes d’inflammation et d’éréthisme persistent pendant l’apyrexie. Quelle que soit la violence du paroxysme, elles sont contre-indiquées , si le pouls est faible , déprimé , si la prostration des forces se prolonge pendant la rémission des phénomènes fébriles. In summo intérim furie ntis morbi periculo, ne prœceps vitam salvandi aufugiat occasio , indicationibus aliis, quàm vitalibus, satisfacere non lie et, et o mne curationis punctum in juturo, facile lethali, febris insulta per corticem avertendo, position est. (J. P. Frank, Epitome de curandis hominum morbis. )

M. Broussais, dont les travaux ont répandu une si vive lumière sur la doctrine des phlegmasies , se plaint de ce qu’on trouve partout le précepte de traiter avec de fortes doses de quinquina les fièvres qui sont accompagnées , durant l’accès , d’un point douloureux quelconque. On se contente, dit-il, de les ranger dans la classe des pernicieuses ou ataxiques intermittentes , et l’on menace hardiment de la mort les malheureux chez qui l’emploi du souverain fébrifuge aura été ménagé. Je conviens avec ce professeur que, dès que la phlogose gastrique existe , le quinquina et les amers deviennent des poisons. Mais quelle différence entre la gastro-entérite aiguë , qui s’accompagne de symptômes ataxiques , et une véritable fièvre pernicieuse ! Il suffit d’avoir observé la marche de ces deux maladies pour ne

pas les confondre : l’une peut se prolonger pendant plusieurs semaines , tandis que l’autre vous tue en quelques heures, si on ne la réprime promptement avec l’écorce spécifique.

Une foule d’autres maladies revêtues de la forme intermittente ou périodique se guérissent aussi trèssouvent par le quinquina. Quelques auteurs leur ont donné le nom de fièvres Larvées , erratiques , anomales, etc. Casimir Médicus, qui les a rassemblées dans un traité particulier, leur attribue une origine gastrique. Il s’est convaincu , par l’ouverture des cadavres , que la cause matérielle de la maladie réside dans le tube intestinal , et non dans la partie affectée de la douleur ou du désordre. Lorsque ces fièvres larvées s’offrent sous l’empire d’une épidémie de fièvres intermittentes , leur caractère obscur et ambigu se dévoile par quelques symptômes propres à la maladie régnante. Un faible refroidissement à l’invasion de l’accès, des sueurs vers son déclin, ou bien des urines rouges , briquetées , à sa terminaison , les font reconnaître. (Voyez plusieurs observations de fièvres larvées, consignées par le docteur Dolivera dans le quatrième volume de la Revue médicale > année 1821.) Dans leurs nombreuses métamorphoses, ces maladies demandent le même traitement que les fièvres intermittentes; et lorsqu’elles offrent quelques symptômes graves ou pernicieux , il faut les attaquer brusquement par de hautes doses de quinquina.

M. le docteur Bourguet fut appelé , aux environs de Béziers , pour voir un petit garçon , âgé d’environ huit ans, qui offrait les symptômes d’une catalepsie quoti-

(tienne. A peine le soleil paraissait-il sur l’horizon, que l’enfant tombait dans un état de mort apparente , pour ne ressusciter, pour ainsi dire, qu’au soleil couchant. Arrivé auprès de lui à six heures du matin , M. Bourguet le trouva endormi et tranquille ; il le réveilla , le fit parler et l’amusa. Mais aussitôt que le soleil se montra (c’était en hiver), le petit malade dit au médecin:

(i Monsieur , voilà que le mal me prend , » et de suite il se couche sur son lit, où il reste comme mort. Plus de respiration sensible , plus de pouls , plus de battemens de cœur, plus de sensibilité , même en le pinçant.

Le corps se refroidit considérablement pendant deux heures au moins, après lesquelles le froid diminua sans cesser tout-à-fait. M. Bourguet remarqua seulement un léger spasme de la paupière supérieure. Il souleva de force un de ses membres supérieurs , il resta soulevé ; une jambe de même : ses membres étaient comme une cire molle qui prend toutes les formes qu’on lui donne. 11 resta ainsi sans rien avaler ; et quand le soleil quitta l’horizon, il reprit peu à peu ses sens, et se leva sans le moindre signe qui pût indiquer qu’il avait été malade.

Il avait eu déjà dix paroxysmes semblables. M. Bourguet lui fit prendre , dans le cours de la nuit , environ une once de quinquina avec du zinc sublimé. Il n’y eut point de paroxysme le lendemain matin , et depuis lors l’enfant s’est bien porté.

Une demoiselle éprouvait de deux jours l’un une affection convulsive (danse de Saint-Guy) tellement forte, qu’elle sautait continuellement pendant plus de deux heures, à un demi-pied de hauteur, se frappant, se

débattant de toutes les manières , avec un hoquet fatigant et des grimaces continuelles , jusqu’à ce qu’enfin , excédée de fatigue , elle se laissât tomber sur un sopha, où le sommeil le plus profond terminait ce paroxysme. Son médecin ordinaire fit appliquer des sangsues, qui ne procurèrent aucun amendement. M. Bourguet, ayant considéré la maladie comme étant de même nature que la précédente , conseilla le quinquina , qui en triompha sans difficulté.

Ce médecin a guéri, par la même méthode, des hémorrhagies à type tierce , des coliques périodiques survenant tous les huit jours, et une sorte de fièvre nerveuse, dont les accès se reproduisaient tousles jours avec un rire bruyant et immodéré qui durait trois heures.

On pourrait citer des maux , des accidens de toute espèce revenant à des heures , à des jours fixes, et qui ont cédé à l’action puissante de ce remède. C’est ainsi qu’on a dissipé des tremblemens , des syncopes, des céphalalgies, des douleurs pleurétiques, deshémorrhagies , des vomissemens , des diarrhées , des oppressions , des cardialgies, etc., etc.

Mais avec quelle réserve ne faut-il pas administrer le quinquina dans plusieurs de ces affections périodiques ! Par exemple , l’hémoptysie qui se reproduit avec ce caractère , bien qu’elle ne soit point accompagnée de la fréquence et de la dureté du pouls , annonce néanmoins un état de congestion de l’organe pulmonaire , une irritation locale plus ou moins vive , à laquelle le quinquina peut donner plus d’intensité , surtout si le mal ade est jeune et d’un tempérament sanguin. La céphalalgie périodique que Van Swiéten a domptée

avec le quinquina , et dont on lit plusieurs exemples dans le paragraphe 74 6 , où il traite de la fièvre intermittente , est le plus souvent exaspérée par ce médicament. Je l’ai presque toujours vu échouer contre la migraine , et quelquefois il l’a rendu atroce 5 mais , lorsque cette affection rebelle est fomentée par de mauvaises digestions , par un état de langueur de l’appareil gastrique, administré après un ou deux vomitifs , il la soulage ordinairement , modifie ou éloigne les attaques, et parfois les dissipe pour toujours.

Au reste , c’est en vain qu’on aurait recours au quinquina pour vaincre ces affections périodiques , tant qu’on n’a point détruit les élémens d’où elles dérivent. C’est donc à l’investigation de ces causes primitives qu’il faut s’attacher, si l’on veut établir un traitement méthodique et rationnel.

Une femme d’un tempérament sanguin et d’une excellente santé est saisie d’une violente frayeur qui supprime ses règles. Depuis ce moment ,elle est sujette à des attaques périodiques de hoquet. Cette affection spasmodique dure plusieurs mois, et résiste aux émissions sanguines, aux purgatifs, aux bains, aux antispasmodiques et au quinquina. La malade, fatiguée, renonce à toute espèce de médicamens. Les règles ayant enfin reparu , le quinquina , qui avait été impuissant contre la cause primitive , dissipa en très-peu de temps l’affection convulsive périodique à laquelle le système nerveux s’était accoutumé. {Recueil périodique de la Société de médecine de Paris , tome 3.)

Il ne suffit point d’avoir dissipé par le quinquina ou le sulfate de quinine l’impression périodique qui ra-

mène les accès , il faut encore administrer ces médicamens pendant plusieurs jours, et meme pendant plusieurs semaines , si l’on veut prévenir les récidives. D’après Sydenham , elles peuvent avoir lieu à des époques déterminées. Werlhof, qui a parfaitement développé celte observation clinique , recommande de donner le quinquina pendant la deuxième semaine qui suit la suppression des fièvres tierces , et pendant Ja troisième semaine pour les fièvres à type quotidien ou quarte. Ces semaines , qu’il appelle paroxystiques , sont les époques où les rechutes se font ordinairement remarquer. On continue l’écorce fébrifuge plus ou moins long-temps , suivant les forces et le tempérament du malade , suivant les lieux , la saison de l’année et le caractère de la fièvre. Pendant l’automne, et dans les pays marécageux, il faut surtout élever les doses du quinquina et prolonger son emploi-, prescrire en même temps un régime tonique, et éviter avec soin les purgatifs et toutes les causes énervantes.

La crainte de favoriser l’obstruction des viscères] a souvent éloigné les médecins de l’usage du quinquina dans les fièvres quartes • mais c’est pour avoir négligé ce fébrifuge, pour l’avoir employé trop tard , ou d’une main timide , que ces fièvres réfractaires ont quelquefois produit des engorgemens , des infiltrations, [des cachexies incurables. Strack , observateur habile et judicieux, a prouvé, dans un Mémoire sur les fièvres intermittentes, couronné par l’académie deJDijon, que le quinquina, loin de produire des obstructions viscérales , en est le plus sûr remède. Toutefois il faut le prescrire avant que les altérations organiques se manifestent

par des symptômes tels qu’il n’est plus possible de la réparer. Lorsqu’elle est parvenue à ce terme , non-seulement le quinquina est inutile , mais encore il augmente les progrès de la désorganisation. M. Baumes pense également que les pyrexies compliquées d’obstructions , d’infiltrations cellulaires , etc. , peuvent être victorieusement attaquées par le quinquina. Ce n’est pas qu’il faille traiter avec cette écorce toutes les fièvres de ce genre 5 mais il ne faut pas se faire une idée exagérée de ce qu’on nomme obstructions des viscères . Il ne faut pas aussi ne jamais compter sur la salubrité de la fièvre 5 et, tout en reconnaissant que le mouvement fébrile, sagement dirigé ou abandonné à luimême , peut produire d’heureux résultats, on doit sévèrement apprécier le danger qu’il peut y avoir de laisser la fièvre déranger les fonctions organiques , pervertir le tissu des viscères , et amener le désordre au point où la nature et l’art sont enfin hors d’état de le réparer. À ce sujet, notre illustre professeur cite un fait remarquable qui prouve les hautes propriétés du quinquina.

M. cii*******, l’un des médecins les plus habiles de Montpellier, éprouvait une fièvre intermittente , qui , depuis plusieurs mois, après avoir été suspendue , revenait avec une intensité nouvelle, avait pris quelquefois la forme rémittente , et avait enfin amené avec la chute des forces des accidens cachectiques bien caractérisés. En explorant l’abdomen, on avait trouvé une obstruction étendue dans les viscères , et notamment dans le foie. A la suite d’une forte péripneumonique violente que prit la maladie, les accidens s’aggravèrent,

et la fièvre devint double-tierce. M. ch******* présumait que la fièvre était nécessaire pour fondre les embarras hépatiques. Les résolutifs , les sucs d’oseille et de carotte jaune, avaient été employés avec une certaine persévérance; mais la guérison n’avançait point. M. Baumes , appelé par le malade , examine l’état des viscères abdominaux, et croit reconnaître une sorte d’agrandissement du foie. Une circonstance venait renforcer son opinion , c’est que chaque accès donnait à la peau une couleur ictérique qui disparaissait pendant la rémission fébrile. La fièvre n’était donc pas subordonnée à l’état du foie, puisque c’était elle qui influait pernicieusement sur cet organe. L’avis de M. Baumes fut de la combattre activement par l’écorce fébrifuge. Fort de son expérience, M. Ch******* choisit sa mixture, préparée avec la résine de quinquina. Cet excellent médicament, continué avec persévérance, dissipa la fièvre, et en même temps l’état cachectique. (Baumes, Traité des fièvres rémittentes , tome 2, page 52i.)

Examinons maintenant si le quinquina peut être utile dans le traitement des pyrexies qui ont une marche continue. Généralement banni du traitement de la fièvre inflammatoire , où l’organisme est violemment excité , il a eu des succès incontestables dans les fièvres adynamiques et ataxiques , dans les affections typhoïdes, etc. Ces fièvres sont rarement simples; elles offrent souvent à leur début un état sthénique, des signes de pléthore , des irritations locales qui exigent préalablement la méthode antiphlogistique; mais lorsqu’elles se développent sous l’influence de causes puis-

samment énervantes, comme une température chaude et humide, des effluves marécageux , des miasmes délétères , un principe actif de contagion , des fatigues excessives , des privations de toute espèce , des affections tristes , le chagrin , la crainte , la terreur 5 que , parmi les symptômes qui les caractérisent , on voit prédominer l’abattement moral, la stupeur, la dépression des forces vitales , enfin une adynamie réelle , l’observation clinique nous avertit d’administrer le quinquina le plus promptement possible. C’est dans les grands établissemens, dans les hôpitaux civils et militaires, dans les prisons , dans les camps , où ces maladies sévissent quelquefois avec tant de violence , que les plus grands maîtres de l’art ont éprouvé les vertus souveraines de l’écorce du Pérou.

Mais une nouvelle secte s’est élevée et a dit : Il n’y a point de fièvres adynamiques essentielles -, leur cause réside dans l’irritation inflammatoire des tuniques digestives 5 par conséquent les toniques , les stimulans, le quinquina, sont des poisons. Qu’importe que Boerhaave , Yan Swiéten, Lind, Huxham, Pringle, Smith , Stoll , Tissot , Wagler, Quarin , Frank , Barthez , Baumes, Pinel, Double, Laënnec, Chomel, Cayol, Andral , Guersent , et une foule d’autres médecins recommandables , nous aient transmis l’heureux résultat de leurs travaux cliniques , ils n’ont point connu la véritable cause des fièvres putrides , la gastro-entérite. Sans doute le mot gastro-entérite 11e se trouve point à chaque ligne de leurs écrits, parce qu’ils n’ont jamais pensé que la membrane muqueuse digestive dût jouer un rôle si exclusif dans la production des maladies -, mais quel

est le médecin un peu érudit qui ignore que Sydenham , Baglivi, Pringle , Dehaën, Chilien, etc., ont recommandé les antiphlogistiques dans le premier stade des fièvres putrides et malignes , lorsqu’elles offraient des signes d’irritation et de pléthore? Et de nos jours, Hildenbrand , Hufeland, Baumes, etc. , ne se sont-ils pas prononcés en faveur des saignées générales et locales, lorsque le typhus s’est montré avec le même caractère? Qu’on lise les constitutions médicales tracées, il y a déjà long-temps, avec un talent si remarquable, par M. Double, et l’on verra si ce médecin n’a point tour à tour employé les antiphlogistiques, les vomitifs, les excitans et le quinquina , suivant le mode qu’offraient les fièvres bilieuses et putrides.

Si, après des hommes d’un mérite si éminent, il m’est permis de citer des faits qui me sont propres , je dirai que le quinquina a surpassé mon attente dans plusieurs maladies fébriles où l’appareil des symptômes adynamiques et ataxiques était porté à un très-haut degré.

Madame Meggs , d’un âge moyen , d’une constitution éminemment nerveuse , avait eu le malheur de perdre son mari à Milan, à la suite d’une fièvre putride qu’on avait traitée parles antiphlogistiques et parle calomel. Livrée à une douleur profonde , elle quitte brusquement l’Italie et ne s’arrête qu’à Genève , où la fièvre la retient pendant quelques jours. En vain on lui conseille de se soigner et de prendre du repos 5 elle n’a qu’un désir, c’est de hâter son retour en Angleterre , sa patrie. Elle continue sa route , éprouvant , pendant tout le trajet de Genève à Paris, une céphalalgie conti-

nuelle, de la faiblesse, des frissons, et un dégoût invincible pour toute espèce d’alimens.

A peine arrivée à Paris , elle prend des poudres de calomel , qui la purgent abondamment et semblent lui procurer un peu de calme pendant quelques jours ; mais à la suite de ces évacuations , la faiblesse augmente et le délire survient. Je fus appelé le dixième jour delà maladie, et j’observai les symptômes suivans : pouls faible, fréquent, irrégulier, accablement, tristesse, conversation incohérente, et parfois exaltation extraordinaire; langue tremblante , jaunâtre, un peu brune à la base; épigastre tendu, légèrement sensible ; déjections bilieuses d’une couleur foncée, d’une fétidité extrême. Décoction de chiendent édulcorée avec du sirop de limon ; embrocations huileuses et camphrées sur l’abdomen ; potion sédative à prendre par cuillerées. Le délire devient continuel , l’adynamie augmente, les traits sont profondément altérés. La malade prend toutes les heures deux onces de décoction de quinquina animée avec la teinture de cannelle, et de temps en temps un peu de vin de Madère. Ce traitement est continué jusqu’au dix-septième jour. Les idées sont moins confuses; la faiblesse diminue , ainsi que les déjections. Le vingt-troisième jour, une légère diaphorèse semble préluder à une crise favorable. La garde a l’imprudence de suspendre tous les remèdes pendant la nuit. Le lendemain adynamie plus prononcée, selles involontaires, pouls faible, évidemment spasmodique ; délire , voix altérée. Vésicatoires au gras des jambes , potion préparée avec six onces d’eau de menthe , six gros d’extrait de quinquina, une once

de sirop d’œillet, et un gros d’éther-, frictions sur les membres avec la teinture de quinquina camphrée. La boisson ordinaire est une infusion de quinquina , à laquelle on ajoute un peu de vin de Bordeaux. Je surveille sévèrement l’administration des remèdes, et j’en fais élever graduellement les doses jusqu’au trentième jour. Dès ce moment, un mieux sensible se déclare, les symptômes adynamiques s’effacent peu à peu , et vers le quarantième jour la malade entre en convalescence.

M. de Fontenay, jeune officier dans les hussards du Nord, d’une faible complexion , contracta pendant l’hiver de 1816 une maladie aiguë, qui prit un caractère adynamique vers le dix-septième jour. Je fus appelé à cette époque par feu le docteur Marquis , qui lui avait donné les premiers soins. Ce jeune homme était en délire et dans un affaissement prodigieux. Il avait le pouls convulsif, à peine sensible 5 la langue couverte dans toute son étendue d’un mucus épais et noirâtre, ainsique les dents et les gencives. Une éruption pétéchiale qui s’était manifestée la veille avait presque entièrement disparu -, on n’en voyait que quelques faibles vestiges sur le cou et sur la poitrine. On avait appliqué des vésicatoires aux cuisses *, on donnait intérieurement de la limonade , du petit-lait vineux , des poudres composées de nitre et de camphre. La méthode thérapeutique fut modifiée de la manière suivante : toutes les trois heures une demi-tasse de décoction de quinquina et de serpentaire de Virginie avec quelques gouttes d’acide sulfurique. Dans les intervalles, quelques cuillerées d’une mixture préparée

PHYT0GRAPH1E

avec l’eau de cannelle simple, l’extrait de quinquina et le sirop d’écorce d’orange. De temps en temps un peu de vin de Bordeaux*, topiques rubéfians sur différens points du derme. Les forces se relèvent ; l’enduit noirâtre qui couvrait les parois de la bouche se détache de toutes parts *, le malade expectore pendant plusieurs jours un mucus abondant et visqueux, et à la fin du quatrième septénaire il est hors de danger.

Je pourrais citer encore beaucoup d’autres observations non moins favorables au quinquina; mais je me contenterai de produire le fait suivant, en l’abrégeant dans ses détails. M. Adolphe Geyler, âgé d’environ quinze ans , d’un tempérament lymphatique , fut atteint, dans les premiers jours de novembre 1822, d’une fièvre muqueuse qui offrit pendant la première huitaine une irritation gastro -intestinale très-marquée. J’avais employé l’application des sangsues sur les points les plus sensibles , les embrocations émollientes , les cataplasmes , les lavemens sédatifs , les boissons gommeuses , une diète sévère , enfin les principaux moyens dont se compose la méthode antiphlogistique ; et lorsque je me flattais de la solution prochaine de la maladie , le jeune Geyler tomba dans un tel état d’asthénie , que j’en fus alarmé. La langue était tremblante, fuligineuse dans le milieu, d’un rouge pâle sur les bords. Les déjections exhalaient une odeur fétide et cadavéreuse. Je dois en faire ici l’aveu : les toniques étaient indiqués après le deuxième septénaire par l’état de faiblesse ; mais je crus devoir m’en abstenir, dans la crainte de renouveler l’irritation. Je modifiai soudain le traitement, et j’arrivai par

gradation aux plus puissans toniques. Le quinquina rouge , administré à haute dose sous des formes variées, conjura l’orage et fut notre ancre de salut.

Huxham a signalé des angines , des péripneumonies qui se développent avec tous les traits caractéristiques du typhus , et qui passent rapidement à la gangrène. Pour maîtriser ces inflammations d’une nature putride , asthénique , il faut , après avoir pratiqué des saignées locales au moyen des ventouses ou des sangsues , administrer sans retard les préparations de quinquina. Huxham employait de préférence sa teinture antiseptique, dont les principaux ingrédiens sont le quinquina , la serpentaire de Virginie et le safran. D’autres médecins ont préconisé le quinquina dans le traitement de la dysenterie putride , des petites véroles d’un mauvais caractère , du typhus d’Amérique , des fièvres pestilentielles.

Des faits incontestables parlent en faveur de cette méthode -, mais combien en ont abusé les hommes attachés exclusivement à la théorie de Brown ! Les progrès récens de l’anatomie pathologique ont prouvé que les fièvres putrides et malignes sont très-souvent produites par l’inflammation primitive d’un ou de plusieurs viscères , et particulièrement de l’encéphale et de la membrane muqueuse digestive (i). Cette considération importante devait nécessairement restreindre l’emploi des stimulans et des toniques dans le traitement des fièvres. Mais est-il vrai que ces maladies

(1) Voyez la Médecine éclairée par l’ouverture des corps , publiée en 1804 par le docteur Prost, et le Traité des phlegmasies du professeur Broussais.

soient toujours symptomatiques d’une inflammation viscérale , comme on le prétend aujourd’hui ? et faut-il les combattre par une seule méthode , par les débilitans et les émissions sanguines répétées ? Les médecins judicieux sauront toujours se garantir de cet esprit d’exagération qui n’est propre qu’à faire des fanatiques. Après avoir médité les écrits de Sydenham , de Cullen , de Stoll , de Pinel , ils puiseront avec discernement dans la doctrine de Brown et dans celle de Broussais.

Le quinquina , beaucoup moins utile dans les lièvres putrides sporadiques, est au contraire éminemment indiqué dans le typhus des camps et des prisons, dans ces épidémies qui dévastent les contrées basses et marécageuses , où l’on observe la dépression du pouls , des déjections séreuses , noirâtres , sanguinolentes, des pétéchies brunes , livides , et autres exanthèmes pernicieux. Ces maladies meurtrières attaquent les forces de la vie à la manière des poisons , et les détruisent d’une manière directe. Les inflammations qui se développent sous leur influence ne sauraient être confondues avec les phlegmasies ordinaires. Elles sont d’une nature maligne (i), comme disaient nos prédécesseurs , et elles passent rapidement à la gangrène par l’usage inconsidéré des débilitans.

Pervertit ad miseras , damno graviore , colonos

Pestis , et in magnce dominatur mcenibus vrbis.

(1) Ce point de physiologie pathologique a été savamment exposé par M. le docteur Bérard dans le 8e volume de la Revue Medicale, page 288. Examen de la doctrine de M. Broussais.

Viscera tovrentur primo , jlammce que latentis Indicium rubor est , et ductus anlielitus igni.

Aspera lingua tumel , tepidisque arentia ventis Or a patent , aurœque graves caplantur hiatu.

Ces symptômes si vivement, exprimés par Ovide dans sa description de la peste d’Égine peignent fort bien l’espèce de phlegmasie que le typbus développe dans les entrailles. Je ne pense pas qu’on doive les combattre du prime abord par le quinquina et les stimulans 5 la méthode rafraîchissante me paraît plus rationnelle dans les premiers momens -, mais aussitôt que les forces tombent, que le pouls s’affaiblit, la méthode stimulante sagement dirigée offre plus de chances de salut. Le typhus pestilentiel est une sorte de poison qui agit parfois avec une si grande violence , qu’ aussitôt qu’on se sent frappé on est mourant , on expire.

L’indication du quinquina est bien plus évidente encore si la fièvre offre des rémissions marquées , comme cela arrive dans les affections putrides des pays marécageux. Ici, il ne faut pas craindre de l’administrer à haute dose si l’on veut éviter une terminaison funeste. C’est en parlant de semblables fièvres que le professeur Baumes a fait entendre ces paroles remarquables : Que celui qui ne croit point qu’elles soient d’une nature spéciale , qu’elles aient pour cause un miasme virulent émané des surfaces marécageuses, vienne les observer sur nos plages; que dans les fièvres rémittentes qui accablent l’homme des champs il déploie généralement la méthode délayante , antiphlogistique et affaiblissante , qui convient si bien aux phlegmasies internes, aiguës ou chroniques; et qu’il

compare ensuite ses succès et ses revers. Une chose dont on peut l’assurer, c’est que , puisque l’anatomie pathologique est regardée par lui et ses adhérens comme le vrai pivot de la science médicale , il ne lui manquera pas de cadavres à ouvrir. Entouré de ses victimes , il pourra décrire avec enthousiasme les lésions de la muqueuse , derniers effets d’une maladie qui se termine par la mort , et sur lesquels ont influé les exhalations d’une matière morbide , les gaz gastriques et intestinaux , l’action topique des remèdes, et, plus que tout, les congestions des vaisseaux capillaires, qui, à mesure que les gros vaisseaux se vident , reçoivent cette quantité de sang qui les distend , en injecte le lacis , et donne à la surface de la membrane cet aspect rougeâtre auquel on assigne tous les caractères d’une phlegmasie dont on a méconnu les indications et le traitement. ( Traité des jièvres rémittentes, tome i , page 268. )

Après avoir montré le quinquina comme un des remèdes les plus efficaces dans le traitement des fièvres adynamiques et ataxiques, nous devons à la vérité de dire que ces maladies offrent très-souvent dans leur premier stade, et quelquefois pendant tout leur cours , des signes non équivoques d’irritation dans un ou plusieurs organes, et que cet état d’éréthisme ne peut que s’aggraver sous l’influence des toniques et des stimulans. Le docteur Mindérer a observé les mauvais effets du quinquina, de la valériane , de la serpentaire de Virginie , etc. , dans une fièvre hémitritée d’une nature maligne qui régna en 1806 et 1807 dans les provinces méridionales de l’empire de Russie. Cette

fièvre, qui débutait par des vomissemens bilieux avec un sentiment de douleur et de chaleur à l’épigastre , et un état de spasme dans le système de la veine porte , réclamait une médication tempérante, les mucilagineux , les relâchans. L’emploi prématuré des toniques transformait la maladie en fièvre continue. On ne pouvait y avoir recours que lorsque les symptômes d’adynamie ou de malignité nerveuse étaient bien prononcés 5 encore fallait-il alors ne les déployer qu’avec beaucoup de circonspection. Hildenbrand , qui nous a donné une histoire parfaite du typhus, se contente de prescrire dans la première période , presque toujours marquée par une excitation générale , des décoctions émollientes, des boissons légèrement acides. Dans les cas ordinaires , il recommande de n’administrer que des excitans modérés -, il avoue même qu’il vaudrait peut-être mieux n’employer aucun excitant que d’en employer de trop forts.

Attaqué lui-même du typhus en 1 795 , il ne fit usage pendant sa maladie , à l’exception d’un vomitif qu’il prit au commencement après une saignée , que de la limonade et de la crème d’orge. Néanmoins , il surmonta heureusement la maladie, et après une crise favorable qui survint au quatorzième jour, il fut parfaitement bien , sans avoir eu recours à aucune espèce d’excitant.

C’est dans le traitement des fièvres putrides et nerveuses que la médecine des symptômes peut entraîner aux plus grands écarts. Ainsi les éruptions pétéchiales et pourprées n’indiquent point d’une manière formelle l’usage du quinquina. On a même remarqué qu’elles

2G2 PHYTOGRAPHIE

étaient assez souvent le résultat d’une médication incendiaire. Lorsque les forces vitales se maintiennent, elles ne sont point d’un mauvais augure , et n’exigent aucun remède actif 5 mais il n’en est pas de même lorsqu’elles se déclarent à la suite de l’abus des saignées ou de la méthode asthénique, et qu’elles se joignent à d’autres indices de la prostration des forces. Dans ce cas extrêmement grave , le quinquina , donné à grandes doses et combiné avec le vin , avec les excitans diffusibles , a quelquefois sauvé les jours du malade. Le docteur Hasenôhrl, atteint d’une fièvre maligne pétéchiale , fut promptement rétabli en prenant tous les jours une once d’extrait de quinquina, un parégorique matin et soir, et des boissons acidulés. Ce traitement fut conseillé par les professeurs Dehaën, Mayer et Ernol. (Ed. Sandifort, Thésaurus disses tationum. Historia medica febris petechialis > tom. i5 pag. 104.)

Le professeur Pinel , dans une fièvre ataxique qu’il avait contractée en 1793, n’échappa à la mort qu’à l’aide d’un excellent vin d’Arbois dont on lui faisait prendre de petites doses très-rapprochées.

Les diarrhées , les flux dysentériques qui compliquent ces maladies exigent la plus grande circonspection de la part du médecin. Si l’abdomen est tendu, sensible à la pression 5 si le pouls est vif et serré , la peau sèche et aride , le quinquina est formellement contre-indiqué, tandis que les mucilagineux , les sédatifs , les topiques émolliens produisent un effet salutaire. Il est même certains flux sans douleur, sans irritation , qu’il faut pour ainsi dire abandonner à eux-

mêmes ; lorsqu’ils coïncident avec d’autres signes favorables , ils doivent être regardés comme le produit d’une crise naturelle. Mais si la diarrhée est excessive , si elle tend à énerver de plus en plus les forces vitales , loin de la combattre par les antiphlogistiques , il faut lui opposer l’écorce du Pérou , la racine d’arnica et l’opium.

Enfin , pour traiter ces affections graves d’une manière convenable, il faut étudier avec soin leur nature , leur marche , leurs symptômes ; analyser leurs élémens , leurs complications -, noter l’influence des lieux , du climat , de la saison , de l’état atmosphérique , de la constitution régnante , et surtout ne point se laisser dominer par l’ascendant des nouvelles sectes ni séduire par les succès éphémères de leurs méthodes. Eh ! qui ne sait que depuis vingt-cinq ou trente ans tous les systématiques nous vantent la perfection de leurs doctrines? « Brown voit la vérité sans nuages ; il « l’approfondit avec toute la pénétration de son génie , « et en embrasse tous les rapports : son regard perçant « y découvre le vrai principe de la science médicale ; il « le saisit dans toutes ses conséquences, et, nouvel « Archimède , il s’écrie : Je l’ai trouvé ! A lui seul apte partient la gloire de cette belle découverte , et partitt culièrement celle d’en avoir su tirer un corps de docte trine marqué au coin de cette solidité et de cette « simplicité qui décèlent les ouvrages de la nature. » (Lafont-Gouzi , Nouvelle Doctrine de Brown.) Les partisans de M. Broussais ne tiennent-ils pas à peu près ce langage ? C’est toujours le même système , seulement la méthode curative est dans un sens inverse. Ceux-ci

traitent les fièvres putrides et malignes par les memes moyens que les véritables inflammations , emploient les débilitans, les émissions sanguines, et surtout l’application répétée des sangsues -, tandis que les autres ne veulent que des toniques et des stimulans , tels que le quinquina, le camphre, le vin, etc. Cependant ils invoquent tour à tour le témoignage de l’expérience , vantent leurs nombreux succès, et les comparent aux revers de leurs antagonistes. S’il faut en croire la nouvelle école physiologique, la méthode excitante du professeur écossais a tué plus de monde que la poudre à canon. Rasori , célèbre médecin italien, qui était jadis un des plus chauds partisans de Brown , a abjuré sa doctrine pour embrasser celle du contro- stimulus , dont il a fait le plus heureux essai dans l’épidémie pétéchiale de Genes. Cette nouvelle méthode se compose, comme on le sait, de saignées répétées, de boissons aqueuses abondantes, de purgatifs et de fortes doses d’émétique. Le quinquina, le vin, la serpentaire de Virginie , la valériane , etc. , en sont formellement exclus. Observons néanmoins que les brillans succès de Rasori dans cette épidémie ont été niés par des témoins oculaires.

D’un autre côté, le célèbre P. Frank rapporte dix observations de typhus contagieux dont furent attaqués des médecins de l’hôpital de Vienne : huit furent guéris promptement par la méthode excitante , et des deux autres qui moururent, l’un fut apporté presque éteint à la clinique.

Dans l’hôpital général de la meme ville, sur deux cent quatre-vingt-neuf malades attaqués du typhus en

janvier 1797, il n’en mourut que quinze. Depuis l’automne de la même année jusqu’au printemps de 1798, où la violence de la maladie était extrême , on traita dans le même hôpital deux cent cinquante -six malades 5 il en mourut seulement dix-neuf : tous les autres furent parfaitement rétablis par la même méthode.

Le docteur Campbell , un des plus habiles disciples de Brown , fit la plus belle cure dont les annales de la médecine fassent mention. Ce médecin était sur un vaisseau très-malsain , appelé la Dutton , qui allait aux Indes orientales, à la latitude de Rio-Janeiro : une fièvre de mauvais caractère faisait périr tous les jours un grand nombre de personnes du convoi. Les registres du vaisseau la Dutton font foi qu’il arrêta les ravages de cette épidémie par l’emploi des toniques , et que, dans un espace de cinq semaines , il 11e perdit pas un seul malade.

En l’an 8 , il régnait à Vienne des atfections de poitrine très-graves , auxquelles succombèrent le plus grand nombre des malades qu’on saigna. En suivant la méthode excitante, sur quatre-vingt-six malades on ne perdit qu’une seule femme , qui mourut quarante-huit heures après son entrée à l’hôpital.

J’ai emprunté ces détails à l’ouvrage cité de M. Lafont-Gouzi. Il est inutile d’observer qu’ils parlent hautement en faveur des remèdes toniques dans le traitement des fièvres putrides et nerveuses où la faiblesse domine. Je doute que les sangsues et les débilitans eussent procuré de semblables succès dans les mêmes circonstances. Les faits de ce genre (et quel est le mé-.

decin qui n’en pourrait citer ?) prouvent sans réplique que toutes les fièvres adynamiques et ataxiques ne dérivent point d’une inflammation locale. Ainsi les traitemens les plus opposés peuvent être tour à tour salutaires ou funestes, suivant la nature et les causes de la maladie. D’où il faut conclure que le praticien asservi à une seule méthode s’éloigne des règles de la médecine expérimentale , et que celui-là seul peut compter sur des succès durables qui sait profiter habilement de tous les systèmes et changer à propos de méthode. La foule , dit le professeur Laënnec, a toujours suivi le sentier tracé devant elle par l’école de son temps , et s’est toujours attachée de préférence aux doctrines les plus exclusives , et par conséquent les plus simples. Sans doute il serait plus commode de s’en tenir à une seule méthode : Y art ne serait plus long , et l’expérience aurait enfin donné un démenti à cette sagesse antique , dont le mépris est un caractère commun à tous les hérésiarques de la médecine.

Au reste , lorsque le danger n’est point grave , et que la nature d’une fièvre épidémique n’est pas Lien caractérisée , il faut ne pas trop se presser, et surtout être avare de remèdes énergiques. Dans les cas douteux , on a pourvu plus d’une fois à sa propre réputation et à la sûreté du malade en ne faisant rien du tout -, car en veillant sur la maladie, afin de trouver l’occasion favorable d’entreprendre quelque chose d’avantageux, la fièvre se dissipe insensiblement d’elle-même , ou bien elle prend un caractère qui nous fait connaître par quelles armes il faut l’attaquer. Une chose déplorable , dit Sydenham, c’est que la plupart des malades ne sa-

chant pas qu’il est également du devoir d’un habile médecin de ne rien faire en certaines occasions , et d’employer dans d’autres cas les pluspuissans remèdes, ils attribuent à sa négligence où à son ignorance ce qu’ils devraient regarder comme un effet de sa probité et de sa bonne foi.

On a souvent recours aux préparations de quinquina dans le traitement des névroses. Cullen, Tissot, Barthez, les conseillent contre la chorée, l’épilepsie, les maladies vaporeuses atoniques , etc. Le professeur Pinel combine l’écorce du Pérou avec Je camphre et la cannelle 5 il a essayé ce mélange sur six épileptiques , devenus tels par des frayeurs durant l’enfance. Deux de ces malades ont été guéris 5 un autre a eu des attaques beaucoup moins fréquentes 5 les trois autres n’ont point été soulagés.

J’ai administré le quinquina à un enfant épileptique , en y ajoutant un tiers ou un quart de racine de valériane , et je suis parvenu à diminuer les accidens pendant les premières années. Dans un âge plus avancé, le malade n’a pu supporter ce remède , qui rendait les attaques beaucoup plus violentes. Les bains , le petitlait , les sangsues appliquées au fondement , les saignées du pied , ont produit au contraire un soulagement remarquable. Les heureux effets de cette nouvelle méthode s’expliquent par l’état d’irritation et de pléthore qu’amène l’âge de la puberté. Il est sûr que le quinquina , la valériane , les toniques , les stimulans ne peuvent qu’aggraver les affections nerveuses qui dépendent ou se compliquent d’un état d’éréthisme et de phlogose.

L’hystérie, l’hypochondrie , l’asthme, ont pu être

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soulagés par le quinquina, ainsi que nous l’assurent plusieurs auteurs 5 mais qui oserait le prescrire à des sujets pléthoriques ou très -irritables? et combien n’at-on pas abusé de la méthode de Whytt dans le traitement des maladies nerveuses connues sous le nom de vapeurs ! Il fut un temps où l’on rapportait ces affections à une cause unique , la faiblesse de l’appareil nerveux ; aussi prodiguait-on le quinquina , les excitans :, les analeptiques. Pomme , qui ne voyait au contraire que des fibres irritées , racornies, insistait sur les relâchans, les boissons aqueuses, les bains prolongés. Ces méthodes exclusives ont été jugées par Barthez avec cette supériorité de raison et de critique qui brille dans tous ses écrits. ( Voyez la Science de l homme , tome 2 , page 177, et la note 5 , page 88, où le traitement des maladies nerveuses a été dessiné à grands traits par cet illustre professeur. )

Personne n’ignore les succès que Morton a obtenus du quinquina dans la phthisie pulmonaire 5 Van-Swieten, Pringle , Quarin , et un grand nombre d’autres praticiens distingués, ont également fait son éloge. Lorsque la diathèse inflammatoire a été combattue par les évacuations sanguines , les antiphlogistiques et un régime convenable , si les forces diminuent d’une manière sensible, si le dépérissement fait des progrès rapides, le quinquina , administré avec sagesse , peut sans doute être d’un grand secours 5 mais alors il est utile de le combiner avec le lichen d’Islande, le lait, lesmucilagineux , les boissons pectorales. Il faut l’abandonner ou le suspendre lorsque la peau devient brûlante et qu’il survient de l’oppression. M. de Metternich , pro-

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fesseur de médecine à Mayence, a guéri plusieurs phthisies déjà très-avancées par de fortes doses d’extrait de quinquina*, il en donnait jusqu’à six gros en vingt-quatre heures. Dans le mois de février dernier, j’ai employé le même médicament à la suite d’une péripneumonie des plus graves. L’expectoration était puriforme et les forces anéanties. MM. les professeurs Portai et Landré-Beauvais avaient d’ailleurs porté sur l’issue de la maladie un pronostic fâcheux. L’extrait de quinquina , administré depuis deux gros jusqu’à demionce, dans une décoction de polygala de Virginie, et continué pendant l’espace d’un mois , a remonté les forces et dissipé des mouvemens fébriles qui se reproduisaient chaque jour à une heure fixe. J’ai en même temps prescrit la gelée de lichen d’Islande et le lait d’ânesse. En ce moment , la convalescence marche avec rapidité, et tout fait espérer une prompte et entière guérison.

Le quinquina est encore un moyen précieux dans certains catarrhes, lorsque le poumon et les organes digestifs sont dans un état de débilité. Si l’on prodigue alors les évacuations sanguines , les looks, les boissons relâchantes , les forces de la vie s’énervent de plus en plus , l’affection catarrhale s’aggrave, et les malades tombent dans une consomption incurable. On prescrit l’écorce du Pérou avec non moins d’avantage dans les coqueluches qui se prolongent. Ce médicament ranime les forces épuisées , en même temps qu’il détruit l’habitude des mouvemens convulsifs. On emploie alors le sirop ou la décoction de quinquina, en y ajoutant parfois une petite quantité de sirop diacode.

Je ne veux point quitter ce sujet sans observer que l’application du quinquina est fort délicate dans les affections pectorales. Le professeur Broussais , qui a traité un grand nombre de ces maladies , ne conteste point l’utilité de ce médicament, adouci avec la gomme arabique , dans quelques cas d’anorexie -, mais il pense qu’il est dangereux d’en continuer l’usage. Suivant cet habile observateur, le précepte qui s’est répandu parmi les médecins , que les catarrhes prolongés exigent l’emploi des toniques , est un des plus pernicieux qui aient jamais été donnés. J’avoue qu’il serait téméraire de combattre par les excitans toutes les maladies catarrhales, surtout dans leur état d’irritation ; mais, certes, il est des cas qui exigent impérieusement cette méthode ; le point essentiel est de l’employer à propos. Il faut absolument renoncer au quinquina et à tous les remèdes toniques lorsque , après un examen approfondi , on a lieu de soupçonner une phlogose latente du poumon. Cet état morbide s’observe particulièrement chez les jeunes gens doués d’une constitution délicate et mobile , qui ont la poitrine étroite , comprimée , les yeux brillans , les pommettes teintes d’un rouge vif ; qui éprouvent une toux sèche , avec un peu d’oppression après la moindre fatigue. Ici la véritable méthode consiste dans l’emploi judicieux des saignées , des boissons émollientes et des antiphlogistiques. Suivant la remarque de Stoll , cette phlogose lente produit beaucoup plus de phthisies que l’inflammation aiguë ordinaire.

Dans presque tous les ouvrages consacrés à l’histoire et au traitement des maladies goutteuses , le quinquina

est tour à tour conseillé ou proscrit , suivant le système qu’ont adopté les auteurs. Tavarès , médecin portugais , Alexandre Small , le professeur Alphonse Leroy, le docteur Giannini , ont vivement recommandé ce médicament contre la goutte. Ce dernier assure , d’après un grand nombre de faits recueillis, soit en ville, soit dans les hôpitaux , qu’il est aussi utile dans la goutte que dans les fièvres intermittentes. Après avoir pris quatre ou six gros de quinquina , le malade est plus souffrant ; son pouls devient plus irrité , plus tendu -, l’inquiétude et la tristesse augmentent : néanmoins tout se calme insensiblement à mesure qu’on avance dans l’administration du remède , dont les doses réunies s’élèvent de dix à quinze gros. Enfin la maladie cesse comme par enchantement dans l’espace de vingt-quatre à trente heures, à dater de l’époque à laquelle on a commencé l’usage du quinquina. Le pouls, qui était alors plein et fort, devient aussitôt petit, lent et faible ; la chaleur de la peau se trouve presque réduite à la température naturelle 5 il y a quelquefois une légère diaphorèse, et le malade goûte un sommeil tranquille et réparateur. Les symptômes locaux , tels que la rougeur, et souvent même la tumeur, sont dissipés , et il ne reste aux parties affectées qu’une sensibilité exquise. Il est inutile alors d’insister sur l’usage généreux du quinquina : il faut le suspendre dès l’instant qu’on a obtenu de si heureux effets , pour ensuite y revenir un ou deux jours après , quand la maladie n’est pas entièrement détruite. On l’administre alors à petites doses pendant cinq ou six jours , comme moyen préservatif contre toute rechute ultérieure ; en

un mot , on agit dans la goutte comme dans les fièvres pernicieuses, quant à la prescription du remède. L’effet du quinquina est d’autant plus prompt , plus sûr et plus durable , que l’apparence de la maladie est plus aiguë et plus inflammatoire , proposition en apparence paradoxale , mais dont la vérité résulte d’observations certaines. (Giannini , Traité de la nature des fièvres.)

Alphonse Leroy rapporte dans son M anuel des goutteux plusieurs faits qui confirment l’efficacité du quinquina dans le traitement des maladies arthritiques. Suivant cet auteur , il faut également le donner à fortes doses pour obtenir des succès. Il est aisé de voir que cette méthode est basée sur la faiblesse indirecte de Brown. Je ne pense pas qu’un médecin prudent puisse l’adopter, à moins que la maladie ne s’annonce avec un caractère périodique et des symptômes pernicieux. Dans les affections articulaires aiguës , la méthode antiphlogistique , sagement dirigée , doit toujours obtenir la préférence. Ce n’est que dans leur état avancé , et lorsque les forces sont languissantes , qu’on peut avoir recours au quinquina. Dans la convalescence , ce remède est le tonique le plus propre à combattre la faiblesse générale et à prévenir les rechutes.

Les vertus du quinquina ont toujours été appréciées dans le traitement des affections lymphatiques , et il y a peu d’années il composait, avec la gentiane et quelques autres amers , toute la thérapeutique du rachitis , des scrophules , etc. Aujourd’hui on administre ces remèdes toniques avec un peu plus de réserve: nous devons cette sage modification à l’école physiologique. Ce n’est pas que les médecins instruits n’eus-

sent remarqué depuis long-temps les mauvais effets du quinquina dans les scrophules qui attaquent les enfans doués d’une grande irritabilité , qui ont la peau sèche , brûlante, l’abdomen sensible *, mais la foule, toujours attachée aux méthodes nouvelles , ne voulait reconnaître dans cette affection pathologique que la faiblesse des tissus , le relâchement de la fibre ; et , d’après cette théorie exclusive, elle administrait dans tous les cas des doses généreuses de vin de quinquina , de teinture de gentiane , d’absinthe , le tout soutenu par un régime analeptique , des boissons excitantes , etc. Ce traitement a sans doute produit quelques guérisons 5 mais il faut convenir aussi qu’il a fait beaucoup de victimes.

Malgré les éloges prodigués au quinquina par Fordyce , Fothergill, Bond, Wihtt, etc., ce médicament est pernicieux dans l’état inflammatoire des glandes : il étend alors l’irritation jusqu’aux glandes lymphatiques encore saines, et, suivant la remarque de M. Baumes , ce sont ordinairement celles du poumon qui s’affectent. Mais on peut le donner avec confiance aux sujets d’une constitution molle , qui éprouvent une faiblesse générale , des langueurs d’estomac avec anorexie, des diarrhées provenant d’une débilité intestinale, etc. Fothergill l’a employé avec succès dans les ophthalmies scrophuleuses , en y joignant l’usage du calomel et du soufre doré d’antimoine. On obtient aujourd’hui des effets semblables du sulfate de quinine et du calomel administrés sous la forme de pilules. J’emploie fréquemment cette précieuse combinaison dans les

ophthalmies invétérées, dans l’engorgement atonique 11. 18

des glandes , les bouffissures , les cachexies muqueuses , les dartres provenant de la même source, etc. Lorsque les enfans sont irritables , je les prépare à ce remède par les bains tièdes , les boissons délayantes et un régime végétal.

On a recommandé d’avoir recours au quinquina pour réprimer les flux sanguins fomentés par la faiblesse et l’inertie des vaisseaux capillaires exhalans. Nous nous sommes déjà expliqués relativement à l’hémoptysie périodique, et nous avons fait sentir avec quel ménagement il fallait employer ce remède , malgré les faits rapportés par les auteurs. Il en est de même des autres fluxions sanguines, qu’on distingue sous le nom hémorrhagies passives , et qu’on observe chez les personnes faibles , nerveuses. Si quelquefois on les a combattues avec succès par le quinquina, dans d’autres circonstances on a provoqué la plüogose , et même la suppuration des tissus qui en étaient le siège. Les écoulemens muqueux , les leucorrhées chroniques qui attaquent les femmes sédentaires, d’une complexion faible, d’un tempérament lymphatique, indiquent l’usage du quinquina et des substances amères -, mais qu’on se garde bien de les administrer si les voies utérines sont douloureuses ou dans un état de spasme et d’irritation , si le pouls est fébrile , la peau chaude , sèche , etc. Les flux leucorrhoïques qui surviennent à l’âge de quarante-cinq ou cinquante ans, après la cessation des règles , doivent être traités avec la plus grande réserve. Cependant , lorsque les digestions sont lentes et imparfaites, on peut prescrire les préparations de quinquina à petites doses , afin de rétablir peu à peu

les fonctions du système gastrique. Les flueurs blanches qu’éprouvent les femmes sanguines , irritables , ainsi que les jeunes filles d’ailleurs fortement constituées et qui ne sont pas encore nubiles , contre-indiquent formellement l’emploi du quinquina. On leur oppose avec succès la méthode tempérante , les bains et les antispasmodiques. Au reste , pour triompher de ces maladies , il faut étudier avec soin les causes infiniment variées qui les entretiennent, faire parfois une médecine expectante , et profiter habilement des voies que la nature affecte pour en opérer la solution.

C’est dans les mêmes principes qu’il faut traiter la chlorose, l’aménorrhée , les obstructions abdominales, et quelques autres affections chroniques, où l’on prodigue quelquefois si mal à propos la méthode stimulante. Le quinquina deviendra un remède précieux dans ces maladies, si les organes sont exempts d’irritation ou de phlogose ; si le pouls est lent, faible , le teint pâle, le tissu cellulaire lâche et comme bouffi; enfin , s il existe des signes évidens d’une langueur générale.

Parlerons-nous des propriétés anthelminthiques du quinquina et de son heureuse association avec la valériane , le calomel , pour détruire la diathèse vermineuse ? Dirons-nous que cette écorce a été éprouvée , avec plus ou moins d’avantage, dans les affections scorbutiques , par Lind , Cramer, Brocklesby, et que son usage est surtout réclamé par les hémorrhagies symptomatiques, les ulcères sanieux et putrides; que ses préparations diverses sont d’une application pour ainsi dire populaire , pour hâter les progrès de la con^

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valescence , à la suite des maladies de long cours , lorsque les forces vitales ont reçu une atteinte profonde ; qu’elles corroborent peu à peu tous les organes , et spécialement le système gastrique , dissipent l’anorexie , les flatuosités , l’œdème des extrémités inférieures , et cet état cachectique qui , abandonné aux seules ressources de la nature affaiblie , amène si souvent des infdtrations cellulaires , des hydropisies , des obstructions incurables ? On attribue également au quinquina une faculté prophylactique , et beaucoup de médecins le conseillent , concurremment avec les moyens que fournit l’hygiène, comme un préservatif des maladies contagieuses qui régnent dans les pays humides et insalubres. Toutefois , lorsqu’une épidémie offre des fièvres intermittentes ou rémittentes d’un caractère pernicieux , il faut en user sobrement , pour ne pas habituer les organes à un remède qui agirait ensuite avec beaucoup moins d’énergie , si la maladie venait à éclater.

Enfin, pour terminer le tableau , déjà si étendu des propriétés du quinquina, nous devons mentionner ici ses effets salutaires dans l’empoisonnement produit par les préparations antimoniales , et notamment par l’émétique. Lorsque cette substance saline a été avalée depuis peu de temps , l’eau tiède pure , miellée ou sucrée , prise en abondance , fait cesser pour l’ordinaire les accidens en favorisant le rejet du poison. Mais si le malade n’a point vomi , il faut lui donner une forte décoction de quinquina , afin d’opérer la décomposition de l’émétique.

Passons maintenant aux préparations qu’on fait

subir au quinquina et à la manière de les administrer. La préparation la plus simple est la poudre qu’on obtient de cette écorce. Les uns recommandent de mêler avec le plus grand soin les premières et les dernières poudres, afin d’obtenir une poudre bien mélangée; d’autres veulent qu’on jette la première poudre , et qu’on préfère la dernière obtenue. Suivant MM. Pelletier et Caventou, celle-ci est plus résineuse, et par conséquent plus fébrifuge. Les doses varient suivant le caractère de la fièvre ou de la maladie qu’on veut combattre. On la donne seule ou associée à des aromates, à des substances amères, excitantes, etc., et délayée dans un peu d’eau , un peu de vin , ou incorporée dans un sirop, dans du miel. L’eau, le vin, l’alcohol se chargent des principes actifs du quinquina. On prépare avec ces liquides des extraits , des infusions , des décoctions , des teintures simples ou composées, etc.

On distingue trois sortes d’extraits de quinquina , deux préparés avec l’eau et un autre avec l’alcohol. Le premier est un extrait mou , préparé par la décoction de l’écorce. Suivant les chimistes que nous venons de citer, il contient non-seulement tous les principes du quinquina solubles par eux-mêmes , mais encore plusieurs substances qui se dissolvent par l’intermède des premières , lorsqu’elles ont un certain degré de concentration. Us proposent, pour améliorer cette préparation , d’étendre de beaucoup d’eau les décoctions de quinquina, de les fdtrer froides, et de les concentrer ensuite jusqu’à consistance requise : on aurait alors un extrait qui, sous une masse donnée, con-

tiendrait beaucoup plus de sel cinchonique , et qui aurait par conséquent beaucoup plus d’activité. Le deuxième extrait est le produit de la macération : il est connu sous le nom d'extrait sec , ou sel essentiel de Lagaraye . Il est formé de kinate de chaux , de gomme, de matière colorante, et contient très-peu de sel cinchonique. Le troisième est également un extrait sec qu’on obtient en distillant au bain-marie la teinture alcoholique de quinquina parfaitement saturée, jusqu’à ce qu’il ne reste plus que le quart du liquide. On continue ensuite l’évaporation à une douce chaleur, et on conserve le produit dans des vases exactement fermés. Le docteur Chrestien , de Montpellier, emploie dans sa pratique deux préparations analogues : l’une , qu’il nomme résine, s’obtient en faisant évaporer à un feu très-doux la teinture alcoholique de quinquina; l’autre, désignée sous le nom d'extracto-résineux, est le produit d’une teinture de quinquina préparée avec l’eau-de-vie. Ces deux substances se prescrivent à la dose de dix à quinze grains dans un véhicule aqueux. La première surtout est très-fébrifuge : mêlée avec moitié dose de sel d’absinthe, elle remplace avantageusement le quinquina chez les femmes enceintes, les enfans, et en général chez les personnes qui ont une grande répugnance pour cette écorce.

Ces divers extraits , et particulièrement l’extrait mou, font partie d’une foule de prescriptions magistrales. Lorsqu’on les administre isolément pour obtenir un effet tonique, la dose est de dix, quinze ou vingt grains , et plus ; mais elle doit s’élever à deux gros , et

même jusqu’à une demi-once, lorsqu’on veut remplacer la poudre de quinquina. Toutefois , dans les fièvres intermittentes graves, cette dernière forme doit toujours être préférée à l’extrait.

Poudre fébrifuge. Prenez , quinquina gris réduit en poudre fine, une once et demie; magnésie, six gros. Mêlez exactement, et divisez en dix-huit prises égales. Cette préparation, employée par Lorentz , médecin des armées françaises, convient spécialement dans les fièvres quartes rebelles. On donne huit prises le premier jour de l’intermission , huit le lendemain , et les deux autres le jour de l’accès. On peut délayer cette poudre dans un véhicule quelconque , ou l’administrer sous la forme d’électuaire. Dans les fièvres intermittentes pernicieuses, on donne ordinairement le quinquina sans mélange , depuis une jusqu’à deux et trois onces pendant l’apyrexie. Lorsque le danger était pressant et la récidive imminente, le docteur Coutanceau donnait jusqu’à dix onces de quinquina, et même plus , pour compléter le traitement des fièvres pernicieuses qui ont régné épidémiquement à Bordeaux en 1 8o5 . C’est ainsi que Galeazzi fut obligé de faire prendre jusqu’à une livre de cette écorce pour dompter des fièvres opiniâtres. Ces doses peuvent paraître excessives; mais , lorsque les circonstances sont graves, il faut , pour ainsi dire, donner le quinquina à pleines mains (i).

(1) Ces doses effrayantes de quinquina , que les estomacs les plus robustes peuvent à peine supporter, sont aujourd’hui remplacées avec un avantage incontestable par le sulfate de quinine , dont il faut aussi savoir élever les doses , lorsque le danger le commande.

Poudre cathartique. Prenez , quinquina en poudre, carbonate de magnésie ( magnésie pure), de chaque demi-once; mêlez exactement, et partagez en huit doses. On en prend une tous les matins à jeun dans une tasse de thé léger. Cette poudre est un fort bon remède contre la constipation qui ne dépend point d’une irritation intestinale ; elle n’a pas l’inconvénient des purgatifs ordinaires, qui, après avoir excité les organes digestifs, les jettent dans un état d’atonie. Lorsque le ventre est paresseux , on obtient quelquefois avec un demi-gros seulement , répété plusieurs fois de suite , des selles plus faciles et plus régulières.

Quinquina tartarisé de Vogler. Prenez , écorce de quinquina choisie et finement pulvérisée , six gros ; tartrate acidulé de potasse , deux ou trois gros. Mêlez pour une poudre dont on donne trente ou quarante grains deux ou trois fois par jour. Yogler la recommande comme un remède de la plus grande efficacité dans les constipations opiniâtres. Son usage a dissipé des vertiges, des spasmes, des gonflemens , des oppressions , des flatuosités , et plusieurs autres accidens occasionés par la constipation. Il a également observé les bons effets du quinquina mêlé avec quelques grains de magnésie , chez les enfans d’une constitution débile, et dont le ventre est paresseux. Ce médicament corrobore les intestins affaiblis, apaise les tranchées, les convulsions , et prévient la diathèse vermineuse. (Vogler, Pharmacologia , page 35.)

Êlectuaire fébrifuge et antispasmodique. Prenez , quinquina rouge , deux onces ; valériane sauvage , demi-once; extrait d’opium aqueux , trois grains; sirop

d’écorce d’orange , quantité suffisante pour former un électuaire , qu’on divisera en douze prises à prendre toutes les deux ou trois heures. Cette préparation est consacrée au traitement des fièvres intermittentes accompagnées de dévoiement et de symptômes nerveux.

Electuaire astringent de Tissot. Prenez , conserve de roses rouges, trois onces; conserve de romarin et de quinquina pulvérisé, de chaque une once et demie; menthe , deux gros; cachou, un gros ; essence de cannelle, deux gouttes. Mêlez, et faites un électuaire avec le sirop de gomme arabique. Cet électuaire dont on prend un ou deux gros , le matin et le soir, est très-propre à combattre les pollutions nocturnes, les vieilles leucorrhées , et autres flux muqueux provenant de causes débilitantes.

Infusion froide de quinquina du docteur Virej. Prenez, quinquina choisi concassé, une once; eau commune , une livre. On infuse pendant deux jours en un matras fermé ; on passe, on décante. La liqueur doit être de belle couleur, comme pour faire l’extrait sec de quinquina de Lagaraye : elle se prend par verres comme tonique et fébrifuge.

Décoction antifébrile. Prenez , quinquina concassé, une once; fleurs d’arnica, un gros; eau bouillante , une livre. On fait bouillir le quinquina jusqu’à réduction de moitié ; ensuite on retire du feu, et on ajoute l’arnica , qui infuse demi-heure; on passe, et on ajoute deux onces de sirop de camomille. La dose de cette décoction est de trois ou quatre cuillerées de deux heures en deux heures , dans les intervalles de la fièvre.

Décoction de quinquina du professeur Hu feland .

Prenez, quinquina pulvérisé, une once-, faites bouillir clans douze onces d’eau jusqu’à réduction de moitié , et passez la décoction. Faites infuser à froid, pendant quelques heures , une demi-once de la même écorce dans huit onces d’eau 5 agitez de temps en temps-, et filtrez. Mêlez ensuite les deux liqueurs. Cette préparation , qu’on peut édulcorer avec le sirop de cannelle ou d’écorce d’orange , est consacrée au traitement de l’affection scrophuleuse ; on en donne une ou deux cuillerées toutes les deux heures, plus ou moins, suivant l’âge du malade, lorsque les forces sont languissantes. Elle convient surtout vers la fin de la maladie , pour remédier à la faiblesse des vaisseaux lymphatiques ; mais il faut s’en abstenir, s’il existe quelque inflammation particulière ou une suppuration tenant à un état inflammatoire encore existant.

Teinture alcoholique simple du docteur Chrestien. Prenez, quinquina rouge, deux onces; alco^ hol à trente-six degrés, vingt-quatre onces. Infusez suivant les règles de l’art, ou bien faites digérer la même quantité de quinquina dans de l’eau-de-vie à vingt-deux degrés. (. Méthode iatrcilepti que.) En ajoutant une ou deux onces de teinture alcoholique à deux livres de vin de Roussillon , de Xérès ou de Madère , on obtient un vin de quinquina très-efficace contre les affections asthéniques.

Teinture de quinquina composée d’Huæham.

Prenez , écorce de quinquina rouge , deux onces ; écorce d’orange , une once et demie ; racine d’aristoloche serpentaire , trois gros ; safran , un gros -, cochenille, deux scrupules; alcohol délayé, vingt onces.

Laissez digérer pendant huit jours, et filtrez. La dose est d’un à quatre gros , de quatre en quatre heures , ou à des distances plus ou moins éloignées. On la donne dans du vin ou dans une eau aromatique , et on y ajoute parfois quelques gouttes d’élixir de vitriol. Huxham la recommande dans la fièvre lente nerveuse , dans les maladies putrides et malignes. D’après cet excellent praticien , elle réprime la tendance à la décomposition putride. ( Essai sur les différentes espèces de fièvres. )

On peut combiner les préparations diverses de quinquina , tantôt avec des excitans diffusibles , tels que le camphre , le musc , le castoréum , l’acétate d’ammoniaque , l’éther sulfurique , la teinture anodine de Sydenham ; tantôt avec des aromates , tels que la cannelle , le macis, le gérofle, etc. ; enfin avec des substances amères, âcres ou astringentes , comme l’angusture , la gentiane, l’arnica, le polygala de Virginie, le cachou, la gomme kino , etc. Ces différentes mixtions sont d’un très -grand secours pour le médecin qui sait les varier à propos et les administrer avec méthode.

Potion antiseptique de Stromejer. Faites bouillir une once de quinquina concassé dans vingt onces d’eau jusqu’à réduction de seize onces. Partagez cette décoction en deux fioles 5 dans la première , que vous désignerez par le n° 1 , vous mettrez un gros de carbonate dépotasse; et vous ajouterez à la seconde, marquée n° 2 , un gros d’acide sulfurique affaibli. Le malade prendra toutes les heures une cuillerée à bouche de la potion n° 1 , et immédiatement après la meme dose de la potion n° 2.

Cette combinaison du quinquina avec le gaz acide carbonique convient surtout dans le traitement des fièvres putrides d’origine bilieuse, où l’estomac conserve une très-grande irritabilité , lorsque cette faculté semble éteinte ou considérablement diminuée dans la plupart des autres organes. Elle excite parfois une dérivation salutaire sur le gros intestin , et des selles abondantes avec turgescence hémorrhoïdale.

Potion de quinquina excitante . Prenez , quinquina réduit en poudre , une once ; cannelle fine, un gros et demi ; macis , un scrupule. Faites infuser pendant deux heures dans dix onces d’eau bouillante , et ajoutez à la colature , sirop de quinquina vineux , deux onces.

Mixture de quinquina fébrifuge et antiputride. Prenez , extrait mou de quinquina , demi-once ; sirop de limon , une once ; teinture de quinquina , six gros ; eau de menthe, cinq onces. Ainsi que la potion précédente , on l’administre par cuillerées pendant la rémission des fièvres qui s’accompagnent de symptômes adynamiques.

Mixture de quinquina du docteur Chrestien. Prenez, résine de quinquina, un gros; sel d’absinthe, demi-gros. Triturez avec soin, et ajoutez, eau de camomille, trois onces; sirop de quinquina, une once. On peut porter la dose de la résine jusqu’à deux ou trois gros , en augmentant celle du sel d’absinthe dan les mêmes proportions. On en donne une ou deux cuillerées à bouche de deux en deux heures dans le traitement des fièvres intermittentes. On pratique en même temps , pendant l’apyrexie , des frictions sur l’aF-

domen et dans l’intérieur des cuisses , avec la teinture aleoholique de quinquina. On emploie environ deux onces de teinture pour deux ou trois frictions. La méthode d’absorption convient surtout aux sujets d’une constitution irritable, et qui éprouvent un dégoût invincible pour le quinquina.

Des expériences nombreuses ayant confirmé la vertu antifébrile des principes alcalins extraits du quinquina, on peut employer maintenant avec confiance le sulfate de quinine ou de cinchonine dans le traitement des fièvres intermittentes (1). La dose est de dix à quinze grains , divisés en deux ou trois prises , qu’on administre, pendant l’intermission de la fièvre, dans une cuillerée d’eau très-sucrée ou dans une hostie. On augmente la dose d’un tiers, et quelquefois davantage, pour les fièvres quartes. Lorsque l’accès est dissipé, on continue l’usage de ces préparations salines , à doses décroissantes, pendant quelques jours.

Au reste , il est des cas où le sulfate de quinine excite vivement les organes digestifs -, c’est ce qui arrive chez les enfans délicats , chez les femmes nerveuses , chez les hommes qni ont contracté la fièvre à la suite de grands travaux, ou qui sont en proie à de vives sollicitudes. Ici la méthode endermique dont nous avons déjà parlé plusieurs fois a un grand avantage sur les méthodes ordinaires. On applique le sulfate de quinine sur la peau dénudée au moyen d’un vésicatoire , ou bien on fait des

(1) Je terminais cet article en 1822, c’est-à-dire à une époque où l’usage des sels alcalins du quinquina n’étaient pas encore généralement adopté ; mais je voyais dans l’avenir tous les bienfaits de cette brillante découverte.

frictions à la partie interne des cuisses avec une pomade dans laquelle on a incorporé ce sel.

M. Pointe , médecin de PHôtel-Dieu de Lyon , emploie les sels de quinine en frictions sur les gencives et sur la face muqueuse des lèvres ; c’est la méthode de Clare, chirurgien anglais, à l’égard du calomel. Par ce moyen ingénieux il a guéri des fièvres de tous les types , et il a pu combattre avec succès celles qui étaient accompagnées d’une irritation gastro-intestinale.

On place la poudre de quinine sur l’extrémité humectée du doigt indicateur, et on frictionne les gencives, ainsi que la face interne des lèvres et des joues, pendant huit ou dix minutes, de manière à déterminer l’absorption du sel. Il faut avoir soin de ne point avaler la salive dont les frictions augmentent ordinairement la sécrétion 5 si elle est trop abondante , on fera mieux de la rejeter. La dose de sulfate de quinine pour chaque friction est de trois , quatre ou six grains. On peut d’ailleurs modifier ces doses suivant le caractère plus ou moins rebelle de la fièvre. La friction doit être répétée deux ou trois fois par jour. Lorsque les gencives sont molles ou saignantes, on se contente de frictionner la face intérieure des joues et des lèvres.

M. le docteur Brachet, de Lyon, a employé le même moyen pour dissiper des fièvres intermittentes dont les accès se reproduisaient , soit avec des vomissemens opiniâtres, soit avec délire et oppression. La Gazette Médicale de Paris (juillet i83o) rapporte quelqites-unes de ces observations qui nous ont paru d’un haut intérêt pour la thérapeutique.

Sirop de quinine du docteur Magendie. Prenez ,

sirop simple , deux livres ; sulfate de quinine, soixantequatre grains. On peut composer ce sirop avec la cinchonine , dans les mêmes proportions. On le donne par cuillerées , dans les cas de fièvres intermittentes , aux enfans, aux vieillards, aux personnes délicates dont l'estomac ne peut supporter le quinquina en substance. Les praticiens ont souvent constaté ses heureux effets à la suite des fièvres muqueuses et gastriques où l’on a prodigué les débilitans et les évacuations sanguines.

Teinture de quinine. Prenez, sulfate de quinine, douze grains; alcohol à trente-quatre degrés, deux onces. A l’exemple du docteur Chrestien , on pourrait employer cette teinture alcoholique en frictions sur la peau, et particulièrement sur le trajet des vaisseaux lymphatiques , pour dissiper les accès fébriles , lorsque l’estomac irrité repousse toute espèce de préparations de quinquina.

Parmi les applications médicamenteuses qu’on prépare avec cette écorce, il faut comprendre les elystères, les fomentations , les bains, les épithèmes , etc. Rosen , atteint d’une hémitritée à la suite d’une fièvre mésentérique de mauvais caractère , parvint à se guérir en appliquant , pendant hui (jours sur le creux de l’estomac, une décoction saturée de quinquina : on réchauffait cet épithème dès qu’il commençait à se refroidir. Samuel Pye faisait ceindre le tronc des enfans malades avec une espèce de camisole composée de deux toiles fines mollement piquées, où l’on avait interposé cinq ou six onces de quinquina réduit en poudre. A l’aide de ce moyen ingénieux , il a dissipé des accès de fièvre, des toux, des mouvemens spasmodiques. Barthez a em-

ployé cette méthode avec le meme succès. Guillaume Alexander s’est servi des bains préparés avec la décoction de quinquina , et s’est ainsi délivré d’une fièvre intermittente. Hufeland les conseille contre la maladie scrophuleuse 5 trois onces de quinquina suffisent ordinairement pour un bain. On y ajoute avec avantage quelques poignées de fleurs de lavande , de camomille romaine, de feuilles de menthe, de sauge et de scordium. Ces bains médicinaux fortifient les enfans scrophuleux ou atrophiés , et qui ne peuvent supporter les remèdes intérieurement , à cause de la faiblesse ou de la grande irritabilité de leur estomac.

Enfin on a recours aux fomentations, aux lotions, aux cataplasmes préparés avec le quinquina, dans les cas de gangrène extérieure, d’ulcères putrides, atoniques , à la suite des plaies , des brûlures , des commotions violentes, etc. Il est quelquefois avantageux d’animer ces divers topiques avec le camphre , la poudre d’arnica , l’alcohol , le vin aromatique. Lorsque la gangrène se développe avec la prostration du système général des forces , on prescrit en même temps à l’intérieur de fortes doses de quinquina dans du vin généreux.

CAFIER. COFFEA.

Calice très-petit, à cinq dents. Corolle en entonnoir; tube cylindrique ; orifice un peu dilaté ; limbe plane à cinq lobes. Étamines saillantes. Baie ovoïde ou arrondie , rarement oblongue , ombiliquée. Graines recouvertes d’une arille, planes d’un côté, convexes de l’autre.

Heureux le climat qui voit naître et fleurir ce noble végétal ! Heureux aussi les peuples qui savourent ses graines, dont l’incomparable parfum aiguise l’esprit, rehausse le génie ! Que de choses dans une tasse de café , depuis la chanson jusqu’au poème héroïque , depuis le drame jusqu’à l’ordonnance d’une bataille!

C’est après la tasse de café que Napoléon faisait ses dispositions pour l’attaque. Le voilà sur son cheval blanc , en petit chapeau , en casaque grise , oui en casaque grise , sorte de talisman qui fait battre tous les cœurs. Quel contraste! Tant de simplicité et tant d’héroïsme ! Son regard est calme , mais fier et pénétrant comme celui de l’aigle. Il vient de haranguer ses soldats} sa voix a retenti comme celle d’Achille 5 elle a porté la terreur dans les rangs ennemis.

Dans son exil , dans ses malheurs , ce doux nectar venait consoler son âme 5 il allégeait ces douleurs cruelles que la philosophie seule ne saurait faire supporter. Alors ses idées étaient moins sombres , moins empreintes de cette mélancolie active qui consume l’existence. Pendant ces courts instans de quiétude , sa pensée le rapprochait de cette belle France qu’il ne pouvait s’empêcher d’aimer et de regretter, de cette France où il 11. 19

PHYTOGRAPH1E

avait laissé de si glorieux souvenirs ; où il avait terminé la guerre civile , apaisé les ressenti mens , comprimé les mauvaises passions , où il avait rétabli l’ordre , reconstitué l’administration , ranimé les arts et l’industrie. Que son ombre illustre se console! Amis et ennemis, tout le monde a déploré son infortune.

Mais éloignons ces graves souvenirs qui nous attristent; revenons au café qui nous console, au café, le charme, la grâce, la vie des réunions. Surtout qu’il vienne exhalant tout son arôme; qu’une autre Hébé, à la taille élégante, au bienveillant sourire , le verse de sa blanche main, vous verrez la gaîté , le bonheur agiter toutes les physionomies; les bons mots, les doux sentirnens , couleront sans contrainte. La prude aura moins d’embarras , la dévote plus d’abandon, le financier moins de raideur, le savant plus de modestie , le diplomate plus de franchise. Oh ! l’admirable breuvage , qui recompose ainsi le monde , et nous le fait voir à travers la gaze transparente des illusions !

Avez-vous quelquefois assisté à un déjeuner champêtre, servi dans une île formée par un beau lac, ou bien au bord d’un simple ruisseau, murmurant sur des cailloux, à l’ombre d’un vieux chêne? Des corbeilles sont remplies de fraises cueillies sur le coteau voisin , une jatte de porcelaine contient une crème épaisse d’où s’exhalent les parfums des herbes nouvelles. Là sont de petits pains savoureux ; ici fume le nectar d’Arabie préparé par la maîtresse de la maison. Dans les yeux des convives qu’un doux accord a réunis se peignent le contentement et le plaisir. La pureté de l’air, l’aspect de la nature , ont renouvelé toutes les sensations. Un vent

frais se glisse dans le feuillage pour tempérer la chaleur du jour; la vermeille salicaire semble prendre part à la fête; elle sourit, elle balance ses beaux épis à côté des saules dont les rameaux se reproduisent dans l’onde doucement agitée.

Une blanche nymphe s’avance , portée sur un radeau de verdure : c’est la plus belle fleur des ruisseaux; ses superbes corolles s’entr’ouvrent pour embaumer ce riant asile. Les oiseaux chantent dans les taillis , le chant des pâtres retentit au loin dans le vallon ; toute cette harmonie agreste, tous ces bruits, tous ces murmures, tous ces parfums , mêlés à la paix des ombrages , à la beauté du ciel, reposent l’âme et lui font goûter un indicible charme.

CAFIER D’ARABIE. COFFEA ARABICA .

Coffea arabica. Linn. Spec. 245. Kern. Gen. Plant, v. 5. icon. Juss. Acad. 388. t. 7.

(Planche 7 40

C’est un arbrisseau toujours vert, qui s’élève jusqu’à vingt-cinq pieds de hauteur, sur une tige ordinairement droite, de trois à quatre pouces de diamètre. Ses rameaux sont presque cylindriques , opposés deux à deux , et situés de manière qu’une paire croise l’autre ; une écorce fine et grisâtre les recouvre , ainsi que la tige. Les feuilles sont ovales, lancéolées, ondulées, d’un vert luisant à leur face supérieure , d’un vert pâle en dessous. On remarque vers la base de leurs pétioles, sur la face nue des rameaux, deux stipules opposées dont la pointe se termine en alêne. Les fleurs sont

blanches , d’une odeur suave , à cinq divisions , et groupées quatre ou cinq ensemble dans les aisselles des feuilles. Les fruits ont en quelque sorte la forme et la couleur de nos cerises ; ils sont ombiliqués à leur sommet, et contiennent, sous une pulpe d’un goût douceâtre , deux graines ou semences ovales , aplaties et sillonnées d’un côté , convexes de l’autre , d’une consistance cornée, d’une odeur et d’une saveur aromatiques qui se développent par la torréfaction.

L’arbrisseau qui produit le café croît naturellement en Arabie et dans la Hante-Éthiopie. Celui que l’on cultive dans l’Yémen, celui d’Ouden spécialement, porte un fruit jaunâtre, d’une agréable odeur, appelé par excellence café Moka : c’est le plus parfait de l’univers. Au reste , l’arbre qui donne le café ne se trouve point à Moka • le littoral de toute cette partie de l’Arabie n’est qu’une plaine aride et sablonneuse ; mais l’intérieur, ou la partie montagneuse, est entrecoupé de belles et fertiles vallées où abondent le café , les dattes, le froment , la myrrhe , et une infinité de plantes aromatiques.

Dans les lieux découverts ou exposés au midi , on entremêle les cafiers de grands arbres dont la large tête les protège contre le soleil brûlant de l’Arabie. Le Djiabal entier (hautes terres d’Yémen ) , entre les sables ardens qui bordent la rive orientale de la mer Rouge et ceux de l’immense désert de l’Arabie intérieure , est comme une grande oasis avec ses bocages de cafiers et de dattiers , où bondissent les singes , où glissent les serpens verts.

Le café fut transporté de Moka à Batavia , de Batavia

à Amsterdam , et d’Amsterdam au Jardin des Plantes de Paris. Les immenses plantations de cafiers qui enrichissent nos colonies viennent toutes de deux pieds qu’on tira des serres du Jardin du Roi. C’est Declieux , officier de marine , qui fut chargé de porter ce trésor aux Antilles. Le voyage fut long et périlleux. L’eau étant devenue rare sur le vaisseau , il partagea chaque jour avec ses arbustes chéris la faible ration qu’on lui donnait.

On cultive le cafier à Batavia , aux îles de France et de Bourbon , dans les Guy ânes française et hollandaise , ainsi que dans toutes les Antilles.

Les uns les plantent en quinconce , les autres en parallélogrammes exacts , en bosquets ou en groupes ; on en fait des allées prolongées en tout sens , des haies en forme de charmille, des buissons épars. Au bout de trois ans les arbrisseaux ont déjà plusieurs pieds de hauteur, et ils s’élèveraient de plus en plus , si l’usage de les étêter n’avait prévalu. Chaque arbrisseau est alors garni de branches presque depuis sa base, où les plus longues s’étendent horizontalement ; celles qui les suivent ayant moins de longueur, et ainsi proportionnellement jusqu’à la cime , leur réunion forme une pyramide qui , bientôt couverte de feuilles d’un vert agréable , et d’une infinité de fleurs d’un blanc éblouissant , d’une odeur délicieuse , flatte également la vue et l’odorat. C’est surtout un spectacle ravissant lorsque l’œil s’étend sur une plantation considérable , telle que de mille ou quinze cents cafiers , plantés en allée ou en quinconce, garnis de feuilles, de fleurs, de fruits de diverses couleurs , dont l’assemblage pré-

PH YTOGR APHIE

sente des nuances variées , et du milieu duquel s’exhale un parfum exquis.

Ces arbres ne produisent guère dans les premières années qu’une livre de graines. Cette fructification devient de plus en plus abondante , et se prolonge pendant vingt-cinq, trente, et quelquefois quarante ans. La récolte se fait au moment où les baies ont pris une couleur foncée et presque noire. On les cueille de manière à ne 'pas confondre celles qui ne sont pas mûres , et on les fait sécher au grand air , au soleil , ou dans des étuves , car on emploie ces différentes méthodes ; lorsque la pulpe a disparu et que la dessiccation est complète , on pile les coques pour en obtenir les graines.

En Arabie la principale récolte se fait au mois de mai. C’est alors une incroyable activité par tout le pays. Des milliers de montagnards aux turbans blancs, aux larges chemises rayées blanc et bleu; des femmes couvertes de vètemens quadrillés , à peu près pareils au tartan écossais , se répandent à travers les jolis bosquets qui couvrent les revers des coteaux, étendent des pièces de toile sous les arbres qu’ils secouent légèrement, recueillent les fruits qui se détachent des rameaux , et les font sécher au soleil jusqu’à ce que la fève puisse se séparer de sa coque. On fait ensuite sécher les fèves une seconde fois, puis on les vanne.

Après le café d’Arabie, connu sous le nom de café Moka , on place ceux de la Guyane , de Bourbon et de l’île de France, ceux de Java et de quelques colonies hollandaises. Viennent ensuite les cafés de la Martinique , souvent préférés , mais beaucoup moins suaves ;

ceux de Saint-Domingue , du Brésil , et d’autres pays où la naturalisation s’est faite plus tard , et où peutêtre la culture n’a pas été aussi soignée.

Ces différens cafés se distinguent par la forme , la couleur, et surtout par le parfum des grains, qui est plus ou moins agréable. Celui de Moka est petit , jaunâtre , très-aromatique. Le café de l’ile Bourbon s’offre sous la forme de grains allongés , blanchâtres , d’un parfum délicat ; celui de la Martinique est verdâtre et d’une saveur un peu herbacée. Sonnini assure (V oyage en Égypte ) que le café d’Arabie se trouve rarement pur dans le commerce. Une fois parvenu au Caire , où il descend par le Nil , les marchands le mêlent avec du café de l’Amérique. A Alexandrie il éprouve encore un nouveau mélange entre les mains des facteurs qui l’expédient à Marseille , où il ne manque guère d’être encore altéré ; en sorte que le prétendu café moka que l’on prend en France n’est souvent que celui des colonies d’Amérique , mêlé avec un tiers et rarement avec la moitié du véritable café de l’Yémen.

En général, la couleur n’indique point d’une manière sure les qualités du café. Le moka est ordinairement blond, mais quelquefois aussi d’une teinte verdâtre. Le café de la Martinique n’a pas toujours la robe d’un vert prononcé 5 il est parfois d’un vert pâle ou roussâtre , sans rien perdre de sa bonne qualité. Mais il faut se méfier de toute espèce de café dont la couleur est brune ou noirâtre -, c’est un indice d’un commencement de décomposition.

On croit que la figure arrondie de quelques cafés répandus dans le commerce , principalement de ceux

qui portent le nom de Bourbon , constitue des espèces differentes ; c’est une erreur. Ces grains sont le résultat des baies qui ne contiennent quelquefois qu’une graine , laquelle , n’étant point gênée et aplatie , prend une forme globuleuse en recourbant ses bords en dedans. Cette configuration ayant un coup d’œil plus agréable , on trie les grains arrondis , et on les fait passer pour un café d’une qualité supérieure. Le parfum au reste n’en est pas plus parfait , et ce choix pourrait même se faire dans toutes les balles de café qu’on nous apporte , car dans toutes on rencontre plus ou moins de ces fèves globuleuses.

Cette différence se trouve plus souvent en Arabie et à l’île de Bourbon que partout ailleurs. Les baies ne sont point monospermes naturellement ; mais il arrive quelquefois que l’une des fèves avorte; alors la fève fécondée acquiert plus de volume , et s’arrondit , ne trouvant plus d’obstacle qui la gêne.

analyse chimique.

Cadet de Gassicourt , qui a soumis le café à l’analyse ? y a découvert un mucilage abondant , beaucoup d’acide gallique , une matière résineuse , une huile essentielle concrète , de l’albumine , et un principe aromatique volatil. Payssé y a trouvé un acide particulier nommé cafique ou kinique. D’après Seguin , le café donne un principe amer, de l’albumine , et outre le principe acide , une huile inodore , dans le café non torréfié, indépendamment de l’huile empyreumatique amère qu’y développe la torréfaction.

M. Pelletier a extrait du café une substance parti-

culière qu’il appelle caféine , mais qui n’est point un alcali. On l’obtient en faisant des solutions alcoholiques avec le café non torréfié ; on les évapore pour en séparer l’alcohol ; on traite par l’eau qui dissout la caféine et laisse la matière grasse -, on sature la liqueur aqueuse par la magnésie, et on filtre. On fait ensuite évaporer jusqu’à consistance sirupeuse; on reprend par l’alcobol, qui dissout la caféine et la sépare d’une substance mucilagineuse insoluble dans l’alcohol. On filtre , et on fait évaporer.

M. Garot, sous-chef à la pharmacie centrale, obtient la caféine par le procédé suivant. On ajoute aux liqueurs filtrées et refroidies de l’acétate neutre de plomb, qui précipite les matières étrangères à la caféine 5 on filtre , on sépare le plomb , qui se trouve en excès dans la liqueur, par l’hydrogène sulfuré -, on filtre , et on fait bouillir pour chasser l’excès d’acide hydrosulfurique qui se trouve dans la liqueur. On sature l’acide acétique, provenant de l’acétate de plomb, par l’ammoniaque, et on fait évaporer à une douce chaleur. On continue l’évaporation jusqu’à ce qu’on aperçoive des rudimens de cristaux ; on laisse refroidir, et on obtient alors des cristaux de caféine. Ces cristaux n’ont besoin , pour être purs , que de subir une nouvelle cristallisation.

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