USAGES ÉCONOMIQUES
Le café avant la torréfaction a une saveur un peu âcre et amère : il perd la première lorsqu’on le brûle , mais il conserve encore une partie de la seconde. Le moka est moins âcre que les autres variétés. La torré-
faction développe les principes solubles ; mais elle doit être modérée , si l’on veut conserver l’arome , et ne pas décomposer l’acide , la gomme et la résine.
Il n’est personne qui n’ait vu se répandre sur chacun des grains de café torréfiés à point , une huile résineuse qu’on laisse évaporer mal à propos en faisant ce qu’on appelle suer le café. Eh bien ! cette huile , très-volatile de sa nature, recèle le parfum le plus exquis du café, parfum qui s’évapore et s’affaiblit si vous brûlez votre café plusieurs jours à l’avance : vous avez beau le tenir dans une boîte bien fermée , il perd toujours un peu de son arôme.
L’infusion à froid est très-aromatique, mais peu chargée de mucilage et d’acide gallique; l’infusion à chaud conserve de l’arome, et les principes dissous y sont dans des proportions qui flattent le goût. La décoction, beaucoup moins agréable que l’infusion, a peu d’arome ; elle est très-chargée de gomme et d’acide gallique : la résine même peut s’y trouver suspendue. Les cafés de Bourbon et de la Martinique ne présentent pas de différence sensible entre eux -, mais celui de Moka est plus aromatique, moins gommeux et plus résineux.
Pour obtenir une infusion de café chargée de tout son arôme , il faut donner des soins particuliers à sa préparation. On doit i° le torréfier dans un cylindre de tôle, jusqu’à ce qu’il ait pris une couleur dorée ou brun-marron , et qu’il ait perdu environ un sixième de son poids ; 2“ le réduire en poudre au moulin , et mieux encore dans un mortier ; il0 ne brûler et infuser le café «pie le jour où on doit le prendre 5 4° faire l’infusion au
moyen de l’appareil à filtrer de Dubelloy ; 6° verser quatre tasses d’eau froide sur deux onces ou quatre cuillerées de calé , mettre cette infusion écoulée à part ; 6° verser sur le même café trois tasses d’eau bouillante, et mêler cette seconde infusion avec la première;
faire chauffer brusquement les deux infusions réunies, et ne point les laisser bouillir, c’est-à-dire retirer le café à l’instant du frémissement qui précède l’ébullition. Si l’on désire une infusion pl us. substantielle , au lieu de deux onces , il faut employer trois onces de poudre.
On a inventé plusieurs appareils plus ou moins ingénieux ; mais la plupart sont trop compliqués. Le filtre en porcelaine de Dubelloy est, à notre avis, le plus simple et le meilleur.
Les Orientaux réduisent le café en poudre impalpable dans un mortier ; puis ils jettent cette poudre dans l’eau bouillante. Après une infusion de quelques minutes, ils prennent le café avec le marc et ordinairement sans sucre , afin de ne rien perdre de sa force , et d’en recevoir ainsi une stimulation plus puissante. Quelques gourmets , car il y en a aussi parmi les Musulmans , le sucrent légèrement , et on assure qu’alors il est délicieux.
Ils ont également une autre sorte de café : c’est le fameux café à la sultane. On ne le fait point avec la fève , mais seulement avec l’arille ou son enveloppe extérieure : on la brise , on lui donne au feu une légère couleur, puis on la jette dans l’eau bouillante sans la moudre; et le calé a l’apparence de notre bière couverte d’une mousse blanchâtre.
PIIYTOGRAPHIE
PROPRIÉTÉS DIÉTÉTIQUES
Ce sont les Orientaux qui nous ont transmis l’usage du café. Le supérieur d’un monastère d’Arabie s’en servait , dit-on , pour tenir en éveil ses moines qui s’endormaient aux offices de la nuit. Suivant une autre version , ce fut un mollah qui le premier eut recours à cette boisson excitante pour se délivrer d’un assoupissement qui ne lui permettait pas de vaquer à ses prières ; ses derviches l’imitèrent , et leur exemple entraîna les gens de loi. On ne tarda pas à s’apercevoir que le café donnait au sang une agréable agitation , dissipait les pesanteurs de l’estomac, égayait l’esprit; et ceux même qui n’avaient pas besoin de se tenir éveillés l’adoptèrent. Des bords de la mer Rouge il passa à Médine , à La Mecque , et , par les pèlerins , dans tous les pays mahométans.
C’est en i554, sous le règne de Soliman-le-Grand , que le café avait pris crédit à Constantinople , et ce ne fut qu’environ un siècle après qu’on l’adopta ii Londres et à Paris. Aujourd’hui son usage est répandu dans le monde entier, et rien ne prouve tant en sa faveur que les efforts qu’on a faits pour le remplacer par nos productions indigènes pendant les dernières guerres maritimes : efforts malheureux qui nous ont seulement appris que rien n’est comparable au parfum de ces graines exotiques.
Le café n’est devenu populaire enFrancé que depuis la révolution. Il fut d’abord réservé exclusivement à la haute société. L’exemple de Fontenelle répandit l’usage de ce poison lent; on sait qu’avec ce poison il a
vécu près d’un siècle. Ce n’est pas que le café n’ait rencontré à diverses époques des ennemis et des détracteurs. Souvent condamné par les médecins , il le fut d’abord par madame de Sévigné , femme d’un excellent esprit, qui manqua pourtant deux fois de goût dans cette circonstance. Malgré sa prédiction, la ravissante poésie de Racine triompha de la cour, et le café a parcouru le monde en répandant partout ses parfums. O l’admirable breuvage , qui réveille l’esprit, console le cœur, électrise la pensée , inspire l’orateur, le poète , fait naître des fleurs sous la plume de Fontenelle, les plus beaux vers sous celle de Delille ou de Voltaire !
Délicieux moka, ta sève enchanteresse Réveillé le génie , et vaut tout le Permesse.
Castel , les Plantes.
C’est toi , divin café , dont l’aimable liqueur Sans altérer la tète épanouit le cœur :
Aussi , quand mon palais est émoussé par l’âge ,
Avec plaisir encor je goûte ton breuvage.
Que j’aime à préparer ton nectar précieux !
Nul n’usurpe chez moi ce soin délicieux.
Sur le réchaud brûlant moi seul tournant ta graine ,
A l’or de ta couleur fais succéder l’ébène ;
Moi seul contre la noix, qu’arment ses dents de fer,
Je fais, en te broyant , crier ton fruit amer;
Charmé de ton parfum , c’est moi seul qui dans l’onde Infuse à mon foyer ta poussière féconde.
Viens donc, divin nectar, viens donc, inspire-moi.
Je ne veux qu’un désert , mon Antigone et toi.
A peine j’ai senti ta vapeur odorante ,
Soudain de ton climat la chaleur pénétrante Réveille tous mes sens; sans trouble, sans chaos ,
Mes pensers plus nombreux accourent à grands flots.
Mon idée était triste , aride , dépouillée ;
Elle rit , elle sort richement habillée ,
Et je crois , du génie éprouvant le réveil ,
Boire dans chaque goutte un rayon du soleil.
Delille , les Trois Règnes.
On voit que Delille aimait à préparer lui-même son café. A Paris il n’est pas rare qu’une bonne maîtresse de maison donne tous ses soins à ce breuvage digestif d’où dépendent le bonheur et la santé des convives. Une mauvaise tasse de café est une disgrâce , un malheur que ne peut faire oublier la chère la plus délicate. Demandez plutôt à M. le marquis de Cussy : il vous dira qu’un amphitryon chez qui un pareil revers se renouvelle deux fois, est comme un général d’armée qui a perdu coup sur coup deux batailles ; qu’il doit dire adieu au monde et se condamner k la solitude. Écoutez M. Fayot , homme friand et surtout amateur de café : s’il vous décrit un repas , il glisse légèrement sur les mets les plus rares, il parle avec indifférence du dessert; mais voyez comme son œil s’anime, comme il est heureux en disant ces mots : Oh ! le café était exquis.
Et moi aussi j’aime le bon café. Il m’en souvient : qu’il était délicieux celui que nous a versé madame Ségalas dans une petite réunion, composée de MM. de Beauregard, Fayot, Miquel, Gaubert et Duval -, réunion charmante où la grâce delà maîtresse de la maison , la politesse du maître , l’esprit et l’aimable causerie des convives (je n’étais là que pour écouter) m’ont fait passer les plus doux momens !
Franklin ne connaissait que ia commotion électrique ou le café pour donner la plus grande énergie aux facultés intellectuelles. L’usage , pour ainsi dire , général qu en font les gens de lettres , les savans , les artistes , ne s est établi que d’après des observations et des expériences positives. Rien n’est plus propre surtout à
faire cesser les angoisses d’une digestion pénible, à dissiper ces pesanteurs qui , en réagissant sur le cerveau, troublent les facultés de l’esprit, le jettent dans la tristesse et l’engourdissement. Le café n’a point les inconvéniens du vin ni des liqueurs spiritueuses ; il est au contraire le moyen le plus efficace de combattre leurs funestes effets.
Et puis ne faut-il pas à l’homme quelque consolation dans ce monde si misérable? En est-il de plus douce, de plus voluptueuse que le café? La tristesse vous gagne , le temps vous tient sous son joug de plomb . O pouvoir magique du café ! Soudain l’en¬
nui des heures se dissipe , il fuit comme un spectre devant la clarté du jour; la sérénité reparaît sur ce front , nuageux il n’y a qu’un instant ; les rides du souci s’effacent, un coloris de rose vous dit que le sang a repris son cours régulier. Vous devenez bienveillant, joyeux , dispos , vous croyez aux douceurs de l’amitié, aux prestiges de l’amour ; les torts de vos amis se couvrent d’un voile , et l’espérance est là avec son sourire , ses enchantemens , et la promesse d’un meilleur avenir.
Mais que le bon café est rare dans les grandes maisons ! On le sert avec une sorte de pompe , avec un luxe qui fascine trop souvent l’œil des convives, les distrait et paralyse leur goût. Il n’y a que le vrai gourmet que ce vain éclat ne saurait éblouir. Il est là , pensif, presque soucieux, en attendant le café. On va le servir, il est servi. L’élégance des porcelaines , la forme riche et neuve du plateau, où l’or étincelle , font oublier un instant le moka. Enfin un savant le déguste; il est délicieux. Une jolie femme effleure à peine sa
tasse de ses lèvres vermeilles ; oli ! que ces tasses , ce plateau, sont d’un goût parfait ! Un petit magistrat vide la sienne ; il est grave comme lorsqu’il préside les assises. Un célèbre bibliothécaire rêve encore à ses poudreux manuscrits , il ne saurait vous dire si c’est du café ou du thé qu’il vient de prendre. L’amateur flaire , déguste , analyse le breuvage -, l’émeute , la générale , le canon , rien ne saurait le distraire. Toutes ses sensations, toutes ses facultés, son âme tout entière s’élance dans sa tasse. Hélas! une sorte d’anxiété se peint dans ses yeux ; le café , d’ailleurs substantiel , bien fait , limpide, d’une couleur rutilante, avait un goût de mer!
Il règne parmi les médecins un certain désaccord touchant l’usage du café. L’avis du sage Tissot ne lui est point favorable ; Hahnemann le regarde comme un poison, et veut qu’il soit rayé du régime diététique. Ceux qui l’aiment ( eh ! quel est le médecin de bon goût qui ne l’aime point?) sont beaucoup plus indulgens ; ils le permettent à leurs malades quand il n’y a pas des raisons graves pour le leur défendre.
Le secrétaire de l’Académie royale de médecine vous dira que le café n’est jamais nuisible ; que s’il le devient , c’est quand il est mal fait. Vous n’avez peut-être jamais vu M. Pariset prendre son café ? Eh bien ! moi qui vous parle , je l’ai vu. Sa pose, sa mimique , sont admirables. Fermement assis , il le savoure à plusieurs reprises, et chaque fois il lève au ciel ses yeux brillans comme des escarboucles. Lui si disert , il ne parle plus, il pense \ il goûte , il goûte encore ; il voudrait mourir en goûtant. Le nectar épuisé , il faut l’entendre :
quelle verve ! comme il étincelle d’esprit ! Il raconte , il disserte 5 il est à Paris, à Barcelone, au Caire; il a vu les tentes des Arabes , les ruines de Thèbes. On se presse autour de lui, on recueille ses bons mots, ses saillies , ses rapides élans; on voudrait l’écouter sans cesse.
M. Bousquet , également académicien , homme d’esprit et gourmet , a une autre manière de goûter et de sentir. Ses jouissances sont plus douces , plus tranquilles ; c’est Horace buvant le falerne sans penser au lendemain. Peu à peu sa figure s’anime; le plaisir brille dans son œil bleu ; il se croit dans le paradis de Mahomet.
Celui-ci a la tête haute, un peu penchée : c’est l’élégant auteur des Lettres à Camille. Il hume avec bruit son nectar ; il veut que les papilles de son palais s’en abreuvent, que sa vapeur rayonne physiologiquement sur le sensorium ; il s’inquiète peu de son estomac, à qui les mets les plus simples suffisent.
Où êtes-vous, Bérard, Rouzet , Miquel, Dupau, confrères spirituels, savans, d’un commerce si doux!’ Hélas ! vous aimiez aussi le moka : nous le prenions ensemble... Maintenant, je suis seul , errant dans la solitude des forêts ; mais votre souvenir me suit partout : il est profondément gravé là, dans mon cœur, dans ce cœur qui vous aimait de l’amitié la plus tendre.
Les médecins les plus célèbres, les plus habiles, ont du goût pour le café ; ce goût leur est naturel , parce qu’il y a une sorte de sympathie entre tout ce qui est bon ; et , si par hasard ils ne sont pas tous de notre avis , s’ils en diffèrent un peu avant dîner , l’heure ap-
proche où ils deviendront indulgens. Faibles euxmêmes devant le plateau magique , ils pardonneront à notre laiblesse ; que dis-je ? ils applaudiront à notre enthousiasme. Et tous ces jeunes médecins, l’espoir de notre art , ils aimeront aussi le café ; car il fait aimer l’étude, il fortifie notre esprit, il nous soutient dans notre pénible carrière, il nous charme au milieu de nos travaux. Si ce breuvage brûlait le sang, s’il donnait la gastrite, comme le disent quelques observateurs peu attentifs, l’illustre chef de l’école physiologique l’eût banni à tout jamais de sa table.
« J’ai vu dernièrement M. Broussais dans un grand repas , me disait un ancien ami : il fulminait contre les ontologistes , contre les Browniens. On sert le café à la ronde, sa tasse en est remplie , il la vide. O prodige ! il hoche de contentement sa tête carrée; une aimable douceur se répand dans ses traits , une bienveillance inattendue pour ses confrères remplace ce langage amer, énergique, ces diatribes sanglantes qu’exhalait tout à l’heure sa bouche sardoniquement convulsive. L’homme de génie avait abdiqué sa colère, et, dans sa mansuétude, il eût embrassé un éclectique; il n’y en avait point dans l’assemblée. »
Nous nous arrêterons à peine à quelques alliances monstrueuses qu’on fait subir au café. Laissons le florin aux palais d’acier, aux esprits de glace, à l’homme fatigué par une longue course, par un pénible labeur. Ce mélange n’est nullement digestif; il irrite l’estomac, il ébranle les fibres du cerveau, il détruit surtout le parfum du café, trop délicat pour lutter contre la violence de l’alcohol, et au lieu d’un souille pur, em-
baume , votre bouebe exhale les molécules chaudes du cognac.
Il est une association qui convient aux nerfs un peu trop sensibles. Laissez tomber dans votre tasse quelques gouttes d’une crème onctueuse, vous aurez un breuvage plus doux , plus tempéré , plus conciliant , et votre estomac pourra se livrer sans contrainte à l’acte le plus important de la vie.
Nous voici au café du matin. Cette fois , nous avons pour nous les dames , les hommes d’une complexion délicate , tous ceux enfin à qui il ne faut qu’une alimentation légère. Mais ici les avis de la Faculté ne sont pas unanimes : les uns prescrivent le café au lait, d’autres le permettent , d’autres ne veulent pas en entendre parler. Si vous êtes malade, si vous souffrez des entrailles , si vous avez des rapports acides , n’en prenez point ; mais si votre santé est en bon état , si ce déjeuner vous plaît, si vous en avez d’ailleurs contracté l’habitude , continuez : continuez surtout si vous cultivez les sciences, les lettres , les beaux-arts. Une tasse de café tempéré avec un bon laitage n’ôtera rien à votre intelligence ; au contraire, votre estomac, libre de tous ces mets succulens qui l’obstruent , ne fatiguera point votre cerveau ; il ne l’associera point à ses angoisses , il le laissera libre dans ses opérations. Bientôt les suaves molécules du moka agiteront agréablement votre sang sans lui donner une chaleur immodérée ; l’organe de la pensée en recevra une impression sympathique; le travail deviendra plus facile, plus fécond, et vous arriverez sans peine et sans dégoût au principal repas , qui restaurera votre corps , vous donnera une
nuit calme , délicieuse. L’homme qui ne se livre point à de rudes travaux n’a pas besoin de deux repas substantiels dans la journée ; un déjeûner frugal , un dîner confortable , lui suflisent. Il faut, au contraire, deux ou trois bons repas à l’homme affaibli par la fatigue , dont les muscles sont dans une action vive et continue. L’homme sédentaire, oisif, qui va du fauteuil à la table, qui se repaît d’osmazome, qui ne vit, qui ne respire que pour manger, boire et dormir, celui-là l’apoplexie le réclame; il lui appartient , il est son sujet, bientôt il sera sa victime.
Mais si vous pouvez vous procurer de l’excellent moka , du fin bourbon , il n’en est pas ainsi du bon lait. C’est vous surtout qui en souffrez, pauvres Parisiens, bon public, paisibles ménages, qui tenez aux vieilles coutumes de vos pères. La laitière , l’avide laitière , est aujourd’hui au nombre des charlatans qui vous trompent , qui vous dupent. C’est elle qui , de grand matin , donne le signal des falsifications ( ah ! combien d’autres mensonges vous attendent dans la journée! ). La fontaine du hameau a donné à son lait une teinte azurée. Il faut lui rendre sa blancheur primitive , sa moelleuse épaisseur. Vite de l’amidon, des substances féculentes : voilà ce qu’elle nomme le lait chaud. Pour la crème du banquier, du pair de France, de M. le préfet , et autres consommateurs de haut étage, oh! il faut lui donner ce reflet doré qui vous charme dans le lait de la Basse-Normandie. Le suc de carotte, la fleur du souci des champs, le carthame des teinturiers, le sirop de mélasse, le sucre brûlé, voilà Je secret de notre chimiste de la banlieue. Fasse
le Ciel quelle ne veuille pas être plus habile (i)!
Ces substances ne sont pas précisément malfaisantes ; cependant, le laitage ainsi délayé , puis épaissi par des fécules, rendu mousseux par de l’albumine, doré par des matières colorantes; ce laitage, ainsi frelaté, se coagule facilement dans l’estomac , perd ses propriétés salutaires, et devient indigeste. Les femmes délicates, nerveuses , les enfans atrophiés , les convalescens , les valétudinaires , qui vivent de laitage , n’y trouvent plus une alimentation douce et restaurante (-2).
Ce n’est pas ici le lieu de décrire quelques-unes des friandises dont notre vie toute sensuelle nous fait un
( 1) On a accusé les laitières de Vienne d’avoir falsifié le lait par la potasse et la chaux pour le garantir de la coagulation. La Gazette nationale d’Allemagne de 1803 rapporte que des enfans en sont morts, et que des adultes en ont été malades.
(2) M. Gallais , habile chimiste , et l’un de nos fabricans de chocolat les plus renommés , va nous protéger contre la fraude des laitières. Nous pourrons avoir chaque jour et à toute heure du véritable lait de Gournay ou d’Isigny. Voici comment. A force de soins et d’expériences il est parvenu à extraire et à rapprocher les principes du lait par un procédé fort ingénieux. Le lait ainsi réduit à l’état solide a reçu le nom de lactoline. Mais ce n’est point dans les campagnes des environs de Paris que M. Gallais va composer ce nouveau produit de l’industrie économique; c’est dans la vallée de Bray, au milieu des gras pâturages de la Normandie. Nous avons goûté plusieurs fois la lactoline; nous lui avons trouvé toute la saveur, tout le parfum du meilleur lait. Elle offre , à notre avis , un aliment aussi agréable que salubre aux enfans, aux vieillards et aux convalescens. On peut d’ailleurs l’ajouter au café, au chocolat, qui en deviendront plus moelleux , plus nutritifs.Voyezpour de plus amples détails le n“ de la Gazette de santé de février 1836. M. Grimaud de Caux , son principal rédacteur, a donné de justes éloges à la lactoline, dans un excellent article sur les diverses espèces de lait.
besoin ; nous abandonnons volontiers ces détails aux hommes spéciaux de l’ office. Nous observerons seulement que les crèmes, les mousses, les glaces, les sorbets , se digèrent infiniment mieux lorsque la fève de Moka les a imprégnés de son parfum. Pendant les grandes chaleurs , les mouvemens de la vie se concentrent sur la surface du corps , et l’appareil digestif est presque toujours affecté d’une faiblesse relative. Si, trop indulgent pour votre estomac , vous avez cédé à sa gourmandise; si vous lui avez accordé des mets, des ragoûts de toute espèce , laissez-le digérer en paix : il ne vous demande que quelques heures de trêve. Vous êtes déjà froid, lourd, presque vertigineux; sortez, courez, faites de l’exercice en plein air; renoncez aux glaces, aux sorbets ; et si vous n’avez pas le courage de vous imposer cette privation , choisissez du moins les sorbets au marasquin , au café moka , préférables aux substances végétales glacées , telles que le citron , la groseille, les fraises, qui ont quelquefois produit des symptômes cholériques, quand la digestion n’était pas accomplie.
Avant de passer aux propriétés médicales du café, hâtons-nous de répondre à un reproche grave qu’on lui adresse , et qui, s’il était fondé, diminuerait peut-être le nombre de ses partisans. On prétend , qu’en excitant les facultés de l’entendement , en exerçan t une influence exclusive sur l’encéphale, il affaiblit les autres sensations physiques , et surtout la sensibilité des organes de la génération. EJfeminans vulgà habetur coff'ecepotus, undè etiàin potus caponum per opprobrium di~ citur. (Linn., Amœrt. Aeadem. ) Cette opinion ne
repose sur aucun f’ail positif. Le docteur liannin parle d’un homme de quarante-cinq ans , d’un tempérament sec et bilieux , qui ne prend pas de café qu’il ne se sente transporté d’une sorte de délire érotique. Au reste, il en est du café comme des autres stimulans, il peut , suivant la constitution de l’individu , produire quelquefois un effet contraire.
PROPRIÉTÉS MÉDICALES
Lorsqu’on pense à certains breuvages que la médecine impose aux malades , on est étonné de voir qu’elle néglige l’usage du café , stimulant si agréable et en même temps si actif dans toutes les maladies où il est nécessaire d’imprimer à la libre une excitation vive et prompte. Ce qu’il y a de certain, c’est que le café ne le cède à aucun autre remède dans les affections des intestins, des reins et de la vessie, provenant de causes débilitantes. Cette boisson sucrée favorise l’expectoration dans les catarrhes chroniques, et dissipe quelquefois les toux les plus opiniâtres. D’après Musgrave, Pringle , Floyer, Percival , elle est un des meilleurs palliatifs de l’asthme ; et , suivant le docteur Bree , elle ne dissipe pas seulement ses attaques , mais elle en prévient le retour. Laennec dit également avoir vu plusieurs asthmatiques auxquels le calé a été réellement utile.
Un vieux colonel avait éprouvé quelques symptômes de gravelle après la bataille de Waterloo. On lui défendit l’usage du café , auquel on substitua l’eau d’orge , l’eau de graine de lin, et un régime sévère. Son estomac devint paresseux , les fonctions de l’appareil uri-
naire s’affaiblirent, et la maladie caleuleuse s’aggrava. J’eus occasion de le voir à dîner chez un de mes amis. Il me consulta sur son état de souffrance , et il me parut regretter vivement son café. Je ne pouvais que lui donner une consultation de table -, là , presque tous les médecins sont indulgens. Reprenez , lui dis-je, l’usage de cette boisson , en y ajoutant un peu de crème. On assure que lagravelle est très-rare en Orient et dans les colonies, où l’on prend du café à toutes les heures du jour. Le conseil fut suivi à la lettre, et une heure après, il prenait place parmi les bienheureux qui s’abreuvaient de café. Il continua , il réforma en même temps son régime ; ses forces se rétablirent, et la gravelle disparut sans retour.
Les femmes sujettes aux suppressions menstruelles , ou chez qui les règles coulent lentement , trouvent dans le café un remède aussi agréable que salutaire. Il dissipe la mélancolie , les langueurs , les dégoûts qui tourmentent les jeunes filles chlorotiques. Cette boisson convient aussi très-bien aux personnes chargées d’embonpoint et d’obésité, qui éprouvent de l’engourdissement dans les membres, de l'assoupissement, et cette espèce de torpeur qui est quelquefois le prélude de la paralysie ou de l’apoplexie. On a quelquefois employé avec un succès rare les lavemens de café pour dissiper des symptômes apoplectiques, particulièrement chez les vieillards.
Le café est surtout d’un usage familier contre la migraine, qu’il calme assez souvent d’une manière assez prompte, bien qu’il échoue presque toujours contre le tic douloureux ou la céphalalgie susorbitaire. Lorsqu'il
agit favorablement dans ces sortes de maux , la peau , qui était d’abord froide et crispée , reprend bientôt sa chaleur naturelle, et se couvre ensuite d’une douce moiteur.
On a remarqué que le café pris avec modération était , en général , salutaire aux goutteux. Ainsi que la gravelle , la goutte est à peine connue en Turquie et aux Antilles où cette boisson est vulgaire.
Des faits recueillis dans plusieurs climats attestent les vertus anti-fébriles du café. Le docteur Pouqueville ( Voyage en More'e ) a vu rarement résister les fièvres intermittentes à un mélange de café et de suc de citron , qui est le remède général du pays. On mêle six gros de café torréfié et broyé avec deux onces de suc de citron et trois onces d’eau. Ce breuvage doit être pris chaud et à jeun pendant les intervalles de la fièvre. D’après le témoignage du docteur Coutanceau , à qui nous devons une notice intéressante sur les fièvres pernicieuses qui ont régné à Bordeaux en i8o5 , une forte décoction de café , administrée au moment de l’invasion d’un paroxysme qu’on pouvait présumer devoir être très-grave, diminuait notablement son intensité. Le docteur Labonnardière s’en est servi avec avantage pour dissiper les symptômes comateux d’une fièvre ataxique subintrante. Atteint lui-même d’une fièvre catarrhale accompagnée d’une grande stupeur, il a éprouvé les plus heureux effets de cette boisson.
Suivant le docteur Grindel , conseiller aulique de l’empereur de Russie, le café non torréfié possède la propriété antiseptique et fébrifuge du quinquina. Parmi les faits que ce médecin a recueillis à la clinique de
l’Université de Dorpat, on trouve des plaies gangréneuses à la suite de fractures, des fièvres intermittentes de divers types , des fièvres lentes nerveuses , qui ont cédé à l’usage du café. On le donne en poudre, en infusion , en décoction et en extrait. Les doses doivent être à peu près les mêmes que celles du quinquina. Il a fallu rarement plus de deux onces de poudre pour extirper des fièvres intermittentes opiniâtres.
M. Martin Solon a fait un heureux emploi du café dans la fièvre typhoïde avec prédominance de stupeur et d’abattement. Il l’a administré, à la dose d’une demi-once en infusion dans huit onces d’eau , à plusieurs malades de l’hôpital Beaujon, qui avaient déjà subi un traitement antiphlogistique. Cette potion stimulante , répétée pendant plusieurs jours, a relevé le pouls, diminué la céphalalgie , la somnolence , et l’affaiblissement des facultés intellectuelles, provoqué des sueurs abondantes. Les effets produits par le café ont été si rapides chez un malade ,que les symptômes de prostration et de stupeur ont considérablement diminué dans la journée. Dans une autre circonstance , une forte infusion de café a ranimé la sensibilité générale, et fait disparaître graduellement le délire , la stupeur et une sorte d’état comateux. Lorsqu’on administre cette boisson , il faut choisir les momens où la réaction fébrile présente le moins d’intensité.
Au reste , le café ne saurait convenir dans tous les cas de fièvre typhoïde ; il serait extrêmement nuisible si la fièvre était liée à l’inflammation des méninges ou à la gastro-entérite.
Dans les pays où régnent des fièvres de mauvais ca-
ractère , dans les lieux exposés aux émanations pernicieuses de marais, le café peut être employé comme un des moyens prophylactiques les plus efficaces. Pris avec modération , il anime la circulation générale , et relève le ton du système , que tend à affaiblir de plus en plus un air chargé de vapeurs délétères.
Mais , si le café excelle lorsqu’il faut stimuler les tissus organiques , son usage aggrave toutes les affections qui s’annoncent avec des signes de phlogose ou d’une irritation vive. On sait que cette boisson trouble le sommeil , cause parfois des tremblemens , des agitations incommodes ; aussi les médecins ont soin de l’interdire aux personnes nerveuses , qui ont la fibre sèche , très-irritable ; à celles qui sont douées d’un tempérament pléthorique , ou sujettes à quelques hémorrhagies ; qui ont des irritations viscérales , des mouvemens hémorrhoïdaux douloureux. En général , il convient peu aux enfans , surtout aux jeunes filles qui approchent de l’âge où s’établit la menstruation ; aux femmes parvenues à l’âge critique , éprouvant des spasmes nerveux , une chaleur générale , des douleurs lombaires, utérines , etc. La classe ouvrière, qui, dans ces circonstances, n’est pas assez éclairée ou assez raisonnable pour se priver de café , en éprouve un grand dommage.
D’après Tissot , il est surtout nuisible dans les maux de nerfs; il donne une agitation générale , des palpitations , quelquefois une profonde tristesse et un vrai désespoir. Pomme a vu une jeune religieuse , d’un tempérament bilioso-sanguin , attaquée subitement de cardialgie, d’évanouissemens et de spasmes, après avoir fait un usage immodéré de cette boisson. Des méde-