‹ Phytographie médicale (volume 3)Chapitre 32 sur 75 · QUINQUINA PUBESCENT. CINCHOJSA PUBESCENS · texte numérisé non relu

QUINQUINA PUBESCENT. CINCHOJSA PUBESCENS

Cincliona pubescens. \ ahl. Act. Soc. Hist. Nat. Hafn.

Ce quinquina s’élève , sur un tronc droit , à quinze ou vingt pieds de hauteur. Ses rameaux, pubescens à leur partie supérieure , se garnissent de feuilles pétiolées , ovales , quelquefois cordiformes , velues , à nervures fortes et parallèles. La configuration de ces feuilles varie singulièrement dans les différens individus et quelquefois sur la même plante. Lapanicule est terminale , pubescente , garnie de fleurs nombreuses, blanches en dedans , rouges en dehors , avec de petites bractées à la base des divisions des pédoncules. Le calice est coloré , à cinq dents aiguës , adhérent à l’ovaire dans presque toute son étendue. La corolle est tomenteuse , à cinq divisions ovales , parsemées de poils blanchâtres -, son tube renferme cinq étamines dont les filets sont très-courts. La capsule est cylindrique, glabre, longue d’un pouce, un peu rétrécie vers la base.

On rencontre cet arbre dans les Andes et les forêts chaudes du Pérou. Ses écorces constituent le quinquina jaune royal ou quinquina calisaya; elles sont larges , peu roulées , d’un tissu fin et serré , d’un jaune foncé intérieurement, imitant la couleur de la cannelle. Leur arôme est peu sensible; mais elles manifestent une saveur éminemment amère. Ce quinquina , d’ail-

PU YTOGR APHIE

leurs très-estimé , est souvent confondu avec plusieurs espèces ou variétés différentes.

Quelques botanistes regardent le cinchona hirsuta, le cinchona parpureaet le cinchona ovala, de Ruiz et Pavon , comme des variétés du précédent. Les écorces du cinchona purpurea sont aujourd’hui très-répandues par la voie du commerce ; elles sont d’un jaune rougeâtre et d’une amertume très-remarquable.

QUINQUINA A FEUILLES OBLONGUES CINCHONA OULONG1FOLTA.

Cinchona oblonqifolia. Mütis. Alid. Fièvr. pe.rn. t. 4. — Cinchona grandifolia . -Poir. Encycl. 6. 38.

(Planche 73.)

C’est un très-grand arbre qui croît au Pérou , dans les bois des Andes, au voisinage des torrens et dans les forêts de Santa-Fé de Bogota. Les jeunes rameaux sont quadrangulaires , rougeâtres, garnis de feuilles amples , ovales , glabres, d’un vert luisant en-dessus , plus pâle en dessous , et traversées par des veines purpurines dont les principales offrent à la base quelques poils soyeux et blanchâtres. Ses fleurs répandent un doux parfum et forment une panicule très-rameuse. Le calice est pourpre, à cinq dents très-courtes; la corolle blanche, longue d’un pouce, à limbe un peu velu en-dedans. Les anthères sont bifides à leur base, cachées vers le milieu du tube , au lieu de s’élever jus-

qu’aux parties supérieures comme dans les espèces précédentes.

Les écorces provenant de ce quinquina sont épaisses, fibreuses , d’un rouge brun , d’une saveur amère et acerbe. Leur infusion à chaud donne une teinture d’un rouge intense, assez semblable à la couleur du sang. Ce quinquina, connu sous le nom de quinquina rouge , excelle par ses propriétés toniques ; on l’emploie spécialement dans les gangrènes et dans les flux produits par une grande débilité.

M. le professeur Alibert a donné, dans son Traité des fièvres pernicieuses intermittentes, la description et la figure d’une cinquième espèce de quinquina , remarquable par la grandeur de ses fruits 5 c’est le cinchona ovalifolia de Mutis , ou le cinchona macrocarpa de Vahl. Ses rameaux sont articulés, velus, garnis de feuilles pétiolées, elliptiques, oblongues, un peu coriaces, glabres et luisantes en dessus, pubescentes en dessous , avec des nervures pileuses. Les plus jeunes feuilles sont velues sur chaque surface, et surtout le long des nervures. La panicule est terminale, pubescente, trichotome. Les fleurs, presque '.sessiles sur les pédoncules des ramifications, offrent un calice campanulé, pubescent en dehors, soyeux en dedans, à cinq ou six dents peu apparentes; une corolle coriace , velue , longue d’un pouce et demi, à limbe divisé en cinq ou six découpures lancéolées, obtuses, et de la longueur du tube. Les étamines, insérées au milieu du tube , ont des filets très-courts , des anthères linéaires, s’élevant un peu au-dessus de l’orifice. L’ovaire est pentagone, le stigmate bifide, la capsule

PIIYTOGRAPHIE

cylindrique, glabre, longue de deux pouces , un peu rétrécie à sa base.

Ce quinquina croît dans le royaume de Santa-Fé. Ses écorces, que les pharmacologistes désignent sous le nom de quinquina blanc, sont minces, recouvertes d’un épiderme grisâtre , très- fin et très-doux au toucher, blanchâtres et comme basanées intérieurement , très- cassantes , se réduisant facilement en poudre, d’une amertume désagréable , nauséabonde. D’après Mutis, elles jouissent d’une qualité savonneuse qui les rend fort utiles dans les fièvres intermittentes rebelles et dans les maladies chroniques.

Parmi les espèces dont nous venons de tracer les caractères physiques, les quatre premières et leurs variétés ont spécialement fixé l’attention et mérité la confiance des praticiens , sous le rapport de leur énergie et de leur qualité fébrifuge. La cinquième, malgré les éloges de Mutis, est très-rarement employée, du moins en France. Le genre Cinchona renferme quelques autres plantes à corolles velues, dont les écorces sont plus ou moins amères. Nous ne parlerons ici que du cinchona ovalifolia de Humboldt et Bonpland , qu’il ne faut pas confondre avec le cinchona ovalifolia de Mutis -, du cinchona micrantha , et du cinchona glandulifera de Ruiz et Pavon.

La première espèce ( cinchona ovalifolia ), découverte au Pérou, dans les forêts de la province de Cuença, par Humboldt et Bonpland, constitue un arbrisseau de huit à dix pieds de hauteur, et dont les rameaux portent des feuilles ovales, un peu obtuses, luisantes en dessus, pubescentes à la surface inférieure.

Les fleurs sont blanches , disposées en panicule , munies de bractées linéaires et de pédoncules soyeux. La corolle est longue de six à huit lignes, à tube cylindrique, couvert de poils soyeux, ainsi que les divisions du limbe. L’écorce sèche , récoltée sur des branches de quatre à cinq ans, est un peu roulée sur les bords, gercée en tous sens et d’une manière inégale, d’un gris foncé en dehors, d’une couleur jaunâtre tirant sur le fauve intérieurement, d’une saveur astringente, un peu aromatique. Ce quinquina est connu dans le pays sous le nom de cascarilla peluda.

Le cinchona micrantha est un arbre d’un beau port, indigène des Andes du Pérou, où il a été découvert par Tafalla. Il a des feuilles luisantes en dessus, pubescentes en dessous, avec des veines pourprées. Les fleurs sont nombreuses, très-petites, presque sessiles, munies d’un calice à cinq dents aiguës, d’une corolle d’environ trois lignes de longueur, tomenteuse et rougeâtre en dehors , lanugineuse et blanchâtre intérieurement. Les- étamines ont des fdets très-courts, insérés au-dessous delà moitié du tube, et des anthères linéaires un peu plus longues que les filets. Le style , presque aussi long que les étamines, se termine par un stigmate bilobé. Les capsules sont oblongues, aiguës , brunes, légèrement striées. L’écorce de ce quinquina est roussâtre à l’extérieur, rougeâtre intérieurement , et d’une saveur très-amère.

Le cinchona glandulifera est un arbrisseau de douze pieds de hauteur qu’on trouve dans les bois tempérés des Andes. Ses feuilles sont glanduleuses,

velues en dessous , particulièrement aux nervures. Les fleurs ont une corolle d’un blanc rosé, glabre en dehors, ainsique le tube, trois fois plus longue que le calice ; des filets très-courts, et un style à stigmate bilobé. Son écorce est très-mince, parsemée de lichens grisâtres, d’une couleur fauve , rougeâtre intérieurement, et d’une amertume très-prononcée.

On trouve peu d’espèces officinales dans la section des cinchona à corolles glabres. Les plus intéressantes sont le cinchona Jloribunda de Swartz , et le cinchona caribcea de Jacquin , rangés parmi les exostema parle savant botaniste Persoon.

Le cinchona Jloribunda a un tronc élevé , des rameaux cylindriques, glabres, un peu tétragones , et d’un pourpre brun. Ses feuilles sont grandes , ovales , lancéolées, aiguës, veinées, à nervures latérales saillantes. Les fleurs sont nombreuses, longues de deux à trois pouces, d’un blanc teint de pourpre, et disposées en panicule terminale. Elles ont un calice à dents subulées, très-courtes ; une corolle cylindrique, longue d’un pouce, divisée à son limbe en longues découpures glabres et linéaires ; des étamines saillantes avec des filets insérés à la base du tube 5 un stigmate ovale et entier. La capsule renferme des semences nombreuses émarginées à la base.

Ce quinquina a été découvert par Desportes , à Saint- Domingue , en i?4 a , et décrit ensuite par Badier sous le nom de cinchona montana. On le trouve également sur le sommet des montagnes , à Sainte-Lucie , à la Jamaïque , à la Guadeloupe , etc. Ses écorces , connues dans le commerce sous le nom de quinquina piton ,

sont minces , peu roulées , recouvertes d’un épiderme brun , très-rugueux , parsemé de lichens , d’une couleur ferrugineuse ou d’un roux plus ou moins foncé intérieurement , et d’une grande amertume. Ce quinquina n’est pas seulement doué d’une propriété fébrifuge; il excite aussi le vomissement lorsqu’on l’administre à haute dose.

Le cinchona caribœa, décrit par Jacquin , est également indigène des Antilles. On le reconnaît à ses pédoncules axillaires et solitaires , chargés d’une seule fleur. Les rameaux sont glabres , d’un brun noirâtre , striés , souvent marqués de petites taches blanches ou jaunâtres. Les feuilles sont pétiolées, ovales , rétrécies à leurs deux extrémités , glabres , munies de bractées aiguës , très-petites et ciliées. Les fleurs naissent solitaires dans les aisselles des feuilles et vers l’extrémité des rameaux ; elles offrent un petit calice glabre , à cinq dents aiguës; une corolle à tube cylindrique, à limbe divisé en cinq découpures linéaires, presque obtuses, glabres; des étamines insérées vers la base du tube , et dont les anthères sont un peu saillantes. Les capsules sont noires , ovoïdes , glabres ; les semences entourées d’un rebord entier. L’écorce des branches est roulée, grisâtre en dehors, d’un jaune verdâtre intérieurement , d’une saveur d’abord mucilagineuse et sucrée , comme la réglisse , ensuite trèsamère. La poudre est d’un gris jaunâtre , d’une odeur herbacée. Suivant le professeur Alibert , ce quinquina paraît contenir un principe amer , du tannin et de l’acide gallique , mais point de résine. Ainsi que le précédent, il jouit d’une faculté émétique.

Il existe dans le commerce beaucoup d’autres écorces appartenant soit au genre Cinchona, soit à des genres différens. On peut corsulter à ce sujet les savantes recherches de M. Virey , de M. Laubert et de M. Fée.

Le quinquina n’a &é connu en Europe que vers le milieu du dix-septième siècle. Linné lui a donné le nom de cinchona } en l’honneur’ de la comtesse de Cinchon , vice-reine du Pérou , qui fut délivrée d’une fièvre très-opiniâtre par ce remède. Une des espèces les plus salutaires a été décrite par Charles-Marie de La Condamine -, MM. de Humboldt et Bonpland l’ont consacrée à la mémoire de cet illustre voyageur.

Peu de temps après la découverte du quinquina , on l’introduisit en Espagne , d’où les jésuites le transportèrent en Italie. Son usage se répandit ensuite en France , en Angleterre , en Allemagne , et dans les autres parties de l’Europe. Nous ne parlerons point ici des discussions animées que fit naître ce nouveau médicament ; elles sont consignées dans une foule d’ouvrages, et tant s’en faut qu’elles soient encore terminées. Brown et son école , rapportant presque toutes les affections morbides à un état de faiblesse ou d’asthénie , ont donné au quinquina des éloges outrés , et personne ne conteste aujourd’hui qu’ils n’en aient fait un funeste abus. Mais ne pourrait-on pas dire également que les physiologistes de nos jours , non moins exclusifs dans leur doctrine , et ne voyant partout que des irritations , des phlegmasies , en un mot , un l'eu toujours prêt à s’allumer dans nos entrailles , ont frappé d’une sorte de réprobation un remède dont les effets sont ad-

mirables dans beaucoup de maladies qui s’aggravent , au contraire , par les méthodes débilitantes ? Ennemi de tous les systèmes , de toutes les doctrines qui portent le cachet de l’exagération , je vais m’occuper de l’emploi thérapeutique du quinquina, et je tâcherai d’apporter dans ce travail toute l’impartialité , toute l’indépendance d’un homme qui n’a besoin de caresser aucune opinion , de ménager aucune secte , et qui s’est voué depuis long-temps au culte de la médecine éclectique. Toutefois je commencerai par jeter un coup d’œil sur les principes qui constituent cette précieuse écorce.

ANALYSE CHIMIQUE

Les travaux chimiques qu’on a entrepris sur le quinquina depuis sa découverte sont immenses 5 mais ce n’est guère que dans ces derniers temps que ce genre d’investigations a été véritablement profitable à la thérapeutique. Un grand nombre d’écorces ont été analysées par des chimistes habiles , et nous devons citer avec éloge les recherches de Fourcroy , de Bartlioldi , de Westring , de Seguin , de Vauquelin , de Deschamps le jeune, de Reuss , de Gomez, etc. Toutefois nous nous arrêterons plus volontiers sur les travaux du professeur Vauquelin et de quelques autres savans , qui , en nous dévoilant les principes actifs du quinquina , nous ont fourni des armes plus sûres pour combattre la fièvre.

M. Vauquelin a cherché à déterminer les propriétés du quinquina en employant comme réactifs le tannin, la colle forte , l’émétique et le sulfate de fer. Il résulte de ses expériences que quelques écorces précipitent le

tannin , et non la colle animale ; que d’autres précipitent la colle et ne précipitent point le tannin ; que d’autres précipitent le tannin , la colle et l’émétique ; enfin que les plus estimées sont celles qui précipitent le tan et la noix de galle. En traitant l’écorce du cinchona pubescens de Vahl par la macération dans l’eau froide , ce chimiste a obtenu une substance colorée , amère , résiniforme. Ce principe végétal paraît avoir à peu près les mêmes caractères dans les meilleures espèces ; mais , dans beaucoup d’autres , il offre des différences remarquables. Après avoir retrouvé le sel découvert par M. Deschamps , il a prouvé qu’il était une combinaison de chaux avec un acide végétal dont l’existence était encore ignorée , et à qui il a donné le nom d'acide kinique.

D’après M. Reuss , professeur de chimie à l’université de Moscou , les vertus du quinquina résident spécialement dans la combinaison de deux principes qu’il désigne sous les noms d'amer cinchanique et de rouge cinchonique. D’un autre côté, le docteur Goraez , de Lisbonne , signale un principe amer cristallisé , qu’il croit dépositaire des propriétés fébrifuges du quinquina, et auquel il donne le nom de cinchonin.

Le quinquina de Loxa ( cinchona Condaminea ), analysé parM. Laubert , a donné une matière verte , acre, amère, aromatique, très-soluble dans l’éther, moins soluble dans l’alcohol ; tandis que le calisaya et autres écorces de la même couleur ont fourni une matière jaune , amère, insoluble dans l’éther, soluble dans l’alcohol et dans l’eau , et ressemblant beaucoup au

principe amer du quassia amara. Suivant cet habile chimiste , on trouve dans quelques écorces la matière cristalline observée par M. Gomez; un principe colorant d’un rouge brun, ayant les caractères d’une espèce particulière de tannin -, de la gomme , de la fécule , un acide libre , et du cinchonate de chaux.

MM. Pelletier et Caventou, dont nous avons déjà signaléplus d’une fois les travaux importans , se livrent à de nouvelles recherches , et obtiennent du quinquina gris (cinchona Condaminea ) le principe fébrifuge découvert par M. Gomez ; mais en même temps ils constatent sa nature alcaline. Cette substance , désignée sous le nom de cinchonine , est blanche, translucide, susceptible de cristalliser en aiguilles, trèsamère, presque insoluble dans l’eau, soluble dans l’alcohol, et mieux dans un acide. Elle ne se dissout qu’en très-petite quantité dans les huiles fixes, les huiles volatiles, l’éther sulfurique. Unie aux acides , elle forme des sels neutres , dont le degré de solubilité et la forme cristalline varient suivant l’acide employé dans la combinaison. Le sulfate de cinchonine est facilement cristallisable , et très-soluble dans l’eau -, il possède la vertu fébrifuge à un très-haut degré.

Ces chimistes ont reconnu , dans la composition du quinquina gris , du kinate acide de cinchonine ; une matière grasse , verte ; une matière colorante rouge , peu soluble ( rouge cinchonique ou matière résineuse); une matière colorante rouge , soluble (tannin); une matière colorante jaune; du kinate de chaux, de la gomme , de l’amidon et du ligneux.

Le quinquina jaune ( cinchona cordifolia ) leur a

offert un principe alcalin qui a reçu le nom de quinine. Cette substance , analogue à la cinchonine, en diffère neanmoins sous certains rapports : elle est aussi blanche, mais elle n’est point susceptible de cristalliser, et sa saveur est beaucoup plus amère. Ses sels, d’un aspect nacré très-remarquable , offrent aussi en général une plus grande amertume. La quinine est très-soluble dans l’étber, tandis que la cinchonine l’est fort peu; ce qui offre un moyen non-seulement de distinguer ces deux bases, mais encore de les séparer lorsqu’elles se trouvent réunies. Le sulfate de quinine est peu soluble dans l’eau froide ; mais un excès d’acide le dissout très-facilement.

Quant aux autres principes du quinquina jaune , ils ont une grande analogie avec ceux du quinquina gris ; toutefois on n’y a point trouvé de matière gommeuse. Ainsi cette écorce a donné à l’analyse du kinate acide de quinine ; une matière grasse , jaune ; du rouge cinchonique; une matière tannante; une matière colorante jaune ; du kinate de chaux ; de l’amidon et du ligneux.

Le quinquina rouge ( cinchona oblongifolia ) a offert à la fois les deux principes alcalins, la cinchonine et la quinine. Il est composé de kinate acide de cinchonine; de kinate acide de quinine; d’une matière grasse, rougeâtre; de rouge cinchonique; d’une matière tannante; de kinate de chaux; d’une matière colorante jaune; d’amidon et de ligneux.

L’examen chimique du qbinquina piton ( exostema floribunda ) a présenté J es caractères suivans. Son amertume est beaucoup plus forte que celle des vrais

quinquina ; sa décoction précipite l’émétique , la gélatine et le sulfate de fer; mais elle ne trouble que légèrement l’infusion de noix de galle. Malgré un grand nombre d’expériences, MM. Pelletier et Caventou n’ont pu découvrir aucune trace dé cinchonine ou de quinine; ils ont trouvé seulement une substance brunâtre, soluble dans les acides, incristallisable seule ou combinée avec eux , amère , et ayant quelque analogie avec l’émétine. Au reste , cette matière n’a aucun rapport avec le principe alcalin qu’on obtient des vrais quinquina. Le quinquina piton contient en outre une très-petite quantité d’acide, qui paraît avoir quelque analogie avec l’acide kinique.

On a pu remarquer qu’il existe dans la composition des quinquina gris , jaune, et rouge, des principes pour ainsi dire identiques , sauf quelque différence dans leurs bases salifiables. Après un nouvel examen , MM. Pelletier et Caventou ont constaté la présence simultanée de la cinchonine et de la quinine dans ces trois espèces , avec cette particularité , que le quinquina gris contient relativement une bien plus grande quantité de cinchonine , tandis que le contraire a lieu poulie quinquina jaune. Dans cette dernière écorce, la quinine est tellement prédominante, qu’il n’est pas étonnant que la cinchonine échappe quand on opère sur de petites masses.

Enfin d’autres chimistes, tels que Henry fils, M. Robiquet , M. Colomb , pharmacien h Brest ; M. Robert, pharmacien à Rouen, ont imaginé des procédés plus ou moins avantageux pour obtenir les sulfates de cinchonine et de quinine. Suivant M. Ro-

biquet , on doit regarder la cinchonine comme un alcali plus pur que la quinine , non-seulement en raison de la propriété de cristalliser dont elle jouit , mais encore parce quelle exige plus d’acide pour la saturation. Il signale en même temps deux sortes de sulfate de quinine , l’une sous le nom de sulfate acide, l’autre sous le nom de sous-sulfate. Après avoir tracé leurs caractères et leur différence , il observe qu’il est plus avantageux d’employer, pour l’usage médical , la première préparation , qui est très-soluble ; tandis que , pour parvenir à dissoudre le sous-sulfate , on est obligé d’y ajouter une quantité indéterminée d’acide, ce qui peut faire varier les propriétés du remède.

PROPRIÉTÉS MÉDICALES

En nous dévoilant la constitution intime du quinquina , la chimie nous avait fait pressentir que les propriétés actives de cette écorce résident spécialement dans ses bases alcalines. De nombreuses expériences ont été entreprises ; elles ont pleinement confirmé les promesses de la chimie. Parmi les praticiens qui ont fait l’application des sulfates de quinine et de cinchonine au traitement des fièvres , M. Double doit être cité le premier. Il résulté des observations publiées par cet habile médecin que le sulfate de quinine possède à un très-haut degré la vertu fébrifuge. Des faits analogues ont été recueillis par MM. Chomel , Magendie, Bally, Villermé, Duval, etc. , et ces préparations sont maintenant d’un usage vulgaire. Elles ont d’autant plus de prix , que quelques grains sullisenL pour dissiper l’accès fébrile, tandis qu’il faut ordinai-

renient de fortes doses de quinquina pour remplir la même indication ; et cependant , il est prouvé que , dans beaucoup de circonstances , l’estomac ne saurait supporter une grande quantité de cette poudre indigeste. Au reste , nous ne pensons pas que ces alcalis puissent remplacer dans tous les cas l’écorce du Pérou et ses diverses préparations. D’ailleurs , qui pourrait se vanter de connaître à fond tous les principes d’un corps médicamenteux ? La nature , plus savante que l’art , a des secrets , des combinaisons que l’analyse la plus fine , la plus déliée , ne saurait découvrir.

Placé à la tête des substances toniques , le quinquina offre dans son action toutes les propriétés attribuées à ce genre de médicamens. Mis en contact avec des organes affaiblis, et employé à des doses modérées , il augmente leur énergie vitale , ranime l’appareil circulatoire, développe la force du pouls , et ramène peu à peu les fonctions à une mesure d’activité plus naturelle. Mais, chez les personnes d’un tempérament nerveux , douées d’une grande susceptibilité , il fait naître un sentiment de chaleur et d’anxiété à l’épigastre , produit quelquefois la diarrhée ou le vomissement, provoque la céphalalgie, irrite les viscères et les dispose à l’inflammation.

Outre son action corroborante , l’écorce du Pérou jouit d’une vertu fébrifuge qui lui est propre, et qu’aucune substance végétale n a jamais pu égaler. Qui nous expliquera cette propriété merveilleuse de suspendre ou de dissiper le trouble périodique du cœur et des artères , d’enchaîner, comme par enchantement, le frisson, le spasme, l’irritation, la chaleur.

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en un mot, tous les symptômes que l’accès fébrile traîne à sa suite ? Gardons-nous de vouloir résoudre une question aussi diilicile , et n’imitons point nos prédécesseurs , qui n’ont pas craint de s’égarer dans un dédale d’hypothèses. Il est plus sage de se borner aux résultats de l'observation clinique : c’est elle qui nous a appris que le quinquina jouit d’une vertu spéciale contre la nature intermittente des fièvres , pourvu qu’il soit administré avec méthode et en temps opportun.

A moins de symptômes graves, on doit toujours faire précéder son emploi de quelques boissons délayantes et sédatives ; combattre les complications diverses en opposant à l’irritation phlogistique des saignées générales ou locales ; à l’embarras gastrique , bilieux ou muqueux , les vomitifs et les évacuans. Après avoir rempli ces indications importantes , on voit trèssouvent les accès disparaître ; mais si la fièvre persiste, si d’ailleurs les voies digestives ou les viscères circonvoisins n’offrent aucun signe de phlogose, il faut avoir recours au quinquina , et l’administrer à la dose d’environ un gros , qu’on répète plusieurs fois pendant l’intermission. Malgré la suppression de l’accès , on doit néanmoins continuer le remède pendant plusieurs jours , mais à des doses un peu plus faibles , pour s’opposer au retour des mouvemens fébriles , qu’on voit ordinairement se renouveler si on l’abandonne trop tôt. Les rechutes sont souvent le résultat d’une méthode lente et faible opposée aux fièvres intermittentes , et le précepte d’attendre jusqu’au septième accès pour les combattre nous paraît peu rationnel. Au lieu

(l’affaiblir pendant plusieurs jours le malade par un torrent de boissons aqueuses , de tisanes relâchantes , apéritives ; de chercher à diminuer peu à peu l’intensité des accès par des infusions amères ou de petites doses de quinquina, ne vaut-il pas mieux les combattre directement et promptement par ce fébrifuge spécifique ? C’est , je crois , le vrai moyen de s’opposer aux récidives et de prévenir les affections viscérales chroniques qui en sont la suite. Il faut, en général, pour supprimer une fièvre tierce ou une fièvre quotidienne , donner, dans l’intervalle qui sépare les accès, une demi-once et quelquefois une once de quinquina. On peut diviser cette quantité en doses égales d’un demi-gros ou d’un gros, qu’on administre d’heure en heure ou de deux heures en deux heures. Les fièvres quartes, naturellement plus rebelles, en exigent une ou deux onces , et quelquefois plus.

Lorsque le malade ne peut supporter ce médicament sous la forme de poudre , on peut l’administrer en infusion ou en décoction , en y ajoutant un peu de cannelle ou toute autre substance aromatique. On a aussi employé avec succès l’extrait gommeux ou résineux, les lavemens , les applications extérieures de quinquina ; mais, dans les fièvres graves, ees moyens, beaucoup moins énergiques que l’écoree pulvérisée, pourraient faire perdre un temps précieux. Le sulfate de quinine nous offre alors, sous un petit volume, la vertu active et fébrifuge du quinquina. Quinze , vingt ou vingt-quatre grains de cette préparation saline suffisent pour prévenir le retour de l’accès. On l’administre pendant l’intermission , et l’on en continue l’usage pendant

plusieurs jours, pour détruire entièrement la fièvre.

L’engorgement de la rate , qu’on observe si souvent dans les fièvres intermittentes, ne saurait contre-indiquer l’usage du quinquina ; il est au contraire puissamment combattu par le sulfate de quinine administré à hautes doses. M. le docteur Bally, qui a fait une étude spéciale des fièvres intermittentes à l’Hôtel- Dieu, déclare que l’hypertrophie splénique, quelque considérable qu’elle soit , et qui n’est pas accompagnée d’une affection tuberculeuse , cancéreuse , etc. , se dissipe rapidement par les sels de quinquina.

M. le docteur Piorry a également combattu par la même méthode , des fièvres intermittentes de tous les types, avec gonflement de la rate. Ce n’est pas en huit jours, c’est quelquefois en vingt-quatre heures que ce viscère a singulièrement diminué de volume. Des doses modérées de sulfate de quinine ont quelquefois sufli ; d’autres fois il a fallu l’employer dans des proportions plus considérables ; mais , en général , il faut l’administrer à fortes doses. « On peut sans crainte , dit M. Piorry, commencer par quinze ou vingt grains et s’élever jusqu’à soixante et plus. J’ai cité ailleurs un cas où un malade avait pris , par inadvertance du pharmacien , deux cent seize grains de ce sel sans en avoir éprouvé d’accident. U faut avoir un bien grand désir de purger pour donner des éméto-cathartiques avant de faire prendre le quinquina dans les fièvres d’accès. Je n’ai pas vu un seul cas où celles-ci ne cédassent presque immédiatement au sulfate de quinine, sans le faire précéder de purgatifs. » ( Gazette médicale , juin i8i3.)

Pour mieux décrier les purgatifs , M. Piorry ajoute, d’après un fait rapporté par M. Vaidy, que des fébricitans guéris par le quinquina , ayant été purgés par un médecin , retombèrent malades. Il faut en effet avoir la manie de la purgation pour y avoir recours lorsque la fièvre est dissipée. Mais ce fait n’est ni bien nouveau , ni bien extraordinaire. Les bons praticiens ont toujours défendu l’usage des purgatifs après la cessation des accès fébriles. Sydenham a même dit qu’un simple lavement de lait et de sucre suffisait pour décider une rechute.

Mais si les évacuans sont nuisibles après la fièvre , il n’en est pas de même à son début ; et nous voyons avec peine qu’un médecin aussi distingué queM. Piorry en blâme généralement l’usage. S’il avait observé les fièvres intermittentes bilieuses qui se développent au printemps, sons une chaude température, au milieu d’une armée campée dans des lieux humides , il aurait vu que leur véritable traitement consiste dans les éméto-cathartiques. J’ai guéri en très-peu de jours bon nombre de ces fièvres quotidiennes ou tierces avec l’émétique et des boissons laxatives, sans être obligé d’avoir recours au quinquina.

Il s’en faut bien que toutes les fièvres intermittentes réclament l’usagé du quinquina ; il en est beaucoup que ce remède exaspère et transforme rapidement en continues. Les fièvres vernales, par exemple, se guérissent le plus souvent par des boissons humectantes et un régime rafraîchissant 5 lorsqu’elles persistent , quelques doses de quinquina suffisent pour les vaincre. Mais bien plus souvent elles offrent un

caractère inflammatoire qui exige la méthode antiphlogistique. Ces fièvres attaquent les jeunes gens, les sujets pleins de vigueur, d’un tempérament sanguin , qui habitent des lieux secs et montueux ; les jeunes fdles robustes, les femmes pléthoriques, etc. Forestus, Sydenham, Pringle, Grant, Stoll, Baumes, etc., ont observé ces fièvres s’annonçant par la violence des accès, par la couleur animée du visage, la force et la dureté du pouls , des urines ardentes , une vive céphalalgie, qui commence avec la chaleur et se prolonge pendant l’apyrexie. Cet état fébrile réclame impérieusement des boissons émollientes, acidulés, et surtout la saignée, qu’on pratique ordinairement pendant l’intermission. On peut néanmoins y avoir recours dans la vigueur même de l’accès , lorsqu’un organe essentiel est fortement menacé d’une congestion inflammatoire , mais jamais pendant le frisson, car on risquerait de faire périr le malade. C’est ainsi qu’il faut entendre ce passage remarquable de Celse : Quod si vekemens febris urget in ipso impetu, ejus sanguinern mittere, hominem jugulare est.

J’eus occasion de voir, il y a quelques aimées, à la campagne, un jeune homme fort et bien constitué, qui avait éprouvé de grands maux de tête pendant les trois premiers accès d’une fièvre quotidienne. Le troisième avait débuté par un frisson de peu de durée ; la chaleur et la céphalalgie lui avaient bientôt succédé , mais plus violentes et accompagnées de délire. Les yeux étaient rouges et brillans, le visage très-animé. 11 fut saigné à l’instant : on lui donna une limonade légère pour boisson ; on fit sur tout

le corps des fomentations avec de l’eau vinaigrée tiède , et les symptômes d’irritation cérébrale ne tardèrent pas à s’amender. Les accès suivans, devenus beaucoup plus doux, cédèrent à une infusion de fleurs de camomille , où l’on délayait de petites doses de quinquina.

Un traitement à peu près semblable a eu le même succès chez unejeune femme brune, d’une constitution sanguine , enceinte de trois mois , et tourmentée , pendantl’accèsd’unefièvre tierce, d’une oppression des plus, violentes avec suffocation. Le pouls était plein, vibrant, et la chaleur du corps insupportable. Une forte saignée du bras ramena le calme et fut suivie de sueurs abondantes. Du petit-lait nitré, de l’eau d’orge, un régime rafraîchissant, dissipèrent la fièvre en peu de jours sans le secours du quinquina.

Grant {Recherches sur les fièvres) fut également obligé de faire tirer du sang à un de ses malades pendant la chaleur fébrile, pour calmer une irritation excessive qui s’était manifestée par l’inflammation des yeux, le délire et une violente céphalalgie. Jevoudrais, dit cet habile praticien, que nous connussions à fond la nature des maladies; nous aurions peu d’occasions d’avoir recours aux spécifiques.

Les fièvres intermittentes qui présentent des symptômes gastriques, bilieux ou muqueux , et qu’on observe fréquemment, en automne, dans les contrées basses et humides, ne doivent pas être attaquées brusquement par l’usage du quinquina , à moins quelles ne se compliquent de quelque épiphénomène d’une nature grave. Après avoir exploré attentivement les voies

alimentaires , si on les trouve exemptes de phlogose ou de surexcitation, on administre un vomitif pendant l’apyrexie ; on donne ensuite pendant plusieurs jours des boissons laxatives , acidulés, quelquefois un ou deux purgatifs. La fièvre étant ainsi réduite à son état de simplicité, si elle persiste, on a recours au quinquina. Cette méthode, un peu surannée, s’éloigne sans doute de celle de quelques médecins modernes , qui , confondant mal à propos les affections bilieuses ou muqueuses avec la gastro-entérite , proscrivent l’emploi des évacuans ; mais elle est basée sur des faits incontestables recueillis dans tous les temps et dans tous les lieux.

Nous ferons remarquer néanmoins que les signes d’embarras gastrique qui se manifestent pendant l’accès n’indiquent pas toujours les vomitifs ; que souvent ils sont l’effet du spasme fébrile, et qu’ils n’ont de valeur qu’autant qu’ils se manifestent pendant l’apyrexie. Nous dirons aussi, avec M. le docteur Boisseau , que , lorsque le quinquina ne prévient pas de prime abord les accès fébriles muqueux , et bien plus encore lorsqu’il les exaspère, on doit craindre le développement d’une inflammation latente et chronique des viscères abdominaux. Alors il est sage de temporiser jusqu’au printemps, époque à laquelle les fièvres muqueuses intermittentes, presque toutes automnales, cessent trèssouvent. Mais c’est en vain qu’on espère une guérison solide, par quelque mode de traitement que ce soit , lorsque le sujet reste au milieu d’une atmosphère humide et chargée d’émanations marécageuses, cause la plus ordinaire de ces fièvres. Le changement de lieu

est indispensable, et souvent il sullit pour déterminer la guérison. Il en est de même pour les fièvres gastriques, lorsqu’elles proviennent de la même cause. Voilà des conseils que tous les vrais praticiens sauront apprécier, et que j’emprunte avec plaisir au savant auteur de la Pyrétologie physiologique, bien que nos opinions soient parfois un peu différentes.

Le quinquina devient utile ou nuisible suivant les localités, la constitution régnante et la nature de l’affection fébrile. A Nimègue, pays sain et peu marécageux, M. Broussais n’a guère rencontré que des fièvres intermittentes simples, qui se montraient rarement rebelles et cédaient aux amers ou à de légères doses de quinquina ; pendant tout un printemps , il n’a trouvé que trois fièvres qui aient résisté à cette écorce. A Udine, les fièvres tierces se guérissaient aussi très-facilement par les tisanes amères; le quinquina était réservé pour les plus rebelles , qu’il emportait ordinairement en deux ou trois jours, à la dose de deux à quatre gros. Mais, au milieu de ces succès, il survint coup sur coup deux revers qui obligèrent M. Broussais d’étudier plus particulièrement les sujets avant de leur administrer ce médicament héroïque. Un malade, chez qui on n’apercevait aucun signe de pléthore, était affecté d’une tierce dont les accès étaient assez intenses. A la première dose de quinquina, la fièvre devint quotidienne ; à la seconde, elle se changea en continue. Un second passa, dès la première prise du remède de la quotidienne à la continue. Le premier, n’ayant pu être sauvé, malgré l’emploi des adoucissans, son cadavre offrit une double inflammation des poumons et de l’esto-

mac. Le second, plus heureux, guérit par la limonade et autres relâchans et sédatifs. Comme la phlogose des voies gastriques se déclarait en même temps idiopathiquement chez un grand nombre d’autres malades, cet habile observateur comprit qu’il fallait partager les fébricitans en deux classes : i° ceux qui pouvaient supporter les amers et le quinquina ; 20 ceux dont l’estomac trop délicat réclamait des moyens plus doux. Toutefois la saignée lui parut très-rarement admissible, parce que la plupart de ces phlegmasies, qui repoussaient si vivement les toniques, étaient accompagnées d’un pouls faible dans les intermissions , et semblaient se placer de préférence sur des sujets grêles, décolorés et sensibles. (Broussais, Histoire des phlegmasies chroniques.)

On voit assez souvent la fièvre intermittente s’annoncer avec les signes d’une irritation vive fixée sur la région du cœur, sur le poumon, sur l’utérus, sur les organes gastriques, etc. : les émissions sanguines , l’application des sangsues sur l’organe irrité , doivent alors précéder l’emploi du quinquina ; elles suffisent même quelquefois pour dissiper les mouvemens fébriles. Mais si la fièvre persévère après les saignées , sans que l’irritation locale se prolonge pendant l’apyrexie , on ne doit pas hésiter à prescrire l’écorce péruvienne. L’excellent ouvrage que nous venons de citer offre à ce sujet des faits précieux et d’utiles leçons. Toutefois il ne faut pas confondre ces phénomènes d’irritation inflammatoire avec les symptômes ataxiques qui se développent pendant l’accès , et tranchent d’une manière si grave, que les jours du malade sont dans un péril

imminent. C’est ici que le quinquina déploie sa puissance fébrifuge, et justifie les éloges qu’on lui a prodigués.

Ces fièvres, revêtues d’un caractère pernicieux, ont reçu des noms différens , suivant les épiphénomènes qui les accompagnent. Parmi les principales variétés admises ou observées par les auteurs , on trouve la cardialgique , la syncopale , l’hépatique , la cholérique , la dysentérique, la soporeuse , la délirante , la céphalalgique, la pneumonique , la convulsive, l'épileptique, l’hydrophobique, etc. Il serait facile d’en établir encore un plus grand nombre d’après les symptômes prédominans , comme on peut s’en convaincre par les écrits de Mercado , de Morton , de Tord , de Werlhof, de Lautter, de Sénac, de Cleghorn, de Comparetti, et surtout par l’ouvrage classique de M. le professeur Aïibert.

Lorsqu une fièvre intermittente , d’abord d’une apparence bénigne , s’aggrave au deuxième ou troisième accès , et offre quelques symptômes jusque-là inaperçus ; lorsque le stade du froid se prolonge excessivement, que le pouls , déprimé dans le frisson, se maintient plus ou moins faible dans la chaleur, que les traits du malade subissent une altération sensible , on doit se tenir en garde contre l’accès prochain : mais s’il se manifeste des signes alarmans , tels qu’une irritation vive concentrée sur l’épigastre , sur l’encéphale, sur le poumon , sur l’utérus , etc. ; une oppression extrême, des vomissemens opiniâtres, des convulsions, le délire, la syncope , un profond assoupissement , on ne saurait révoquer en doute la nature pernicieuse de la fièvre.

232 PHYTOGRAPIIIE

M. de Travanet , ancien membre du Corps législatif, âgé d’environ soixante ans , d’un tempérament bilieux, fat atteint, pendant l’été de 1809, à l’abbaye de Royaumont, département de Seine-et-Oise , d’une fièvre intermittente tierce, dont les deux premiers accès n’avaient offert aucun symptôme saillant , si ce n’est un embarras douloureux à l’hypochondre droit. Le malade ayant été purgé immédiatement après le second accès, cette irritation locale devint plus vive, plus étendue, et fut suivie de jaunisse. Le troisième accès , qu’on n’attendait que le lendemain à midi , s’annonça brusquement à trois heures du matin par des signes du plus mauvais augure. Un parent du malade vint à Paris en toute hâte m’instruire de son état et me prier d’aller le voir. J’arrivai à neuf heures du soiràRoyaumont, où le médecin de M. de Travanet m’apprit que l’accès avait débuté par un violent frisson, accompagné de vomissemens bilieux , d’une douleur aiguë dans la région du foie, et de défaillances qui se renouvelaient à chaque instant. Le malade avait le pouls faible , tremblotant, avec des intermittences rares. Il était affecté dejaunisse, avec celte particularité, que la couleur ictérique, qui était très-intense , occupait tout le côté droit du corps , tandis qu’elle se faisait à peine remarquer dans la partie latérale gauche. Le stade du froid s’était prolongé pendant presque tout le cours de la journée , et on l’avait vainement combattu par les cordiaux et les antispasmodiques.

Le médecin de Royaumont, attribuant la cause de la maladie à la diathèse bilieuse , pensait qu’il était nécessaire d’administrer un vomitif à la fin de l’accès 5 mais je

parvins à le convaincre que la fièvre devait seule être prise en considération, et qu’il fallait l’attaquera l’instant même par un traitement direct, afin de prévenir un nouvel accès dont l’issue ne pouvait qu’être fatale. Heureusement, je m’étais pourvu d’une certaine quantité d’excellent quinquina gris. La chaleur du corps avait reparu; une sueur visqueuse répandue sur le visage et sur le thorax annonçait le déclin de l’accès. Toutefois la réaction artérielle était peu marquée; la voix du malade était altérée d’une manière remarquable, et sa physionomie portait l'empreinte d’une profonde tristesse. Je crus ne pas devoir différer davantage l’emploi du quinquina. La première prise fut de trois gros, qu’on délaya dans une tasse d’infusion de feuilles de menthe. Une heure après , c’est-à-dire à onze heures du soir, le malade en prit autant. A minuit , à deux heures et à quatre heures du matin , les doses furent réduites à un gros. On reprit à huit heures l’usage des poudres, à la dose d’un demi-gros seulement, et on les répéta à dix heures et à midi. Le paroxysme, qu’on avait tant redouté, ne parut point : vers cinq heures, le malade éprouva seulement quelques nausées et un peu de malaise; mais ce simulacre d'accès fébrile n’eut pas d’autre suite. Le lendemain , de très-bonne heure, on donna trois gros de quinquina divisés en trois prises : la fièvre ne se montra plus , et avec elle cessa l’affection hépatique. Cependant, pour assurer la guérison , on continua pendant quelques jours le fébrifuge, à la dose d’un gros le matin et d’un gros le soir.

Madame Lassabathie , Agée de trente ans, d’un tempérament irritable et sanguin , était à peine rétablie

d’une fièvre intermittente quelle venait d éprouver à Bordeaux, lorsqu'elle apprit, en arrivant à Paris, que son fils était malade. Cette nouvelle lui causa une émotion si vive , qu’elle fut saisie d’un violent accès de fièvre , avec des douleurs utérines très-aiguës et perte de sang. Ces accidens cessèrent avec la fièvre , et le lendemain elle se croyait guérie , à une grande faiblesse près; mais un nouvel accès, survenu pendant la nuit, vint la jeter dans de nouvelles alarmes. Les symptômes fébriles, beaucoup moins vifs, s’étaient néanmoins prolongés jusqu’à quatre heures de l’après-midi. Une potion composée d’eau de laitue, d’éther sulfu-' rique et de sirop d’opium , avait contribué à suspendre la douleur, ainsi que la fluxion hémorrhagique, et je me disposais à profiter de la rémission des accidens pour administrer le quinquina , lorsqu’un troisième paroxysme vint à éclater. La perte de sang était excessive ; le pouls, faible , convulsif, cédait à la plus légère pression ; la prostration des forces était générale , et la face d’une couleur cadavéreuse. Application d’un large sinapisme sur la région sacro-lombaire ; frictions éthérées sur les membres ; emploi des cordiaux à l’intérieur. Potion préparée avec l’extrait de quinquina, la teinture de cannelle, le sirop d’éther, l’opium , et l’eau de fleurs d’oranger. Le froid et la dépression vitale persistent. Nouvelles frictions avec la teinture alcoholique de quinquina et le camphre. Ce traitement est continué avec beaucoup de persévérance.

Enfin la chaleur se rétablit, l’hémorrhagie diminue ; mais le pouls se maintient faible , et la malade , qui a vu régner a Bordeaux des fièvres pernicieuses , donne

des signes manifestes d’abattement moral. Sans attendre davantage, je prescris deux gros de quinquina rouge, réduit en poudre fine , dans un mélange d’eau et de vin de Madère. Une pareille dose est administrée deux heures après , et suivie de trois en trois heures de doses moindres. En quatre jours , la malade épuisa quatre onces de quinquina. Plus de redoublement, plus d’hémorrhagie. L’abdomen est embarrassé , un peu sensible ; ce symptôme cède à des cataplasmes émolliens et à un régime doux ; mais la malade éprouve une grande faiblesse , et sa convalescence se prolonge.

Madame *** (voyez tome i", page 198) avait éprouvé tous les symptômes de l’asphyxie , pour avoir pris un bain dans une pièce où l’on avait placé une grande quantité de jonquilles. Cet accident fut suivi , peu de jours après, d’une affection fébrile, marquée par un léger refroidissement aux extrémités inférieures, et une douleur sourde dans la région de la matrice , qui se fit sentir jusqu’à dix heures du soir. La nuit fut troublée par des rêves , un malaise universel et des sueurs partielles; mais la journée fut assez calme. Un second accès ramena, le troisième jour, les mêmes symptômes ; seulement l’irritation utérine fut plus prononcée. Bain émollient , cataplasmes sur l’hypogastre , potion sédative. Le lendemain, l’accès devance de six heures et débute par un frisson qui frappe toute la périphérie du corps. Les douleurs sont violentes ; leur intensité progressive , jointe à la faiblesse , à l’irrégularité du pouls, à la chute rapide des forces, ne laisse plus aucun doute sur le caractère pernicieux de la fièvre. Je fais renouveler les topiques émolliens et sédatifs , et je

profite du déclin de l’accès pour administrer, dans l’espace de six heures , six gros de quinquina et deux grains d’opium , partagés en trois prises égales. Le lendemain, les doses sont réduites de moitié; les jours suivans , la malade ne prend qu’un gros de quinquina matin et soir. Ce traitement a suffi pour dissiper la fièvre , et avec elle la surexcitation utérine qui lui était subordonnée.

M. le docteur Ducasse, de Toulouse , nous a donné une belle observation de lièvre intermittente cholérique. La maladie n’a offert que deux accès , et a cédé au quinquina administré à haute dose. La force et la fréquence des vomissemens et des déjections alvines avaient produit la décomposition des traits de la face, une sueur froide , une extrême petitesse du pouls et des syncopes. Appelé pendant le premier accès , M. Ducasse vit dans la maladie un choléra-morbus très-violent , contre lequel il n’employa d'abord qu’une simple boisson adoucissante. Les accidens cessèrent à cinq heures du soir. Le malade reposa toute la nuit et put vaquer le lendemain à ses affaires. Le jour suivant , c’est-à-dire le troisième jour , à la même heure que l’accès précédent, les symptômes reparurent d’une manière subite et sans avoir été précédés du plus léger malaise. Les douleurs précordiales étaient horribles, les évacuations presque sanguinolentes, et le pouls à peine sensible. L’accès dura jusqu’à sept heures du soir. M. Ducasse prescrivit quelques gouttes de liqueur d’Hoffmann avec de l’eau de fleurs d’oranger, et la nuit fut assez tranquille. Mais ce second accès l’ayant éclairé sur Je caractère de la maladie, il s’empressa le

lendemain d’administrer le quinquina , qui prévint heureusement le troisième accès, dans lequel il est probable (pie le malade aurait succombé. (Ducasse , Mémoires et Observations de médecine.)

Une observation de fièvre intermittente grave, dont une sorte d’angine spasmodique était le symptôme dominant, nous a été transmise par le professeur Dumas. Les traits du malade étaient profondément altérés ; il se plaignait de céphalalgie , de douleurs à la poitrine , aux hypocliondres et au bas-ventre -, son pouls était petit , concentré , irrégulier. U avait la bouche amère , la langue couverte d’un enduit jaunâtre. La respiration était un peu gênée , la déglutition d’une difficulté extrême.

Dumas prescrit une boisson émétisée , mais le malade fait des efforts inutiles pour l’avaler. Le soir, la fièvre s’élève, il survient un redoublement, la difficulté d’avaler est plus considérable. Le lendemain , application de topiques irritans, afin de rompre le spasme; sinapismes au gras des jambes, et quelques heures après vésicatoire à la nuque. Le troisième jour, inquiétude plus marquée, délire sourd. On renouvelle les sinapismes; on a recours aux frictions , aux lavemens laxatifs. Point de changement dans la situation du malade. Le sixième jour, on essaie de lui faire prendre deux grains de tartre stibié dans une petite quantité d’eau ; il en avale fort peu. Alors Dumas reconnaît d’une manière distincte l’exacerbation du soir, caractérisée par l’augmentation de la fièvre , le délire, et une difficulté plus grande de la déglutition. U insiste néanmoins, le huitième et le neuvième jour , sur les boissons émétisées, sur les lavemens purgatifs. La déglutition étantdevenue

plus facile, le malade prend jusqu’à quatre grains d’émétique sans en être ébranlé. Le délire , la chaleur, la fréquence du pouls, augmentent ; on applique des sangsues aux tempes , on prescrit une potion composée de camphre, de nitre et de laudanum. J’avoue que je ne reconnais pas ici la sagacité de notre savant professeur ; l’indication du quinquina était évidente dès le troisième accès.

Le dixième jour, tout annonce une terminaison fâcheuse. Les symptômes s’aggravent , le délire se prolonge et devient furieux , l’assoupissement lui succède ; la déglutition est impossible, la respiration s’exécute avec gêne et par des mouvemens accélérés, les forces baissent sensiblement , l’exercice des sens s’altère , l’ouïe est insensible à l’impression des sons , et l’œil à celle delà lumière.

Cependant la marche rémittente de la maladie est bien décidée; les exacerbations, toujours croissantes, font soupçonner que la fièvre rémittente joue le principal rôle et forme l’affection dominante. Enfin le quinquina est administré en lavement à la dose d’une once, combiné avec un demi-gros de camphre , deux fois dans le même jour. Le lendemain , il y a une amélioration marquée ; les douleurs du bas-ventre , loin d’avoir été accrues par le quinquina , sont diminuées sensiblement; le pouls est régulier, la déglutition moins difficile. On continue le quinquina et le camphre en lavemens matin et soir, et on fait prendre au malade deux onces devin de quinquina. L’exacerbation de ce jour est encore sensiblement diminuée. Le lendemain , le malade paraît en voie de guérison; les forces com-

MÉDICALK.

mencent à se rétablir, la sensibilité se réveille , le pouls se développe , le délire a cessé , la déglutition devient libre , l’exacerbation du soir se fait à peine sentir. On avait administré le matin le lavement de quinquina , le vin et quelque peu d’extrait de quinquina ; le soir, on continue le lavement. Les jours suivans , là convalescence se confirme sous la continuation du quinquina tant en lavemens qu’en décoction et en substance , et le malade est bientôt entièrement rétabli.

Le même professeur a observé un cas de fièvre hydrophobique tierce, dont les deux premiers accès furent marqués par des vertiges , une céphalalgie atroce , une anxiété générale , une soif ardente , une irritation de l’arrière-bouche , avec gêne de la déglutition. Le troisième s’annonça par une chaleur violente , un délire furieux ; par un mouvement convulsif des lèvres et des muscles du cou , une dysphagie considérable , avec resserrement du pharynx , augmentant à l’approche des liquides. Le jour suivant, calme, mais aversion poulies liquides , et dysphagie.

Le lendemain , convulsions générales , soubresauts des tendons, contraction violente des muscles abdominaux , dysphagie insurmontable , délire furieux , efforts pour mordre, écume à la bouche, grincement des dents , rejet volontaire de flots de salive , horreur invincible pour tous les liquides , frémissement universel par le contact de l’eau fraîche. Traité par le quinquina, le malade guérit après huit accès.

Un cas de fièvre aphonique a été observé et parfaitement décrit par M. Double. Les paroxysmes étaient caractérisés par une grande chaleur, la privation totale

240 PHYTOGRAPH1E

de la voix , l’agitation convulsive des muscles de la face , une langue comme brûlée , une soif extrême , un sentiment général d’inquiétude, de douleur, de pesanteur, etc. Cette fièvre , dont les accès furent peu nombreux , fut heureusement combattue à l’aide du quinquina.

La fièvre intermittente , soporeuse, carotique, léthargique, décrite par Torti, par Werlhof, et quelques autres auteurs -, la fièvre céphalalgique , la fièvre convulsive de Morton ; la fièvre délirante d’Alibert et de Coutanceau -, la fièvre aphonique de Double ; la fièvre hydrophobique de Dumas ; la fièvre paralytique de Molitor; la fièvre épileptique de Lautter et de Barde 5 la fièvre arthritique de Brachet; enfin toutes les fièvres intermittentes qui simulent une phlegmasie ou qui s’accompagnent d’un ou de plusieurs symptômes graves et dominons , demandent la prompte administration du quinquina. Toutes les autres indications sont vaines, lorsque ces symptômes sont portés à un très-haut degré de violence. Le point essentiel est de combattre la fièvre d’une manière directe et de prévenir le retour d’un nouveau paroxysme. Ainsi, dès que le caractère pernicieux de la fièvre est reconnu , on doit profiter du déclin ou de la terminaison de l’accès pour administrer le quinquina en substance , d’abord à la dose d’une demi-once , et ensuite à celle d'un ou deux gros de deux en deux heures, ou à des intervalles plus ou moins éloignés , suivant le type de la fièvre. Dans les cas extrêmes , il ne faut pas craindre d’élever hardiment les doses du fébrifuge -, Sims en a donné jusqu’à cinq onces. Lorsque l’accès a été supprimé , il faut le continuer

pendant quelques jours , à la dose de deux, ou trois gros , et ensuite à doses graduellement décroissantes , pendant une ou même plusieurs semaines. Lorsqu’il se manifeste des mouvemens convulsifs, une affection cholérique , une douleur vive et prédominante dans quelque organe essentiel , il est utile d’associer le quinquina à l’opium.

Le quinquina ne doit point être administré pendant la vigueur d’un accès pernicieux^ mais si la fièvre est subintrante, il faut savoir saisir habilement le temps qui approche le plus de la rémission pour donner le fébrifuge. Que la première dose soit surtout assez forte pour dompter l’accès prochain ; car les doses suivantes , quoique placées avant l’invasion de cet accès , s’en rapprochent trop pour qu’on doive compter sur leur action. Les fièvres sous-continues , les fièvres rémittentes ataxiques, qui régnent épidémiquement à la fin de l’été , et au commencement de l’automne dans les pays chauds couverts de marécages, doivent être soumises à un traitement analogue, et il faut les attaquer parle quinquina , dès la première ou seconde rémission , sans avoir égard aux signes d’irritation gastrique et aux autres complications qui tendraient à retarder l’emploi du seul remède efficace. Lorsque ces pyrexies offrent des phénomènes graves, lesmomens sont précieux, et l’indication est d’autant plus urgente, que l’accès qui va suivre sera peut-être mortel. Zimmermann a observe une fièvre tierce épidémique dont les traits saillans étaient la céphalalgie , une dyspnée extrême , et qui faisait périr le malade au deuxième accès.

Cependant , lorsque les complications sont bien tran-

chées, lorsqu’il y a (les signes évidens de congestions bilieuses, d’embarras gastrique, d’inflammation , de pléthore, il convient d’y porter remède avant d’administrer le fébrifuge. C’est l’opinion de Stoll et de quelques autres observateurs judicieux. Finke a combattu par les évacuans, et puis par le quinquina, une fièvre double tierce soporeuse, compliquée de symptômes gastriques. Voullonne ne fut pas si heureux dans une fièvre tierce.

M. B. , âgé d’environ soixante-dix ans , d’une constitution robuste , après avoir essuyé à la campagne quelques accès de fièvre intermittente tierce d’une nature bénigne, consulte le docteur Voullonne, qui prescrit un minoratif pour le jour libre de fièvre. Ce remède fait rendre au malade une grande quantité de matières bilieuses. Vers six heures du soir, le frisson revint , la chaleur dura toute la nuit, et l’accès se termina dans la matinée par une sueur abondante. Le lendemain, nouveau purgatif qui opère comme la première fois. Le frisson reparaît à six heures du soir, ainsi que l’avantveille ; mais l’accès est pernicieux. Le malade tombe durant la nuit dans un état apoplectique qui se prolonge jusqu’au déclin de l’accès. Voullonne prescrit sur-le-champ une once de quinquina, à prendre en quatre doses égales. Il croyait que l’accès pernicieux était éloigné de trente-six heures. Point du tout : la fièvre devint double-tierce , le frisson reparut le même jour à six heures du soir, dix heures après la première prise du fébrifuge, et cet accès subalterne fut bien plus féroce que le premier. Il se soutint sans aucune espèce de rémission jusqu’à ce que le lendemain, à l’heure

ordinaire , un refroidissement glacial annonça l’invasion de l’accès correspondant en tierce au premier accès pernicieux. Le malade succomba au bout de quelques heures. ( Voullonne , Mémoire sur les fièvres intermittentes.)

Ce triste exemple doit nous avertir que les évacuans ne sont véritablement utiles que lorsque l’indication en est précise; encore faut-il les administrer avec réserve aux vieillards , aux enfans , et à toutes les personnes nerveuses ou d’une faible complexion. Si, au lieu d’affaiblir son malade par deux purgatifs inutiles , ce médecin eût donné de prime abord le quinquina , la fièvre n’eût point contracté un caractère pernicieux.

On trouve également un exemple funeste de l’abus des évacuans dans le beau Traité des fièvres rémittentes de M. le professeur Baumes. On avait négligé le quinquina, et on le donna ensuite à trop faibles doses. Le redoublement qui suivit se termina par la mort. Le docteur Hurtado , médecin espagnol, rend compte de deux faits analogues dans un Mémoire inté-* ressant sur les fièvres intermittentes. L’émétique et les purgatifs , administrés contre des fièvres bénignes , leur ont imprimé un caractère pernicieux. Heureusement de fortes doses de quinquina ont triomphé de tous les accidens.

Les saignées générales , l’application des sangsues et des ventouses , les antiphlogistiques , les tempérans , peuvent convenir dans quelques cas de fièvres intermittentes ataxiques , pour combattre une inflammation imminente; Lautterles a employés avec succès contre la fièvre pernicieuse épidémique de 1 759. Sarcone fait

également mention d’une fièvre sous-continue, avec phlogose de l’organe pulmonaire , où la saignée était indispensable 5 mais ces cas sont rares, et nous croyons que les émissions sanguines ne peuvent être utiles que lorsque les signes d’inflammation et d’éréthisme persistent pendant l’apyrexie. Quelle que soit la violence du paroxysme, elles sont contre-indiquées , si le pouls est faible , déprimé , si la prostration des forces se prolonge pendant la rémission des phénomènes fébriles. In summo intérim furientis morbi periculo, neprœceps vitain salvandi aufugiat occasio , indicationibus aliis, quàm vitalibus, satisfacere non licet, et omne curationis punctum in juturo, facile lethali, febris insulta per corticem avertendo, position est. ( J. P. Framk , Epitome de curandis hominum morbis. )

M. Broussais, dont les travaux ont répandu une si vive lumière sur la doctrine des plilegmasies , se plaint de ce qu’on trouve partout le précepte de traiter avec de fortes doses de quinquina les fièvres qui sont accompagnées, durant l’accès, d’un point douloureux quelconque. On se contente, dit-il, de les ranger dans la classe des pernicieuses ou ataxiques intermittentes, et l’on menace hardiment de la mort les malheureux chez qui l’emploi du souverain fébrifuge aura été ménagé. Je conviens avec ce professeur que, dès que la phlogose gastrique existe , le quinquina et les amers deviennent des poisons. Mais quelle différence entre la gastro-entérite aiguë, qui s’accompagne de symptômes ataxiques, et une véritable fièvre pernicieuse! Il suffit d’avoir observé la marche de ces deux maladies pour ne

pas les confondre : l’une peut se prolonger pendant plusieurs semaines , tandis que l’autre vous tue en quelques heures, si on ne la réprime promptement avec l’écorce spécifique.

Une foule d’autres maladies revêtues de la forme intermittente ou périodique se guérissent aussi trèssouvent par le quinquina. Quelques auteurs leur ont donné le nom de fièvres larvées, erratiques, anomales, etc. Casimir Médicus , qui les a rassemblées dans un traité particulier, leur attribue une origine gastrique. Il s’est convaincu, par l’ouverture des cadavres , que la cause matérielle de la maladie réside dans le tube intestinal , et non dans la partie affectée de la douleur ou du désordre. Lorsque ces fièvres larvées s’offrent sous l’empire d’une épidémie de fièvres intermittentes , leur caractère obscur et ambigu se dévoile par quelques symptômes propres à la maladie régnante. Un faible refroidissement à l’invasion de l’accès , des sueurs vers son déclin , ou bien des urines rouges, briquetées, à sa terminaison , les font reconnaître. (Voyez plusieurs observations de fièvres larvées, consignées par le docteur Dolivera dans le quatrième volume de la Revue médicale, année 1821.) Dans leurs nombreuses métamorphoses, ces maladies demandent le même traitement que les fièvres intermittentes; et lorsqu’elles offrent quelques symptômes graves ou pernicieux , il faut les attaquer brusquement par de hautes doses de quinquina.

M. le docteur Bourguet fut appelé, aux environs de Béziers , pour voir un petit garçon , âgé d’environ huit ans , qui offrait les symptômes d’une catalepsie quoti-

dienne. A peine le soleil paraissait-il sur l’horizon, que l’enfant tombait dans un état de mort apparente , pour ne ressusciter, pour ainsi dire , qu’au soleil couchant. Arrivé auprès de lui à six heures du matin , M. Bourguet le trouva endormi et tranquille; il le réveilla , le fit parler et l’amusa. Mais aussitôt que le soleil se montra (c’était en hiver) , le petit malade.' dit au médecin : « Monsieur , voilà que le mal me prend , » et de suite il se couche sur son lit , où il reste comme mort. Plus de respiration sensible, plus de pouls, plus de battemens de cœur, plus de sensibilité , même en le pinçant.

Le corps se refroidit considérablement pendant deux heures au moins, après lesquelles le froid diminua sans cesser tout-à-fait. M. Bourguet remarqua seulement un léger spasme de la paupière supérieure. 11 souleva deforce un de ses membres supérieurs , il resta soulevé ; une jambe de mêipe : ses membres étaient comme une cire molle qui prend toutes les formes qu’on lui donne. Il resta ainsi sans rien avaler ; et quand le soleil quitta l’horizon, il reprit peu à peu ses sens, et se leva sans le moindre sigpe qui pût indiquer qu’il avait été malade.

Il avait eu déjà dix paroxysmes semblables. M. Bourguet lui fit prendre , dans le cours de la nuit , environ une once de quinquina avec du zinc sublimé. Il n’y eut point de paroxysme le lendemain matin , et depuis lors l’enfant s’est bien porté.

Une demoiselle éprouvait de deux jours l’un une affection convulsive (danse de Saint-Guy) tellement forte, qu’elle sautait continuellement pendant plus de deux heures, à un demi-pied de hauteur, se frappant, se

débattant de toutes les manières ,. avec un hoquet fatigant et des grimaces continuelles , jusqu’à ce qu’ enfin , excédée de fatigue , elle se laissât tomber sur un sopba, où le sommeil le plus profond terminait ce paroxysme. Son médecin ordinaire fit appliquer des sangsues, qui ne procurèrent aucun amendement. M. Bourguet, ayant considéré la maladie comme étant de même nature que la précédente, conseilla le quinquina , qui en triompha sans difficulté.

Ce médecin a guéri, par la même méthode, des hémorrhagies à type tierce , des coliques périodiques survenant tous les huit jours , et une sorte de fièvre nerveuse, dont les accès se reproduisaient tous les j ours avec un rire bruyant et immodéré qui durait trois heures.

On pourrait citer des maux , des accidens de toute espèce revenant à des heures , à des jours fixes, et qui ont cédé à l’action puissante de ce remède. C’est ainsi qu’on a dissipé des tremblemens , des syncopes, des céphalalgies, des douleurs pleurétiques, des hémorrhagies , des vomissemens , des diarrhées , des oppressions , des cardialgies, etc., etc.

Mais avec quelle réserve ne faut-il pas administrer le quinquina dans plusieurs de ces affections périodiques ! Par exemple , l’hémoptysie qui se reproduit avec ce caractère , bien qu’elle ne soit point accompagnée de la fréquence et de la dureté du pouls, annonce néanmoins un état de congestion de l’organe pulmonaire , une irritation locale plus ou moins vive , à laquelle le quinquina peut donner plus d’intensité , surtout si le malade estjeuneetd’un tempérament sanguin. La céphalalgie périodique que Van Swiéten a domptée

avec le quinquina , et dont on lit plusieurs exemples dans le paragraphe 746 , où il traite de la fièvre intermittente , est Je plus souvent exaspérée par ce médicament. Je l’ai presque toujours vu échouer contre la migraine , et quelquefois il l’a rendu atroce -, mais , lorsque cette affection rebelle est fomentée par de mauvaises digestions , par un état de langueur de l’appareil gastrique, administré après un ou deux vomitifs , il la soulage ordinairement, modifie ou éloigne les attaques, et parfois les dissipe pour toujours.

Au reste , c’est en vain qu’on aurait recours au quinquina pour vaincre ces affections périodiques , tant qu’on n’a point détruit les élémens d’où elles dérivent. C’est donc à l’investigation de ces causes primitives qu’il faut s’attacher, si l’on veut établir un traitement méthodique et rationnel.

Une femme d’un tempérament sanguin et d’une excellente santé est saisie d’une violente frayeur qui supprime ses règles. Depuis ce moment , elle est sujette à des attaques périodiques de hoquet. Cette affection spasmodique dure plusieurs mois, et résiste aux émissions sanguines, aux purgatifs, aux bains, aux antispasmodiques et au quinquina. La malade, fatiguée, renonce à toute espèce de médicamens. Les règles ayant enfin reparu, le quinquina, qui avait été impuissant contre la cause primitive , dissipa en très-peu de temps l’affection convulsive périodique à laquelle le système nerveux setait accoutumé, (j Recueil périodique de la Société de médecine de Paris , tome 3.)

U ne suffit point d’avoir dissipé par le quinquina ou le sulfate de quinine l’impression périodique qui ra-

mène les accès , il faut encore administrer ces médicamens pendant plusieurs jours, et même pendant plusieurs semaines, si l’on veut prévenir les récidives. D’après Sydenham , elles peuvent avoir lieu à des époques déterminées. Werlhof, qui a parfaitement développé celte observation clinique, recommande de donner le quinquina pendant la deuxième semaine qui suit la suppression des fièvres tierces , et pendant la troisième semaine pour les fièvres à type quotidien ou quarte. Ces semaines , qu’il appelle paroxystiques , sont les époques où les rechutes se font ordinairement remarquer. On continue l’écorce fébrifuge plus ou moins long-temps , suivant les forces et le tempérament du malade , suivant les lieux , la saison de l’année et le caractère de la fièvre. Pendant l’automne, et dans les pays marécageux, il faut surtout élever les doses du quinquina et prolonger son emploi ; prescrire en même temps un régime tonique, et éviter avec soin les purgatifs et toutes les causes énervantes.

La crainte de favoriser l’obstruction des viscères] a souvent éloigné les médecins de l’usage du quinquina dans les fièvres quartes ; mais c’est pour avoir négligé ce fébrifuge, pour l’avoir employé trop tard , ou d’une main timide , que ces fièvres réfractaires ont quelquefois produit des engorgemens, des infiltrations, [des cachexies incurables. Strack , observateur habile et judicieux, a prouvé, dans un Mémoire sur les fièvres intermittentes, couronné par l’académie de Dijon,, ^que le quinquina, loin de produire des obstructions viscérales, en estle plus sûrremède. Toutefois il faut le prescrire avant que les altérations organiques se manifestent

par des symptômes tels qu’il n’est plus possible de la réparer. Lorsqu’elle est parvenue à ce terme , non-seulement le quinquina est inutile , mais encore il augmente les progrès de la désorganisation. M. Baumes pense également que les pyrexies compliquées d’obstructions , d’infiltrations cellulaires , etc. , peuvent être victorieusement attaquées par le quinquina. Ce n’est pas qu’il faille traiter avec cette écorce toutes les fièvres de ce genre ; mais il ne faut pas se faire une idée exagérée de ce qu’on nomme obstructions des viscères. 11 ne faut pas aussi ne jamais compter sur la salubrité de la fièvre 5 et, tout en reconnaissant que le mouvement fébrile, sagement dirigé ou abandonné à luimême , peut produire d’heureux résultats , on doit sévèrement apprécier le danger qu’il peut y avoir de laisser la fièvre déranger les fonctions organiques , pervertir le tissu des viscères , et amener le désordre au point où la nature et l’art sont enfin hors d’état de le réparer. A ce sujet, notre illustre professeur cite un fait remarquable qui prouve les hautes propriétés du quinquina,

M. Cli*******, l’un des médecins les plus habiles de Montpellier, éprouvait une fièvre intermittente , qui , depuis plusieurs mois, après avoir été suspendue, revenait avec une intensité nouvelle, avait pris quelquefois la forme rémittente , et avait enfin amené avec la chute des forces des accidens cachectiques bien caractérisés. En explorant l’abdomen, on avait trouvé une obstruction étendue dans les viscères , et notamment dans le foie. A la suite d’une forte péripneumonique violente que prit la maladie, les accidens s’aggravèrent,

et la fièvre devint double-tierce. M. Ch******* présumait que la fièvre était nécessaire pour fondre les embarras hépatiques. Les résolutifs, les sucs d’oseille et de carotte jaune, avaient été employés avec une certaine persévérance; mais la guérison n’avançait point. M. Baumes , appelé par le malade , examine L’état des viscères abdominaux, et croit reconnaître une sorte d’agrandissement du foie. Une circonstance venait renforcer son opinion , c’est que chaque accès donnait à la peau une couleur ictérique qui disparaissait pendant la rémission fébrile. La fièvre n’était donc pas subordonnée à l’état du foie , puisque c’était elle qui influait pernicieusement sur cet organe. L’avis de M. Baumes fut de la combattre activement par l’écorce fébrifuge. Fort de son expérience, M. Ch******* choisit sa mixture, préparée avec la résine de quinquina. Cet excellent médicament, continué avec persévérance, dissipa la fièvre , et en même temps l’état cachectique. (Baumes, Traité des fièvres rémittentes, tome 2, page 52i.)

Examinons maintenant si le quinquina peut être utile dans le traitement des pyrexies qui ont une marche continue. Généralement banni du traitement de la fièvre inflammatoire , où l’organisme est violemment excité, il a eu des succès incontestables dans les fièvres adynamiques et ataxiques , dans les affections typhoïdes, etc. Ces fièvres sont rarement simples; elles offrent souvent à leur début un état sthénique, des signes de pléthore , des irritations locales qui exigent préalablement la méthode antiphlogistique; mais lorsqu’elles se développent sous l’influence de causes puis-

PH YTOGR A P HIE

samment énervantes, comme une température chaude et humide, des effluves marécageux , des miasmes délétères, un principe actif de contagion, des fatigues excessives , des privations de toute espèce , des affections tristes, le chagrin, la crainte, la terreur; que, parmi les symptômes qui les caractérisent , on voit prédominer l’abattement moral, la stupeur, la dépression des forces vitales , enfin une adynamie réelle , l’observation clinique nous avertit d’administrer le quinquina Je plus promptement possible. C’est dans les grands établissemens, dans les hôpitaux civils et militaires, dans les prisons, dans les camps, où ces maladies sévissent quelquefois avec tant de violence , que les plus grands maîtres de l’art ont éprouvé les vertus souveraines de l’écorce du Pérou.

Mais une nouvelle secte s’est élevée et a dit : Il n’y a point de fièvres adynamiques essentielles ; leur cause réside dans l’irritation inflammatoire des tuniques digestives ; par conséquent les toniques , les stimulans, le quinquina, sont des poisons. Qu’importe que Boerhaave, Van Swiéten, Lind, Huxham , Pringle, Smith , Stoll , Tissot , Wagler, Quarin , F rank , Barthez , Baumes, Pinel, Double, Laënnec, Chomel , Cayol , Andral, Guersent, et une foule d’autres médecins recommandables, nous aient transmis l’heureux résultat de leurs travaux cliniques , ils n’ont point connu la véritable cause des fièvres putrides , la gastro-entérite. Sans doute le mot gastro-entérite ne se trouve point à chaque ligne de leurs écrits, parce qu’ils n’ont jamais pensé que la membrane muqueuse digestive dût jouer un rôle si exclusif dans la production des maladies ; mais quel

est le médecin un peu érudit qui ignore que Sydenham , Baglivi, Pringle, Dehaën, Cullen, etc. , ont recommandé les antiphlogistiques dans le premier stade des fièvres putrides et malignes, lorsqu’elles offraient des signes d’irritation et de pléthore? Et de nos jours, Hildenbrand , Hufeland, Baumes, etc. , ne se sont-ils pas prononcés en laveur des saignées générales et locales, lorsque le typhus s’est montré avec le même caractère? Qu’on lise les constitutions médicales tracées , il y a déjà long-temps, avec un talent si remarquable, par M. Double, et l’on verra si ce médecin n’a point tour à tour employé les antiphlogistiques, les vomitifs, les excitans et le quinquina , suivant le mode qu’offraient les fièvres bilieuses et putrides.

Si, après des hommes d’un mérite si éminent, il m’est permis de citer des faits qui me sont propres , je dirai que le quinquina a surpassé mon attente dans plusieurs maladies fébriles où l’appareil des symptômes adynamiques et ataxiques était porté à un très-haut degré.

Madame Meggs, d’un âge moyen, d’une constitution éminemment nerveuse , avait eu le malheur de perdre son mari à Milan, à la suite d’une fièvre putride qu’on avait traitée parles antiphlogistiques et parle calomel. Livrée à une douleur profonde , elle quitte brusquement l’Italie et ne s’arrête qu’à Genève , où la fièvre la retient pendant quelques jours. En vain on lui conseille de se soigner et de prendre du repos; elle n’a qu’un désir, c’est de hâter son retour en Angleterre, sa patrie. Elle continue sa route , éprouvant , pendant tout le trajet de Genève à Paris , une céphalalgie conti-

nuelle, de la faiblesse, des frissons, et un dégoût in*

vincible pour toute espèce d’alimens.

A peine arrivée à Paris , elle prend des poudres de calomel , qui la purgent abondamment et semblent lui procurer un peu de calme pendant quelques jours; mais à la suite de ces évacuations , la faiblesse augmente et le délire survient. Je fus appelé le dixième jour de la maladie, et j’observai les symptômes suivans : pouls faible, fréquent, irrégulier, accablement, tristesse, conversation incohérente, et parfois exaltation extraordinaire; langue tremblante jaunâtre, un peu brune à la base; épigastre tendu, légèrement sensible ; déjections bilieuses d’une couleur foncée, d’une fétidité extrême. Décoction de chiendent édulcorée avec du sirop de limon ; embrocations huileuses et camphrées sur l’abdomen ; potion sédative à prendre par cuillerées. Le délire devient continuel , l’adynamie augmente , les traits sont profondément altérés. La malade prend toutes les heures deux onces de décoction de quinquina animée avec la teinture de cannelle, et de temps en temps un peu de vin de Madère. Ce traitement est continué jusqu’au dix-septième jour. Les idées sont moins confuses ; la faiblesse diminue , ainsi que les déjections. Le vingt-troisième jour, une légère diaphorèse semble préluder à une crise favorable. La garde a l’imprudence de suspendre tous les remèdes pendant la nuit. Le lendemain adynamie plus prononcée, selles involontaires, pouls faible, évidemment spasmodique ; délire , voix altérée. Vésicatoires au gras des jambes, potion préparée avec six onces d’eau de menthe , six gros d’extrait de quinquina , une once

de sirop d’œillet, et un gros d’éther; frictions sur les membres avec la teinture de quinquina camphrée. La boisson ordinaire est une infusion de quinquina , à laquelle on ajoute un peu de vin de Bordeaux. Je surveille sévèrement l’administration des remèdes, et j’en fais élever graduellement les doses jusqu’au trentième jour. Dès ce moment , un mieux sensible se déclare, les symptômes adynamiques s’effacent peu à peu, et vers le quarantième jour la malade entre en convalescence.

M. de Fontenay, jeune officier dans les hussards du Nord, d’une faible complexion , contracta pendant l’hiver de 1816 une maladie aiguë, qui prit un caractère adynamique vers le dix-septième jour. Je fus appelé à cette époque par feu le docteur Marquis , qui lui avait donné les premiers soins. Ce jeune homme était en délire et dans un affaissement prodigieux. Il avait le pouls convulsif, à peine sensible; la langue couverte dans toute son étendue d’un mucus épais et noirâtre , ainsi que les dents et les gencives. Une éruption pétéchiale qui s’était manifestée la veille avait presque entièrement disparu ; on n’en voyait que quelques faibles vestiges sur le cou et sur la poitrine. On avait appliqué des vésicatoires aux cuisses ; on donnait intérieurement de la limonade , du petit-lait vineux , des poudres composées de nitre et de camphre. La méthode thérapeutique fut modifiée de la manière suivante : toutes les trois heures une demi-tasse de décoction de quinquina et de serpentaire de Virginie avec quelques gouttes d’acide sulfurique. Dans les intervalles, quelques cuillerées d’une mixture préparée

PHYTOGRAPH1E

avec l’eau de cannelle simple, l’extrait de quinquina et le sirop d’écorce d’orange. De temps en temps un peu de vin de Bordeaux •, topiques rubéfians sur différens points du derme. Les forces se relèvent ; l’enduit noirâtre qui couvrait les parois de la bouche se détache de toutes parts -, le malade expectore pendant plusieurs jours un mucus abondant et visqueux , et à la fin du quatrième septénaire il est hors de danger.

Je pourrais citer encore beaucoup d’autres observations non moins favorables au quinquina 5 mais je me contenterai de produire le fait suivant , en l’abrégeant dans ses détails. M. Adolphe Geyler, âgé d’environ quinze ans, d’un tempérament lymphatique, fut atteint, dans les premiers jours de novembre 1822, d’une fièvre muqueuse qui offrit pendant la première huitaine une irritation gastro-intestinale très-marquée. J’avais employé l’application des sangsues sur les points les plus sensibles , les embrocations émollientes, les cataplasmes, les lavemens sédatifs, les boissons gommeuses , une diète sévère, enfin les principaux moyens dont se compose la méthode antiphlogistique; et lorsque je me flattais de la solution prochaine de la maladie , le jeune Geyler tomba dans un tel état d’asthénie , que j’en fus alarmé. La langue était tremblante, fuligineuse dans le milieu, d’un rouge pâle sur les bords. Les déjections exhalaient une odeur fétide et cadavéreuse. Je dois en faire ici l’aveu : les toniques étaient indiqués après le deuxième septénaire par l’état de faiblesse ; mais je crus devoir m’en abstenir, dans la crainte de renouveler l’irritation. Je modifiai soudain le traitement, et j’arrivai par

gradation aux plus puissans toniques. Le quinquina rouge , administré à haute dose sous des formes variées, conjura l’orage et fut notre ancre de salut.

Huxham a signalé des angines , des péripneumonies qui se développent avec tous les traits caractéristiques du typhus , et qui passent rapidement à la gangrène» Pour maîtriser ces inflammations d’une nature putride, :asthénique, il faut, après avoir pratiqué des saignées locales au moyen des ventouses ou des sangsues, administrer sans retard les préparations de quinquina. Huxham employait de préférence sa teinture antiseptique , dont les principaux ingrédiens sont le quinquina, la serpentaire de Virginie et le safran. D’autres médecins ont préconisé le quinquina dans le traitement de la dysenterie putride , des petites véroles d’un mauvais caractère, du typhus d’Amérique, des fièvres pestilentielles.

Des faits incontestables parlent en faveur de cette méthode 5 mais combien en ont abusé les hommes attachés exclusivement à la théorie de Brown ! Les progrès récens de l’anatomie pathologique ont prouvé que les fièvres putrides et malignes sont très-souvent produites par l’inflammation primitive d’un ou de plusieurs viscères , et particulièrement de l’encéphale et de la membrane muqueuse digestive (1). Cette considération importante devait nécessairement restreindre l’emploi des stimulans et des toniques dans le traitement des fièvres. Mais est-il vrai que ces maladies

(1) Voyez la Médecine éclairée par l'ouverture des corps, publiée en 1804 pat- le docteur Prost, et le Traité des phlegmasies du professeur Broussais.

PH YTOGRAPIIIE

soient toujours symptomatiques d’une inflammation viscérale, comme on le prétend aujourd’hui ? et faut-il les combattre par une seule méthode , par les débilitans et les émissions sanguines répétées ? Les médecins judicieux sauront toujours se garantir de cet esprit d’exagération qui n’est propre qu’à faire des fanatiques. Après avoir médité les écrits de Sydenham , de Cullen , de Stoll , de Pinel , ils puiseront avec discernement dans la doctrine de Brown et dans celle de Broussais.

Le quinquina , beaucoup moins utile dans les fièvres putrides sporadiques, est au contraire éminemment indiqué dans le typhus des camps et des prisons, dans ces épidémies qui dévastent les contrées basses et marécageuses , où l’on observe la dépression du pouls , des déjections séreuses , noirâtres, sanguinolentes, des pétéchies brunes , livides , et autres exanthèmes pernicieux. Ces maladies meurtrières attaquent les forces de la vie à la manière des poisons , et les détruisent d’une manière directe. Les inflammations qui se développent sous leur influence ne sauraient être confondues avec les phlegmasies ordinaires. Elles sont d’une nature maligne (i), comme disaient nos prédécesseurs , et elles passent rapidement à la gangrène par l’usage inconsidéré des débilitans.

Pervertit ad miseros , damna graviore , colonos

Pestis, et in magnœ dominalur mœnibus urbis.

(I) Ce point de physiologie pathologique a été savamment exposé par M. le docteur Bérard dans le 8' volume de la Revue Médicale-, page 288. Examen de la doctrine de M. Broussais.

P'iscera lorrentur primo , Jlammœque lalenlis Indicium rubor est, et duclus anhelilus igni.

Aspera lingua lumel , tepidisque arentia ventis Ora patent, aurœque graves captanlur hiatu.

Ces symptômes si vivement exprimés par Ovide dans sa description de la peste d’Égine peignent fort bien l’espèce de phlegmasie que le typhus développe dans les entrailles. Je ne pense pas qu’on doive les combattre du prime abord par le quinquina et les stimulans ; la méthode rafraîchissante me paraît plus rationnelle dans les premiers momens ; mais aussitôt que les forces tombent, que le pouls s’affaiblit, la méthode stimulante sagement dirigée offre plus de chances de salut. Le typhus pestilentiel est une sorte de poison qui agit parfois avec une si grande violence , qu’aussitôt qu’on se sent frappé on est mourant , on expire.

L’indication du quinquina est bien plus évidente encore si la fièvre offre des rémissions marquées , comme cela arrive dans les affections putrides des pays marécageux. Ici, il ne faut pas craindre de l’administrer à haute dose si l’on veut éviter une terminaison funeste. C’est en parlant de semblables fièvres que le professeur Baumes a fait entendre ces paroles remarquables : Que celui qui ne croit point quelles soient d’une nature spéciale , qu’elles aient pour cause un miasme virulent émané des surfaces marécageuses, vienne les observer sur nos plages ; que dans les fièvres rémittentes qui accablent l’homme des champs il déploie généralement la méthode délayante , antiphlogistique et affaiblissante , qui convient si bien aux phlegmasies internes, aiguës ou chroniques; et qu’il

compare ensuite ses succès et ses revers. Une chose dont on peut l’assurer, c’est que , puisque l’anatomie pathologique est regardée par lui et ses adhérons comme le vrai pivot de la science médicale , il ne lui manquera pas de cadavres à ouvrir. Entouré de ses victimes, il pourra décrire avec enthousiasme les lésions de la muqueuse , derniers effets d’une maladie qui se termine par la mort, et sur lesquels ont influé les exhalations d’une matière morbide, les gaz gastriques et intestinaux , l’action topique des remèdes, et, plus que tout, les congestions des vaisseaux capillaires, qui, à mesure que les gros vaisseaux se vident , reçoivent celte quantité de sang qui les distend , en injecte le lacis , et donne à la surface de la membrane cet aspect rougeâtre auquel on assigne tous les caractères d’une phlegmasie dont on a méconnu les indications et le traitement. ( Traité des Jièvres rémittentes, tome i , page 2(38. )

Après avoir montré le quinquina comme un des remèdes les plus efficaces dans le traitement des fièvres adynamiques el ataxiques, nous devons à la vérité de dire que ces maladies offrent très-souvent dans leur premier stade, et quelquefois pendant tout leur cours, des signes non équivoques d’irritation dans un ou plusieurs organes , et que cet état d’éréthisme ne peut que s’aggraver sous l’influence des toniques et des stimulans. Le docteur Mindérer a observé les mauvais effets du quinquina , de la valériane , de la serpentaire de Virginie , etc. , dans une fièvre hémitritée d’une nature maligne qui régna en 1806 et 1807 dans les provinces méridionales de l’empire de Russie. Celle

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