PE L EMPLOI DE LA STRYCHNINE DANS LE TRAITEMENT
de l’amaurose.
L’amaurose est , de toutes les maladies de l’organe de la vision, la plus grave et la plus rebelle. Sous l’influence de causes variées et le plus ordinairement insaisissables , l’œil est frappé de cécité et néanmoins conserve toute sa transparence ; aucun phénomène insolite n’a souvent précédé la catastrophe, et s’il a été remarqué quelques symptômes préliminaires ou concomitans , ils ont été si fugaces , que raisonnablement ils ne peuvent devenir la base d’indications thérapeutiques. Cependant la personne est aveugle.
Le médecin invoque à son aide tous les moyens dérivatifs ; il emploie les purgatifs , les cautères , le séton à la nuque , etc. -, il échoue. Il se rattache à l’idée que l’amaurose est liée à une cause spécifique , qu’elle tient à une syphilis mal guérie , à un principe dartreux, rhumatismal, goutteux; il la combat par les remèdes propres à ces affections ; il échoue le plus souvent encore ; et le malade , réputé par lui incurable, est condamné à être privé à jamais de la lumière du soleil.
C’est donc un service immense à rendre à l’humanité que de proclamer que la moitié au moins de ces aveugles par amaurose, abandonnés des médecins, peuvent recouvrer la faculté de voir.
Je n’oserais pas me prononcer d’une manière aussi
formelle , si des faits assez nombreux et des plus concluans ne m’avaient révélé la puissance du traitement par la strychnine dans les cas de cette nature.
L’action de l’extrait de noix vomique et de strychnine surtout est des plus énergiques; elle se porte principalement et peut-être uniquement sur la pulpe nerveuse de la moelle épinière et détermine des contractions plus ou moins violentes de tous les muscles; de telle sorte que les sujets qui sont soumis à ces médicamens, ont des secousses involontaires et comme galvaniques des membres. Cette action, portée à un plus haut point, amène le trismus et peut même aller jusqu’au tétanos. Cette propriété a été mise à profit dans le traitement des paralysies , et il serait facile de citer un grand nombre de guérisons dues uniquement à ce moyen.
Il était rationnel de penser que l’amaurose idiopathique pure, celle qui tient uniquement à la paralysie des nerfs optiques , recevrait une impression salutaire du traitement par la strychnine , si l’on pouvait diriger l’action de ce médicament sur le nerf paralysé ; mais comment y parvenir ? Administrée à l’intérieur comme dans les paralysies ordinaires, l’ensemble del’organisme en reçoit bien l’influence , mais l’effet spécial sur le nerf optique n’a point lieu.
La méthode endermique , c’est-à-dire le médicament introduit par la peau dénudée , s’offrait naturellement à l’esprit. A son aide il était possible d’agir presque immédiatement sur le nerf affecté. C’est ce procédé que j ai adopté depuis quatre ans , à l’imitation d’un médecin d Édimbourg qui en a eu la première idée;
et j’ai eu depuis lors des succès tellement inespérés , que je n’hésite pas à considérer cette méthode, que j’ai beaucoup perfectionnée , comme la seule ressource qui reste à la plupart des amaurotiques pour recouvrer la vue.
Ne m’occupant pas d’une manière spéciale des maladies des yeux , je n’ai pu recueillir un grand nombre d’observations relatives au traitement de l’amaurose par la strychnine ; mais cependant leur importance est telle qu’elles ne peuvent laisser aucun doute dans les esprits.
Sur sept amaurotiques aveugles que j’ai soumis à ma méthode , trois ont recouvré la vue complètement ; deux , qui ne voyaient le jour qu’imparfaitement , sont assez clairvoyans pour se conduire et même pour lire de gros caractères; les deux derniers n’ont éprouvé aucune amélioration.
Des trois personnes guéries, la première était un horloger aveugle depuis dix-huit mois. En deux mois et demi de traitement il a recouvré la vue de la manière la plus complète ; et depuis le mois d’avril 1 833, époque de la guérison , il a repris son état d’horloger : c’est prouver qu’il a aujourd’hui la vue la meilleure. Le second cas est encore fort important. Un compositeur d’imprimerie était à peu près aveugle depuis deux ans; grâce à cette méthode , il a repris aujourd’hui son état. Les deux malades qui n’ont été qu’incomplètement guéris, sont deux dames, dont l’une, habitant le Havre , est fdle d’un des premiers horlogers du Palais-Royal. Quand j’ai commencé le traitement, elle y voyait à peine pour se conduire , et , depuis neuf ans , elle n’avait ni lu ni écrit; aujourd’hui elle écrit à sa famille
d’une manière assez nette. L’amélioration qu’elle a obtenue ne s’est pas démentie depuis deux ans. Les deux sujets qui n’ont retiré aucun avantage de la strychnine , sont un ancien notaire de Paris , âgé de quarante-trois ans , et un perruquier de la rue Montmartre , âgé d’une soixantaine d’années.
Il m’est impossible d’indiquer ici toutes les particularités d’un traitement qui , en raison du médicament actif qui en fait la base , et de l’importance de l’organe sur lequel il agit , demande de fréquentes modifications , suivant les incidens qui se présentent 5 néanmoins je vais tâcher d’indiquer de mon mieux la marche que j’ai suivie.
Avant de commencer le traitement, il faut s’assurer que les humeurs de l’œil sont parfaitement transparentes, et que le malade distingue au moins d’un œil la lumière des ténèbres. Cette dernière condition est indispensable 5 si elle n’existe pas, il est, je crois, inutile d’employer la strychnine , elle n’aura aucun résultat. La perception de la lumière par un seul œil suffit ; car M. Roussel, l’horloger dont j’ai parlé, et qui était dans ce cas, a recouvré complètement la vue de l’œil gauche, quoiqu’il ne pût distinguer de ce côté la flamme d’une bougie placée à un pouce de l’organe.
Ces circonstances favorables une fois établies, je commence le traitement par une application de douze à quinze sangsues derrière l’oreille du côté que je veux d’abord attaquer ; si le sujet est pléthorique et disposé aux congestions cérébrales, j’applique les sangsues à l’anus. Dans tous les cas aussi , je purge préalablement ces malades avec une once d’huile de ricin.
Ensuite j’applique sur la tempe du même coté un vésicatoire de quinze lignes de diamètre que je laisse jusqu’au lendemain.
C’est cette plaie bien nette et bien rosée qui va servir de moyen d’introduction à la strychnine ; il est donc de la plus haute importance de la conserver dans un état convenable à l’absorption.
On ne se douterait pas que c’est là une des grandes dillicultés que j’ai rencontrées dans mon traitement, et que ce n’est qu’à force de tâtonnemens que je suis parvenu à la vaincre. En effet, la strychnine en poudre, comme je l’employai d’abord, déterminait en peu d’heures sur la plaie une fausse membrane épaisse fortement adhérente ; de sorte qu’un second pansement était sans nul effet , et que pour redonner à la plaie la propriété absorbante, j’étais obligé de réappliquer l’emplâtre vésicatoire tous les deux jours sur la même partie. J’essayai alors de mêler la strychnine avec la pommade de garou -, même inconvénient avait lieu. U en fut de même , quoiqu’à un moindre degré , en remplaçant une portion de la pommade de garou par du cérat. Je ne suis parvenu à peu près à mon but qu’en faisant préalablement dissoudre la strychnine avec une petite quantité d’alcohol. Voici la formule de la pommade que j’emploie , et dont les proportions doivent être rigoureusement suivies. Prenez, pommade épis— pastique ou au garou , un gros et un scrupule ; cérat de Galien, un gros et deux scrupules; strychnine dissoute dans q. s. d’alcohol, quatre grains : faites une pommade bien homogène.
Les pansemens sont faits le matin et le soir avec
douze grains de cette pommade étendue sur une feuille de poirée ou de papier brouillard. Les quantités de garou et de cérat doivent être invariables ; mais on augmente, selon le besoin et successivement, la dose de la strychnine , d’un grain chaque fois. Le plus haut que je l’ai portée a été à dix grains.
Aussitôt après le pansement et dès le premier jour, le malade reçoit l’influence de la strychnine; et déjà au troisième ou quatrième jour on peut avoir quelque indice sur le résultat probable du traitement. Le premier effet que l’on remarque est le sentiment d’étincelles plus ou moins nombreuses et actives dans le fond des deux yeux , et surtout dans l’œil du côté où est placé le vésicatoire. Ces étincelles sont d’une haute importance ; si elles n’existaient pas , on devrait mal augurer du succès du traitement. La quantité des étincelles est aussi une chose digne de remarque : elles sont quelquefois noirâtres , d’autres fois blanches ou rouges. Les étincelles rouges sont les plus avantageuses. Il ne faudrait pas pourtant qu’elles fussent d’abord trop éclatantes , car alors il faudrait se hâter de modérer l’action du remède , soit en diminuant la quantité de la pommade, soit en ne faisant qu’un pansement par jour.
Il survient dans le cours du traitement des incidens sür lesquels il faut arrêter l’attention. Ce sont des douleurs de tête occupant plus particulièrement la région occipitale ou le sommet de la tête , une raideur de la mâchoire , et de la difficulté dans le mouvement des membres inférieurs; si ces symptômes sont passagers, s’ils ne sont point portés à un degré trop élevé, il ne faut point en tenir compte. Dans le cas contraire, on
inlerrompra la pommade de strychnine pendant un jour, et on appliquera sur la plaie un huitième de grain ou un quart de grain d’hydroclorate de morphine. Ce seul moyen m’a toujours réussi.
J’ai pour habitude, pendant tout le traitement , d’agir légèrement et d’une manière continue sur le canal intestinal, au moyen de pilules composées avec deux grains de calomel et quatre grains de résine de jalap. On prend ces pilules le soir en se couchant. Si, à la longue, le calomel avait une action sur la bouche, on le remplacerait par un ou deux grains d’extrait d’aloès.
Quelquefois les étincelles , qui ont été abondantes les premiers jours, se suppriment, et ne reviennent pas en augmentant la quantité de strychnine ; il faut alors joindre au traitement des frictions sur le sourcil et la paupière inférieure avec une teinture de strychnine fortement chargée. Si , malgré cette addition, les étincelles se suppriment encore, je me suis bien trouvé d’un vomitif. Après les secousses qu’il détermine , les étincelles recommencent et continuent. Chez deux malades , j’ai été obligé de recourir trois fois au vomitif (qui se compose de deux grains de tartre stibié), pendant la durée du traitement.
Quand le malade a un œil meilleur que l’autre , il faut commencer le traitement par celui-là ; toujours le mauvais œil s’améliore, et même quelquefois on n’est pas obligé de l’attaquer directement. Cette circonstance heureuse a eu lieu chez un de mes malades.
J’ai remarqué , et je ne suis point le seul, que le séton à la nuque, lemoxa aux tempes, étaient plus nuisibles qu’utiles dans les cas d’amaurose idiopathique ;
ce que je puis dire, c’est que les deux malades qui n’ont éprouvé aucune amélioration de mon traitement avaient été martyrisés par ces moyens.
Je ne dois pas oublier de dire que , malgré les modifications que j’ai fait subir à ma pommade, je ne suis pas parvenu complètement à empêcher la formation des fausses membranes. Il s’en forme une mince et molle à la suite de chaque pansement : il faut avoir soin de l’enlever chaque fois qu’on renouvelle la pommade , ce qui est facile à pratiquer.
Au reste , le praticien doit panser lui-même le malade tous les jours , et ne pas perdre de vue que l’attention la plus minutieuse doit être apportée à ce traitement, qui, mal administré, peut être dangereux.
Le genre strychnos fournit un autre végétal non moins vénéneux , qui croît aux Indes orientales , aux îles Philippines, à la Cochinchine; c’est le strychnos Jgnatii deLamark, ou l’ignatia amara de Wildenow. M. Aubert du Petit-Thouars le désigne sous le nom de caniram de Saint-Ignace ; il a tous les caractères d’un strychnos. Les fruits renferment des semences irrégulières, plus ou moins anguleuses, brunes, un peu ridées à leur surface, d’une substance cornée intérieurement, et d’une saveur éminemment amère.
Cette graine , connue sous le nom de fève de saint Ignace, se compose des mêmes principes que la noix vomique ; ses propriétés actives et délétères sont dues à la présence de la strychnine ; elle est un violent poison pour l’homme et pour un grand nombre d’animaux.
Sauvages rapporte ( Nosol . méthod.) qu’un étu-
diant ayant pris, pour faire un essai , quarante grains de fève de saint Ignace , fut saisi de convulsions avec cardialgie. On lui administra tous les quarts d’heure six gouttes d’alcali volatil dans un véhicule convenable , et il fut guéri.
Ainsi que la noix vomique, cette substance figure dans la matière médicale. On a particulièrement signalé sa vertu fébrifuge ; et , d’après l’assertion de Lewis , deux grains ont produit le même effet qu’une once de quinquina. Desbois de Roehefort dit également qu’elle a été employée à Paris avec succès contre les fièvres quartes rebelles -, mais il se hâte d’ajouter qu’elle a l’inconvénient d’attaquer les nerfs , d’exciter le délire , et même une folie opiniâtre. Ces graines font la base d’un remède de charlatan , connu sous le nom d'eau de Polissait, et jadis très-accrédité dans le traitement de la goutte 5 c est une espèce de teinture alcoholique qui excite des convulsions, purge quelquefois avec violence , et fait disparaître momentanément les accès. Desbois de Roehefort dit avoir connu des malades qui sont morts pendant son opération.
J’ai été témoin , il y a quelques années, d’une semblable catastrophe à l’hôtel Coquillière. Un vieux goutteux , qui depuis long-temps faisait usage de cette préparation , et qui avait éprouvé , en arrivant à Paris, les premiers signes d’une attaque , en prit une cueillerée à dix heures du matin et une autre à midi. Peu de temps après il survint des évacuations nombreuses, avec des mouvemens convulsifs et une suffocation des plus violentes. A cinq heures du soir le malade avait cessé de vivre. Les pédiluves irritans , les sinapismes, rien
ne put rappeler l’irritation goutteuse aux extrémités. Ces accidens démontrent combien il est dangereux d’intervertir l’ordre des mouvemens naturels par des moyens violens. Les purgatifs drastiques , et surtout le remède de Leroy, qu’on emploie aussi pour s’opposer à l’invasion de la goutte , doivent faire nécessairement beaucoup de victimes.
Je ne parlerai point de l’action vermifuge de ces graines ; nous avons des remèdes plus sûrs et non moins ellicaces auxquels on donnera sans doute la préférence. Leur extrait alcoholique attaque le système nerveux avec une violence extrême ; il est encore plus actif que l’extrait de noix vomique.
Un autre poison végétal sur lequel on n’avait encore que des notions inexactes, a été apporté de l’île de Java parM. Leschenault; c’ est l’ upas-tieuté , dont se servent les naturels du pays pour empoisonner leurs flèches. Il provient d’un arbrisseau sarmenteux qui appartient au genre strychnos , et à qui M. Leschenault a donné le nom de strychnos tieuté. Cet arbrisseau , qu’on appelle tseltik , croît uniquement dans les solitudes de Blanbangan. M. Lesson , qui a fait le voyage autour du monde sur la corvette la Coquille , en a apporté quelques fragmens. La racine, recouverte d’un épiderme fin , uni, couleur de rouille, est blanchâtre intérieurement. La tige est revêtue d’une écorce blanche , rugueuse , où abonde un petit cryptogame noir du genre opegrapha ; le bois en est poreux et d’un blanc jaunâtre.
L’upas-tieuté est un suc extractif d’une amertume extrême, d’une couleur brune , de consistance de mé-
lasse ; on le conserve dans de petits tuyaux de bambou. D’après les belles expériences de MM. Delille et Magendie, l’upas-tieuté, ainsi quelanoix vomique et la fève de saint Ignace , est un stimulant énergique de la moelle épinière. A très-petite dose , il cause la mort en déterminant une contraction tétanique prolongée de tous les muscles auxquels la moelle de l’épine fournit des nerfs ; contraction qui suspend nécessairement la respiration et produit l’asphixie. L’analogie botanique, qui existe entre cette plante et les végétaux congénères, fait présumer que ses qualités vénéneuses sont dues à la présence de la strychnine.
Suivant Foersch , médecin de la compagnie hollandaise des Indes orientales , l’arbre qui produit ce poison croît dans l’île de Java , à environ vingt-sept lieues de Batavia; il est appelé en langue malaise bohonupas. Étant à Soura-Charta , résidence de l’empereur, au mois de février 1 776 , il dit avoir assisté à l’exécution de treize femmes de ce monarque , convaincues d’infidélité. On les conduisit à onze heures du matin sur la place vis-à-vis le palais. Le juge fit passer au-dessus de leur tête la sentence qui les condamnait. On leur présenta ensuite le Coran pour leur faire jurer que cette sentence était juste ; ce qu’elles firent en mettant une main sur le livre et l’autre sur la poitrine , et levant les yeux au ciel. Ensuite le bourreau procéda à l’exécution de la manière suivante. On avait dressé treize poteaux; on y attacha les coupables. Elles restèrent dans cette situation , mêlant leurs prières à celles des assistai , jusqu’à ce que, le juge ayant donné le signal , le bourreau les piqua au sein avec une lancette trempée
dans la résine de l’upas. A l’instant elles éprouvèrent un tremblement suivi de convulsions , et six minutes après elles avaient cessé de vivre. Elles avaient la peau couverte de taches livides; leur visage était enflé, leur teint bleuâtre , leurs yeux jaunes.
Désirant faire lui-même quelques expériences , le docteur Foersch se procura, avec beaucoup de peine, quelques grains de bohon-upas, qu’il fit dissoudre dans de l’arack : il piqua avec une lancette trempée dans ce poison des chiens et d’autres animaux ; tous moururent dans des convulsions en moins de treize minutes. Les effets du poison , introduit dans les voies alimentaires, furent les mêmes. Un chien à qui il en donna un quart de grain , fut attaqué de convulsions sept minutes après, et mourut au bout d’une demi-heure. L’estomac et les intestins étaient très-enflammés.
Il existe sur la côte de Macassar un arbre appelé cadjoé-upas , dont le poison agit à peu près de même-, mais ses effets ne sont pas si terribles. ( Mélanges de littérature étrangère , tome i, page 63.)
Ce poison paraît être Yupas-antiar de M. Leschenault ; il est produit par un arbre de la famille des urticées , et ne doit pas être confondu avec Y upas-tieuié; nous en parlerons plus tard.
Les sauvages de la Guyane et des autres contrées de l’Amérique possèdent quelques autres poisons, tels que le ticunas , le woorara , le curare, etc., qu’on rapporte à des lianes appartenant à la famille des strychnées ou à celle des apocynées -, toutefois, MM. de Humboldt et Bonpland , qui nous ont donné des détails curieux sur ces redoutables toxiques , n’ont pu
déterminer' leur véritable origine. On sait seulement que les Indiens s’en servent pour empoisonner leurs armes de chasse et de guerre. Leur action sur le système animal a beaucoup d’analogie avec celle de l’upas-tieuté.
Voici, au reste, quelques nouveaux renseignemens sur le poison américain nommé woorara ou wourali; ils sont extraits de la relation d’un voyage récent de M. Waterton dans l’Amérique du sud.
Au fond des déserts du Démérary et de l’Esséquébo, bien loin de tous les établissemens européens , il existe unetribu d’indiens, connue sousle nom de Macouchi. Quoique tous les sauvages qui vivent entre le fleuve des Amazones et l’Orénoque fassent usage du wourali, les Macouchis savent lui donner un degré d’énergie particulier.
On a beaucoup parlé des prodigieux effets de ce poison : quelques personnes ont soutenu qu’ils étaient presque instantanés, lorsqu’une portion quelconque en était introduite dans le sang. D’autres ont dit , au contraire , qu’ils n’avaient pas assez de force pour tuer un animal de la taille d’un homme. Les premiers ont eu le tort d’ajouter trop de confiance à des contes merveilleux ; les seconds ont fait leurs expériences avec des poisons d’une qualité inférieure , ou n’ont pas eu assez de flèches empoisonnées. Voici d abord la manière de préparer le wourali :
Lorsque l’Indien veut préparer son poison , il commence par aller à la recherche d’une espèce de vigne qui croît dans ces déserts , et qu’on nomme wourali. C’est de cette vigne qu’il emprunte son nom , et c’est
HO PHYTOGRAPHIE
elle qui en forme le principal ingrédient. Il se procure ensuite une racine d’un goût très-amer , puis deux espèces de plantes bulbeuses qui contiennent un suc verdâtre ou glutineux. Après cela , il parcourt la forêt pour avoir deux espèces de fourmis : une de ces fourmis est noire et très-grosse , et sa piqûre est si venimeuse , qu’elle donne la fièvre ; l’autre est une petite fourmi rouge qui pique comme une aiguille , et qui place son nid sous la feuille d’un buisson. Il introduit aussi dans la composition une certaine quantité du plus fort poivre indien , qu’il cultive pour cela autour de sa cabane , et il y ajoute des dents pilées du serpent labarri et du connacouhi dont il fait provision ; car , toutes les fois qu’il tue un serpent , il en arrache les dents pour les conserver. Ce mélange est ensuite placé sur le feu , et quand il commence à bouillir , l’Indien y verse une nouvelle infusion de la vigne nommée wourali , et il enlève l’écume avec une feuille. Cette décoction est laissée sur le feu jusqu’au moment où elle prend l’aspect d’un sirop épais , d’un brun foncé ; alors on y trempe des flèches pour en éprouver la force. Lorsqu’elle a le degré de cuisson nécessaire, on la retire , et on la verse dans un petit vase de fabrication indienne, qu’on recouvre de deux feuilles et d’un morceau de peau de daim attaché avec une corde. On place ce vase dans la partie la plus sèche de la hutte , et on le met de temps en temps sur le feu, pour empêcher les effets de l’humidité.
C’est dans cette composition qu’on trempe les flèches qu’on veut rendre empoisonnées.
Voyons maintenant comment agit le poison. L’ani-
mal qui en a été atteint tombe dans une espèce de sommeil léthargique, et la mort survient d’une manière si douce, que le blessé ne paraît éprouver d’autre peine que la douleur momentanée qu’il a ressentie lorsque le trait l’a pénétré.
« Nous en essayâmes la force, dit M. Waterton, sur un chien de taille moyenne, et nous lui fîmes une blessure à la cuisse , afin qu’aucun organe essentiel ne pût être atteint. Au bout de trois ou quatre minutes , il commença à éprouver les effets du poison ; il flairait tout ce qui était autour de lui sur le sol , et regardait fixement la partie blessée. Bientôt après il chancela , et se coucha pour ne plus se relever. Il aboya une fois, sans paraître ressentir de douleur : ses cris étaient sourds et faibles. Il plaça sa tête entre ses quatre pattes, puis , la soulevant un peu , il la laissa retomber de côté. Son œil devint fixe, et de temps en temps ses extrémités étaient agitées de mouvemens convulsifs. Tantôt les battemens de son cœur semblaient être arrêtés, tantôt ils étaient forts et rapides ; ces pulsations se prolongeaient encore, quoique faiblement, lorsque déjà tous les autres organes paraissaient saisis par la mort. »
Une seconde expérience fut faite sur un aï ou paresseux à trois doigts. Blessé à la jambe , et déposé sur le sol à peu de distance d’une table , il parvint a s en rapprocher, et se cramponna à un de ses pieds , comme s’il eût voulu y monter ; mais ce fut son dernier effort. La vie se détruisait rapidement , et cet animal , organisé de manière à résister à la mort sous mille formes différentes, n’a pu résister auwourali. D’abord, une
PHYTOGRAPH1E
des jambes de devant lâcha prise, et tomba de côté sans mouvement ; l’autre ne tarda pas à tomber de la môme manière. Les deux jambes de devant ayant perdu leur force , tout son corps se courba , et il plaça sa tête entre ses pattes de derrière , qui continuaient à adhérer à la table. Lorsque le poison eut atteint celles-ci , il glissa par terre , mais si doucement , que si vous eussiez ignoré qu’il avait été blessé par un trait empoisonné , vous n’auriez jamais cru qu’il était mourant. Sa bouche était fermée; il n’y avait autour ni écume, ni salive. Point de soubresauts dans les tendons , ni le moindre trouble dans la respiration. Dix minutes après avoir reçu la blessure , il fit un mouvement, et, dans l’instant qui suivit , la dernière étincelle de vie s’échappa.
Voilà deux preuves incontestables des effets de ce poison , la mort du chien et celle du paresseux. Mais cpmme aucun de ces animaux n’était de forte dimension, il serait encore permis de douter de son action sur les animaux d’une taille plus considérable, sans le fait que nous allons rapporter.
Un gros bœuf, du poids de neuf cents à mille livres, fut attaché à un pieu par une corde assez longue pour lui laisser la faculté d’aller et de venir. On tira trois flèches sur lui : deux lui percèrent transversalement les naseaux. Le poison agit au bout de quatre minutes. Comme s’il eût senti qu’il allait tomber, le bœuf commença par se tenir ferme sur ses jambes , et il resta tranquille pendant environ quatorze minutes. U se mit alors à flairer le sol , et fit un pas ou deux , chancela , s’affaissa sur la terre , et resta étendu de côté. Son œil ,
qui était vif quelques minutes auparavant, devint fixe et sombre , et quoiqu’on approchât la main tout auprès, comme pour le frapper, sa paupière ne faisait aucun mouvement. Ses jambes éprouvaient des mouvemens convulsifs , et sa tête se soulevait de temps à autre. Sa respiration était pénible , et sa bouche remplie d’écume. Les soubresauts des tendons s’affaiblirent graduellement ; le train postérieur se paralysa, et , deux minutes après , la tête et les jambes de devant cessèrent de se mouvoir. Rien n’annonçait plus la présence de la vie , que les battemens toujours plus faibles du cœur. Vingt-cinq minutes après avoir reçu les blessures, l’animal avait cessé d’exister. Sa viande était très-tendre et très-savoureuse.
Cette dernière circonstance de l’innocuité de la viande des animaux tués par le wourali est assez remarquable , et elle explique pourquoi les Indiens vont à la chasse armés de traits ainsi empoisonnés , qu’ils lancent avec leur sarbacane jusqu’à trois cents pieds de haut. Quelquefois 1 oiseau blessé reste d’abord dans l’arbre où il a été atteint , et , au bout de trois minutes, il tombe au pied du chasseur. D’autrefois il s’envole ; mais il ne saurait aller loin ; et quoique, en général, les convulsions et la mort n’arrivent qu’en trois minutes , cependant il tombe immédiatement dans une stupeur qui se manifeste par la répugnance qu’il paraît éprouver à se mouvoir.
Le strychnos colubrinum, d’après Roxburgh, ne diffère point du strychnos nux voinica ; son bois , qu’on appelle bois de couleuvre , est très-vénéneux , et ses effets ont beaucoup d’analogie avec ceux de la
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noix vomique. Quelques auteurs ont également rapporté la fausse angusture à un arbre du groupe des strychnées ; mais il paraît qu’on ignore encore à quel végétal elle appartient. Nous parlerons de ces écorces en traitant de l’angusture vraie.
L’empoisonnement produit par les plantes de la famille des Strychnées offre les symptômes suivans : malaise général , chaleur à l’épigastre , nausées , tremblemens, commotions musculaires, raideur tétanique du tronc et de ses extrémités , se renouvelant à des intervalles plus ou moins rapprochés , soit spontanément , soit par le contact d’une partie quelconque du corps , par le bruit ou par des menaces adressées au malade. Lorsque ces attaques se prolongent , il survient un tétanos universel , une anxiété douloureuse , une difficulté extrême de respirer, l’insensibilité du pouls , des sueurs froides et la mort. La strychnine surtout agit avec une extrême violence , et la mort est pour ainsi dire instantanée.
MÉTHODE CURATIVE
Il résulte de plusieurs expériences communiquées à l’Académie des Sciences par M. le docteur Donné , que le chlore, l’iode ou le brome neutralisent l’action vénéneuse de la strychnine et autres alcalis végétaux. Ces substances , ingérées séparément , mais à peu de distance l’une de l’autre , se combinent entre elles et forment des chlorures , des iodures ou des bromures. Les animaux auxquels ce jeune et habile expérimentateur a donné un grain de strychnine pure (un demigrain sufïit pour causer la mort d’un chien ordinaire).
ont toujours été sauvés , quand , immédiatement après, il leur a administré la teinture d’iode.
Dans les premiers inslans de l’empoisonnement , on pourrait essayer cette teinture, qui, plus tard, serait impuissante , les molécules délétères étant déjà absorbées. L’alcali volatil a été administré avec succès, tous les quarts d’heure , à la dose de cinq ou six gouttes dans trois ou quatre cuillerées d’eau sucrée, dans un cas d’empoisonnement par la fève de Saint-Ignace. Ce fait, rapporté par Sauvages , ne doit pas être dédaigné.
Parmi les moyens ordinaires , on place les émétiques et les purgatifs 5 on donne immédiatement après des boissons mucilagineuses. Lorsqu’on a débarrassé les voies alimentaires , on peut administrer tous les quarts d’heure quelques cuillerées d’une potion préparée avec deux onces d’infusion de fleurs de tilleul, une once de sirop simple , demi-once d’essence de térébenthine , et deux gros d’éther. On a conseillé la trachéotomie et l’insufflation de l’air dans les poumons , afin de prévenir l’asphyxie ; mais il est nécessaire de continuer l’insufflation pendant plusieurs heures pour en obtenir du succès. Si l’empoisonnement a eu lieu par suite d’une blessure faite aux membres, il faut promptement cautériser la plaie et pratiquer une ligature au-dessüs de l’endroit blessé. On a également proposé des saignées abondantes, pour dissiper les accidens produits par ces poisons; mais, si elles éloignent les spasmes musculaires, elles peuvent également provoquer une adynamie mortelle. Ce moyen thérapeutique convient rarement aux personnes d’un âge avancé ou d’une constitution débile.
PH YTO GRAPHIE
Le sucre , qu’on avait d’abord regardé comme le contre-poison des flèches américaines ( Voyage de la Condamine ), est maintenant lout-à-fait oublié. Nous lisons cependant dans le Traité des arbres résineux de Duplessy, que le sucre brut , donné à fortes doses , a sauvé plusieurs animaux sur lesquels on avait fait des expériences avec ces traits empoisonnés.