II
PH YTOGR APHIli
de la l’ace et du cou; yeux fixes , proéminens ; bouche écumeuse , pouls successivement lent , fréquent , irrégulier , régulier, fort , petit , intermittent : toute la périphérie du corps prend une teinte violacée , qui disparaît presque aussitôt.
A dix heures et demie , mêmes symptômes ; de plus , élévation et tension légère des parois abdominales. Continuation des mêmes médicamens, qui produisent des effets semblables. Application de huit sangsues sur la région épigastrique et autour de l'ombilic. Nonobstant l’usage non interrompu des boissons et des lavemens précités , la tension et l’élévation de l’abdomen augmentent ; les oscillations de la langue restent aussi fréquentes ; les convulsions se rapprochent ; le pouls s’affaiblit graduellement , la respiration devient haute , pénible, lente , entrecoupée par de profonds soupirs ; une abondante quantité de matières visqueuses , sanguinolentes, sort parla bouche et la fosse nasale gauche; l’enfant , triste victime d’une méprise , meurt à quatre heures du soir , à l’instant où le ventre commence à diminuer de volume , ce qui était un signe certain de la gangrène delà tunique interne de l’estomac et des intestins. On ne put obtenir des parens la permission de faire la section cadavérique. ( Gazette de santé, rédigée par le docteur Miquel.)
M **»»* avait conseillé à un militaire l’usage du laudanum pour combattre une irritation nerveuse , accompagnée d’insomnie, qui le tourmentait depuis plusieurs mois. La formule du médecin indiquait un gros de laudanum de Rousseau , à prendre , tous les soirs , à la dose de dix à quinze gouttes , à l’heure du sommeil.
Les premières gouttes n’ayant vraisemblablement pas produit l’effet désiré , le malade épuisa le même soir la dose entière du narcotique. Le lendemain , il fut trouvé mort dans son lit. La poitrine, le cou , et surtout la face , étaient d’une couleur livide. L’ouverture du cadavre, ordonnée par l’autorité, ne fit découvrir aucune altération dans les organes digestifs ; mais les vaisseaux du cerveau étaient extrêmement gorgés de sang. On déclara que le malade avait succombé à une attaque d’apoplexie.
Une femme , âgée de trente-cinq ans , enceinte de sept mois , avala, pour s’empoisonner , le 19 décembre 1823 , vers une heure après midi , une once et demie environ de laudanum. Les signes de narcotisme ne tardèrent pas à s’annoncer.
Sur les huit heures du soir , M. le docteur Dukes introduisit dans l’estomac un long tube de gomme élastique , et, au moyen d’une seringue dont ce tube était muni , il injecta et retira successivement de l’eau tiède à plusieurs reprises , jusqu’à ce que le liquide retiré , qui répandait d’abord fortement l’odeur du laudanum , n’eût plus cette odeur. L’opération ne dura pas plus de dix minutes. Le lendemain la malade fut prise de fièvre, mais les symptômes de narcotisme s’étaient dissipés, et le 21, elle put reprendre ses occupations ordinaires.
Pouple , jeune pharmacien employé à l’armée de Saint-Domingue, éprouvait un flux dysentérique rebelle , qn’on lui conseilla de combattre par des lavemens opiacés. N’ayant obtenu qu’un faible soulagement de quarante gouttes de laudanum liquide , il crut pouvoir doubler le lendemain la dose ; mais ce second
lavement le jeta clans un état de torpeur qui finit par une léthargie mortelle.
Je fus consulté , il y a quelques années , par un vieux domestique d’un tempérament sanguin , et sujet à des douleurs lombaires , à qui on avait donné un lavement préparé avec une solution de trois grains d’extrait d’opium. Deux heures après avoir pris ce clystère , il éprouva un engourdissement général et des vertiges accompagnés d’une illusion de la vue , qui faisait paraître tous les corps environnans couverts d’un voile sombre ; il était tourmenté par des nausées fréquentes , et il parlait avec une difficulté extrême. Plusieurs tasses d’eau fraîche acidulée avec le suc cle citron , et des lavemens vinaigrés , dissipèrent en partie l’affection narcotique. Cependant la nuit fut agitée par des rêves. Le lendemain matin , le pouls était plein , la face vivement colorée. Cet état de congestion céda à l’application de quinze sangsues au fondement, et à quelques pédiluves sinapisés.
Les applications extérieures de l’opium ne sont pas sans danger. On lit dans la Nosologie de Sauvages, qu’une personne tomba dans un assoupissement carotique après s’être frictionné la poitrine avec la teinture d’opium. D’après Lieutaud {Mat. méd.), deux grains d’opium , appliqués sur la tempe , ont produit un délire furieux. Guérin dit qu’un cataplasme arrosé de laudanum liquide et appliqué sur un érysipèle phlegmoneux occupant la partie externe de la jambe droite, causa la mort à un soldat. Le médecin avait prescrit seulement quinze gouttes de laudanum ; mais l’infirmier, pour mieux calmer les souffrances du ma-
lade, en versa environ une demi-once sur le cataplasme ; une pareille dose lui servit à imbiber les compresses. Cette application fut suivie de mouvemens convulsifs des membres supérieurs et inférieurs , de la contraction des pupilles, de la distorsion de la bouche , enfin d’un profond assoupissement. Tous les remèdes furent inutiles; le malade expira le lendemain, à cinq heures du soir.
A l’autopsie , quelques points de l’arachnoïde parurent rouges et assez fortement engorgés. L’encéphale , le cœur, le tube gastro - intestinal , n’offraient rien de remarquable ; mais toutes ces parties exhalaient une forte odeur d’opium , sans cependant qu’on pût trouver dans les vaisseaux aucune trace du narcotique.
Si l’on recueille les symptômes généraux qui naissent de l’empoisonnement causé par l’opium et ses préparations diverses , on voit que c’est presque toujours une sorte de stupeur ou d’engourdissement qui en est le prélude. La tête devient pesante, embarrassée , quelquefois un peu douloureuse. On éprouve une lassitude générale, des frissonnemens , des nausées, des vertiges , une somnolence invincible. Les yeux sont gonflés , ouverts , saillans , quelquefois à demi fermés et abattus ; la face est bouffie , pâle, souvent d’un rougeviolet. Les membres sont faibles , pendans , comme frappés de paralysie. Le pouls est tantôt plein , régulier; tantôt inégal, déprimé, intermittent. La respiration devient haute , bruyante , quelquefois presque insensible. Les secousses les plus fortes suffisent à peine pour retirer le malade de l’état de torpeur dans lequel
518 PH YTOGR APH1E
il est plongé; et, s’il se réveille, c’est pour retomber aussitôt dans l’assoupissement. Quelquefois les effets du poison s’annoncent par un délire gai ou sombre , par un état de fureur et d’exaltation extrême , par des convulsions violentes , des vomissemens , des angoisses , des douleurs atroces, etc.; ce qui prouve que l’opium ne procurepas toujours, comme on le croit vulgairement, une mort douce et tranquille.
Cette anomalie de symptômes est due au tempérament individuel, aux doses de l’opium, et quelquefois aussi aux substances avec lesquelles il a été combiné. Pour accomplir de criminels desseins , on a quelquefois recours à de semblables mélanges, afin de masquer l’effet de l’opium; mais si l’on analyse avec soin les phénomènes physiologiques produits par ces combinaisons délétères , on doit observer par intervalles , surtout lorsque les périodes de l’empoisonnement se prolongent , quelques - uns des signes propres aux compositions opiacées, tels que l’engourdissement , la stupeur, la somnolence, etc.
On remarque assez souvent après la mort des taches extérieures d’un rouge livide. Les vaisseaux du cerveau sont distendus, gorgés de sang. Le canal alimentaire offre rarement des traces d’inflammation. Cependant le docteur Desgranges , en ouvrant le corps d’un jeune homme empoisonné par l’opium , a trouvé la membrane muqueuse de l'estomac épaissie, avec des taches noirâtres vers sa grande courbure et près du pylore. Lindestolpe et Loeseke ont aussi trouvé l’estomac enflammé dans des animaux qu’avait fait périr l’opium, pris à la dose d’un ou deux gros. M. Mérat a
vu les viscères de la poitrine atteints d’une inflammation presque générale.
MÉTHODE CURATIVE
On ne connaît point de véritable antidote de l’opium ; et malgré qu’on ait donné de grands éloges aux vomitifs, aux acides végétaux , au vinaigre, au suc de citron, aux évacuations sanguines , au café , à l'ammoniaque, aux boissons excitantes, on est toujours forcé d’avoir recours à une méthode rationnelle , si l’on veut obtenir d’heureux résultats; d’autant mieux qu’il est des circonstances où les moyens que nous venons d’énumérer ne font qu’aggraver l’empoisonnement. Lorsque l’embarras de la tête , l’engourdissement , les nausées , annoncent les premières atteintes du poison , il faut l’expulser promptement des voies alimentaires par des évacuans énergiques , afin de prévenir ses effets ultérieurs. Une solution de quatre ou cinq grains de tartrate antimonié de potasse dans huit ou dix onces d’eau , dont on donne la moitié ou le tiers de dix en dix minutes , remplit cette indication importante. On favorise d’ailleurs le vomissement par l’irritation mécanique du larynx , et on donne encore un ou deux grains d’émétique , si les contractions de l’estomac s’opèrent avec lenteur. Lorsque la stupeur est profonde, il ne faut pas craindre d’élever les doses de l’émétique ; on peut même remplacer avantageusement cette préparation antimoniale par le sulfate de zinc , le sulfate de cuivre, comme plus propres ît réveiller l’action engourdie des organes gastriques. Quelquefois une légère infusion de tabac à fumer ou en poudre a excité le
PHYTOGRAPH1E
vomissement de la manière la plus prompte, lorsque tons les autres vomitifs avaient échoué.
M. Marcet ( Transactions médico- chirurgicales) a administré avec succès une solution de trente grains de sulfate de cuivre dans un cas d’empoisonnement où un gros et demi de vitriol blanc n’avait produit aucun effet. Le malade, qui avait avalé environ six onces de laudanum , était dans une insensibilité complète. Ce puissant!; émétique lui fit rejeter environ deux pintes d’un fluide brunâtre exhalant une forte odeur d’opium. Les purgatifs , les lavemens préparés avec le sulfate de soude ou de magnésie , doivent être administrés , lorsqu’on présume que le poison a pénétré dans les intestins.
L’expulsion de la matière vénéneuse est sans doute d’un avantage immense 5 toutefois on voit assez souvent la stupéfaction , l’engourdissement lui survivre ; alors rien n’est plus propre à dissiper ces symptômes que les boissons acides. On donne en conséquence, à des intervalles rapprochés, de l’eau acidulée avec un cinquième de vinaigre, de suc de citron, d’orange, de groseille , etc. Les lavemens , les fomentations d’eau vinaigrée sur la région abdominale, sont également convenables : on les emploie particulièrement lorsque la déglutition est impossible ou très-difficile. Le café, par son action stimulante , est quelquefois aussi d’un grand secours après l’usage des vomitifs : on peut donner son infusion ou sa décoction concentrée alternativement avec les acides. Le docteur Niemann ( Phar macopæa hatava) a consommé dans l’espace de quelques heures une livre et demie de café torréfié , et il a
sauvé la vie à un homme qui , dans un accès de délire érotique , avait avalé au-delà de deux onces de teinture d’opium. La stupeurétantà peu près dissipée , il a prescrit ensuite une infusion de fleurs d’arnica et de racine de valériane animee avec 1 éther sulphurique , afin de redonner de l’énergie au système nerveux.
Les vertiges, le délire, la torpeur générale , enfin les signes qui indiquent une congestion violente vers le cerveau , réclament impérieusement les émissions sanguines, répétées suivant l’âge, la force et l’état pléthorique du sujet. C’est le moyen le plus sûr de prévenir ou de combattre l’assoupissement apoplectique. Joignons l’exemple au précepte.
Un homme très-robuste prit deux onces de laudanum liquide de Sydenham pour se donner la mort. Appelé à son secours , le chirurgien Ross lui donna un émétique de sulfate de zinc, qui produisit un vomissement trèsabondant. Deux heures après , le malade fut en proie à un état comateux tout-à-fait semblable à celui que détermine la compression du cerveau. Cette circonstance engagea M. Ross à pratiquer une saignée de seize onces. Aussitôt que la veine eut été ouverte , l’assoupissement se dissipa, et le malade, au bout de deux heures, jouit d’un mieux extrêmement marqué. On lui fit prendre quelques délayans , entremêlés, de temps à autre , de nouvelles doses de sulfate de zinc. Ce traitement réussit parfaitement bien. Les acides ne furent pas employés. ( Revue médicale , tome 1 1 , page 33i.)
Les saignées locales ne doivent point être négligées lorsque la congestion du cerveau ne cède point aux saignées générales : on peut les pratiquer aux tempes ,
PHYTOGllAPHIE
au cou ou derrière les oreilles , à l’aide des sangsues ou de la ventouse à pompe du docteur Gondret , qu’on applique plusieurs fois sur les parties profondément scarifiées. Si les symptômes cérébraux persistent , malgré les évacuations sanguines, on appliquera de la glace sur la tête(i); on fera des aspersions d’eau vinaigrée sur la surface du corps ; enfin , on aura recours aux lavemens âcres, aux pédiluves irritans, aux vésicatoires, aux sinapismes, dont l’action révulsive est si propre à rompre les mouvemens fluxionnaires concentrés sur l’encéphale. Dans les cas d’insensibilité profonde, on donnera les excitans les plus actifs. A l’aide de l’alcali volatil , Riedlin a rappelé ii la vie un homme qui était dans un état désespéré après avoir pris une forte dose d’opium.
Voilà les moyens les plus eflicaces contre ce genre d’empoisonnement Mais n’a-t-on pas souvent abusé des vomitifs , de la saignée, des acides, des stimulans ? Lorsque l’empoisonnement est très - avancé , et que tout décèle une affection cérébrale profonde , les émé-
(t) Une jeune Glle, qui avait avalé deux onces de laudanum, était plongée dans un coina invincible. Tartre stibié , ipécacuanha , sulfate de zinc, lavemens irritans , tout cela n’avait produit aucun effet. Le docteur Jackson fit apporter un baquet plein d’eau froide , et, ayant fait soutenir par des aides la tête de la malade audessus de ce baquet, il commença à lui verser de l’eau sur la tète avec un gobelet ordinaire. La malade ne sentit pas 1rs premières affusions; mais la quatrième occasiona un léger soupir, qui devint de plus en plus profond à chacune des suivantes, jusqu’à ce qu’eufin elle poussa de grands cris. La sensibilité étant rétablie, on lui administra un vomitif qui évacua complètement l’estomac. On appliqua des sinapismes aux pieds , et le lendemain elle était si bien rétablie , qu’elle puf se lever et s’habiller seule.
tiques ne peuvent qu’aggraver cet état fâcheux ; tandis que la saignée , pratiquée avec hardiesse , peut arracher le malade au trépas , en combattant d’une manière directe l’engorgement sanguin du cerveau. Elle a même quelquefois opéré le vomissement en dissipant l’état de spasme concentré sur la région épigastrique. Mais les évacuations sanguines sont elles-mêmes contreindiquées lorsque le refroidissement des extrémités , la langueur du pouls, annoncent la prostration du système des forces. Dans cette circonstance , la saignée peut causer instantanément la mort. Il faut même en user avec modération , bien qu’il se manifeste une excitation vive , à l’égard des sujets plus irritables que sanguins, chez qui la réaction vitale est de courte durée,
Les acides végétaux, administrés lorsque l’opium est encore dans l’estomac, dissolvent ses principes actifs , favorisent leur absorption , et aggravent l’empoisonnement. C’est ainsi qu’il faut expliquer la mort prompte que se donnent les Perses en avalant un verre de vinaigre immédiatement après avoir pris de l’opium. Il ne faut donc avoir recours aux boissons acides que lorsqu’il y a eu des vomissemens , soit spontanés , soit provoqués par l’art, ou que la période avancée de l’empoisonnement fait présumer que l’absorption est accomplie.
On a souvent employé avec un succès évident l’infusion de café pour combattre les poisons narcotiques, et plus particulièrement l’opium. Mais ne doit-on pas s’abstenir de cette liqueur stimulante lorsque la dureté du pouls, la rougeur et le gonflement de la face, an-
noncent l’engorgement inflammatoire des vaisseaux cérébraux ? Il en est de même des autres moyens excitans, tels que le camphre , l’ammoniaque , les frictions, les secousses répétées , etc. Ils sont utiles sans doute pour ranimer l’excitabilité , pour dissiper l’engourdissement, la somnolence ; mais ils peuvent aussi déterminer un état apoplectique , si on les emploie avant d’avoir combattu la pléthore cérébrale par des évacuations sanguines suffisantes (i).
Nous venons de considérer l’opium sous le rapport de ses propriétés vénéneuses-, et nous avons vu qu’une assez faible dose a suscité dans quelques circonstances les symptômes les plus graves. Toutefois il faut convenir que notre art serait souvent réduit à une malheureuse impuissance sans le secours de ce médica-
(I) On a fait à Londres des expériences dont la réussite assure un secours prompt et efficace aux personnes empoisonnées. On a éprouvé à l’hôpital de Guy, en présence de sir Astley Cooper, un instrument avec lequel on parvient à retirer les liquides introduits dans l’estomac. On a fait avaler à un chien une certaine dose d’opium étendu dans un verre d’eau. Aussitôt que l’effet du poison s’est manifesté , on a introduit l’appareil en question dans l’estomac de cet animal , et l’on est parvenu à retirer tout le liquide. Les symptômes ont cessé sur-le-champ. Sur la demande du docteur P.iyne , un instrument à peu prés semblable a été employé avec succès à extraire une certaine quantité de laudanum de i’estomac d’une femme qui éprouvait des souffrances très-vives, et chez laquelle le soulagement a étéraussi prompt que dans la première expérience. M. Williams, aidé de M. Ward, a fait l’application de cet instrument saus éprouver la moindre difficulté. ( Vnyt'.z une semblable observation rapportée plus haut )
ment. Mais, avant de passer à son emploi thérapeutique , voyons un peu comment on explique son action sur l’organisme.
MODE d’action DE l’opIüM.
L’opium doit-il être rangé parmi les substances excitantes ou parmi les substances sédatives ? Cette question a été longuement agitée par des physiologistes et des médecins d’un grand mérite , et elle n’est pas encore résolue. Vanhelmont , Ëttmuller , Sydenham , Boerhaave , Young , Tralles , Jean Leig, Bontius , Plater, Berger, Haller, Tissot, Ferdinand Schulze, Pierre Frank, Sprengel, etc., lui accordent une vertu stimulante. Ludwig compare son action à celle du vin , et Mead à celle de l’alcali vdtatil.
Sennert ( Prax . med.) a surtout fort bien peintlapuissance excitante de l’opium dans le passage suivant : Si ejus qualitates et vires diligenter perpendamus , calidum esse animndvertemus : est enirn amarum et acre, linguam vellicat,Jàuces incendit, sitim excitât, odorem gravem habet, facilè inflammat , animum effert , <venerem concitat , pruritum excitât, sudorem ciet, dura e mollit et discutit.
Freind attribue l’état de langueur qui suit l’usage de l’opium à l’épuisement qu’entraînent ses premiers effets, épuisement que rien ne répare comme une nouvelle dose de ce même cordial.
Le professeur Joseph Frank , qui a embrassé la même opinion {Ratio instituticlinici ticinensis) , observeque l’opium , loin de provoquer le sommeil , produit , dans bien des cas , un effet contraire. A ce sujet , il cite un
PHYTOGRAPH1E
exemple de léthargie occasionée par des champignons , avec froid aux extrémités et autres accidens qui annonçaient une fin prochaine , où le malade fut rappelé à la vie au moyen de sept gros de laudanum liquide, qu’on lui administra dans l’espace de quarante-huit heures. Si l’opium est vraiment sédatif, comment se fait-il que tous les médecins s’accordent à condamner son usage dans les maladies où il y a excès de forces vitales , dans celles qui tiennent à une disposition inflammatoire, à un état de pléthore, à trop de vivacité dans la circulation ? Ses mauvais effets dans tous les cas de cette nature ne prouvent-ils pas son action stimulante , comme la démontrent ses effets salutaires chez les individus dont les forces sont tout-à-fait épuisées ? Mais , dira-t-on , l^pium calme les douleurs , les spasmes et divers autres symptômes. Sans doute il les calme ; mais c’est en diminuant la cause de ces accidens , l’affaiblissement des pouvoirs vitaux qui a déterminé leur formation.
Cette théorie est en tout point conforme à celle du célèbre professeur écossais. Suivant Brown , l’opium remplit les mêmes indications que le vin , l’eau-devie et les stimulans les plus actifs , dans les cas de spasmes et de convulsions, dans le délire, etc. C’est à sa vertu excitante qu’il attribue ses effets soporifiques ; ainsi l’opium amène d’abord la diathèse sthénique pour un temps plus ou moins considérable , et ensuite l’asthénie indirecte , qui produit le sommeil. S’il calme l’insomnie , c’est qu’elle dépend ordinairement d’un état de faiblesse. Chez les gens en santé, il excite la gaîté , augmente le courage, et peut même écarter
le sommeil (1). Avant de commencer sa leçon , Brown prenait quelquefois quarante ou cinquante gouttes de laudanum dans un verre d’eau-de-vie, et lorsqu’il se sentait fatigué, il en répétait la dose jusqu’à quatre ou cinq fois, ce qui montait son imagination presque jusqu’à la phrénésie.
M. Philibert-Joseph Roux pense que l’opium est à la fois stimulant et sédatif , qu’il excite violemment les forces organiques , notamment celles qui président à la circulation générale et capillaire , ce que dénotent la force et la vitesse du pouls , l’état delà respiration, l’augmentation générale des forces , etc.; qu’il diminue , engourdit ou anéantit même l’action cérébrale suivant la quantité qui a été prise. L’affaissement général, l’assoupissement plus ou moins profond, la suspension des fonctions intellectuelles et de la vie de relation , la mort même , dans certains cas , tout prouve qu’il dirige sur le cerveau une action stupéfiante après avoir exercé sa vertu stimulante sur les propriétés organiques. ( Réflexions médicales sur les effets sensibles de l’opium. )
D’après les expériences tentées sur divers animaux par M. le docteur Constancio , médecin portugais, l’application de l’opium sur une partie quel-
(I) Weikard rapporte qu’une dame dont le mari s’enivrait tous les soirs recevait souvent la visite d’un officier. Afin de n’avoir rien à craindre pour leurs amours , ils versèrent du laudanum liquide dans la dernière bouteille qu’on servit à l’époux à la fin du repas. Celui-ci but la liqueur avec avidité. Mais ils furent loin d’obtenir le résultat qu’ils se promettaient de leur ruse ; car le mari ne put absolument dormir, et fut instruit du rendez-vous. ( LAroNT-Gouzi , Nouvelle doctrine de Brown.)
PHOTOGRAPHIE
conque ne présente rien qui diffère essentiellement, de toute autre irritation. Une petite dose augmente la sensibilité et l’irritabilité locales , une plus forte les apaise, et une dose excessive cause quelquefois la mort , quand l’application est faite sur une grande surface. Injecté dans les vaisseaux sanguins, il en augmente l’action , si la dose est modérée ; il la diminue , et finit même par l’anéantir, si la quantité est trop considérable. L’opium agit de la même manière sur le cœur ; mais il faut l’y introduire directement pour qu’on puisse parvenir à détruire les mouvemens de cet organe. Toutefois il paraît n’exercer aucune influence sur le cœur par une autre voie que celle de la circulation. Mis en contact avec le cerveau, même à une très-faible dose , il diminue la sensibilité générale , produit la langueur et la léthargie. A une plus forte dose , il excite , comme tout autre stimulant , des convulsions violentes, qui cependant ne sont pas toujours mortelles , et finit enfin par tuer l’animal , si l’on insiste davantage. Ces convulsions causées par l’opium ont un caractère qui leur est propre et qui les distingue de celles que produisent d’autres substances. Ce n’est que par la violence de ces convulsions que l’opium parvient à affecter l’irritabilité des muscles soumis à l’empire de la volonté. Dans tous les autres cas, cette faculté ne souffre aucune altération , malgré la mort générale causée par l’application de l’opium au cerveau (i).
(I) M. Flourens a fait de belles expériences sur l’opium et autres substances vénéneuses. Il résulte des recherches de cet habile
L’opium agit toujours sur les nerfs, et non sur les fluides , comme F ontana l’a prétendu ; mais ce n’est que parla circulation et l’absorption qu’il produit des effets sur des parties éloignées , sur lesquelles il ne saurait agir, s’il n’est en contact avec elles , car son influence ne se communique nullement par la voie des nerfs. S’il paraît quelquefois produire des effets suides parties auxquelles il est impossible qu’il ait déjà été porté par la circulation , cela tient à l’importance des fonctions de l’organe lésé , dont l’altération locale donne lieu à une foule de phénomènes dans le cercle plus ou moins étendu de ses dépendances. (De l’action de l’opium sur l’économie animale , par F. S. Con-
STANCIO. )
Suivant Barthez , l’opium agit d’abord sur l’estomac ; mais son action s’étend ensuite à tout le système des vaisseaux sanguins , où elle affaiblit généralement l’irritabilité , ou bien l’influence des forces sensitives
physiologiste : 1° que l’opium, à une dose et sous une forme déterminée, agit exclusivement sur les lobes cérébraux ; 2° que l’action spécifique de l’opium sur ces lobes reproduit exactement tous les phénomènes qui dérivent de leurs lésions mécaniques ; 3* qu’en agissant exclusivement sur ces organes, l’opium n’altère ou n’abolit que les fonctions qui leur sont départies ; 4' que l’action de l’opium sur les lobes cérébraux laisse toujours après elle des traces qui peuvent servir à la constater ; 6° qu’il y a telle dose qui n’agit que sur les lobes cérébraux, et laisse complètement intactes les parties même les plus voisines ; 6° enfin que, chez les petits oiseaux , on peut suivre à l’œil , et à travers les parois du crâne , la formation et le développement de l’altération organique de la partie produite par l’action de l’opium. ( Recherches expérimentales sur les propriétés et les fonctions du système nerveux dans les animaux vertébrés.)
680 PB YTOGRAPHIE
sur les forces motrices. Les vertus contraires de ce médicament tiennent spécialement à la différence des doses et à celle de ses préparations. C’est ainsi que sa qualité irritante est effacée par sa vertu sédative , lorsqu’on l’administre à des doses extrêmement fortes. Pris à des doses modérées, il accélère les baltemens du pouls et produit d’autres effets d’excitation. Quand il est donné à une très-grande dose , il affaiblit la sensibilité au point de diminuer extrêmement l’irritabilité du cœur et des artères , dont il rend les pulsations moins fréquentes , de même qu’il diminue alors la fréquence desmouvemens de la respiration. ( Nouveaux élémens de la science de l’homme. )
Cabanis prétend que l’opium produit deux effets distincts très-remarquables : l’un , de diminuer la sensibilité 5 l’autre , d’augmenter la force de la circulation , et par elle, ou, plus directement encore, par l’état du système nerveux , celle des organes moteurs. C’est uniquement à raison de ce dernier effet que l’opium doit être considéré comme stimulant. Mais , pour accroître véritablement les forces musculaires, l’opium doit être employé à doses modérées : car, à mesure qu’on augmente la dose , l’engourdissement des nerfs augmente lui-même ; et le cerveau , comprimé de plus en plus par l’afflux extraordinaire du sang , transmet de moins en moins et peut finir par cesser entièrement de transmettre aux muscles les principes d’excitabilité. ( Rapports du physique et du moral de l’homme ).
D’après l’opinion du professeur Moreau ( Encyclopédie méthodique ) , l’opium , donné à petites doses, produit un premier degré d’irritation. Mais les moyens
d’irritation et d’excitement ne portent pas également sur toutes les parties de l’organisme. L’opium est caractérise par cette sorte d’affinité élective : il se dirige , se concentre vers le cerveau ; il n’apparaît comme excitant général qu’en donnant momentanément plus de force et d’étendue à l’influence et à la sphère d’activité de cet organe. D’autres médecins, et particulièrement le docteur Barhier ( Traité de matière médicale ), pensent que l’opium exerce une action sédative sur le cerveau , qu’il affaiblit la puissance vivifiante que ce centre exerce sur toutes les parties du corps. Le professeur Àliberl ( Nouveaux éléniens de thérapeutique) reconnaît également l’action sédative de l’opium ; toutefois il avoue que ce médicament , introduit dans les voies digestives , manifeste d’abord un effet irritant qui semble être le résultat de son application immédiate.
D’après les expériences de M. Broussais ( Histoire des phlegmasies), l’opium , appliqué sur des pustules ou sur des boutons rouges, commence par exciter vivement l’activité organique des parties qu’il touche; mais il engourdit l’instant d’après les mêmes capillaires qu’il avait excités , les resserre et les condense en les engourdissant. Pris intérieurement, l’opium, après avoir excité la sensibilité et la contractilité organiques dans l’estomac , y produit une stupeur de quelque durée , pendant laquelle la sécrétion muqueuse diminue et les oscillations péristaltiques sont ralenties. L’opium a donc en même temps un effet calmant et un effet astringent. Au reste, ce grand physiologiste recommande de ne jamais donner de laudanum lorsqu’il
existe une affection inflammatoire générale , parce que cette diathèse s’alimente de toutes les excitations , quelque légères quelles soient.
L’opium , employé à forte dose , ne doit être rangé , d’après le professeur Orfda , ni parmi les narcotiques ni parmi les excitans ; il exerce un mode d’action particulier qui ne saurait être désigné exactement par aucune des dénominations actuellement en usage dans la matière médicale. Employé à petite dose , l’opium paraît borner sou action au développement des symptômes qui annoncent la stupéfaction ; quelquefois cependant il produit une excitation très-intense , effet qui dépend de l’idiosyncrasie.
Le nouvelle école italienne range l’opium parmi les excitans diffusibles. Suivant le professeur Rolando de Turin, ce médicament agit sur l’excitabilité moléculaire, et l’insensibilité qu’il produit, lorsqu’on l’administre à fortes doses , est le résultat de l’augmentation trop considérable des molécules. C’est ainsi qu’il explique l’assoupissement qui a lieu par son usage. ( Inductions physiologiques et pathologiques. )
Au milieu de ces opinions contradictoires , quelle est celle que le praticien doit adopter pour ne point compromettre le sort des malades confiés à ses soins ? L’observation attentive des phénomènes produits par l’usage de l’opium doit surtout lui servir de guide ; mais, en interrogeant l’expérience , il faut qu’il renonce aux théories vaines et subtiles qu’on a si souvent agitées au sein de l’école. L’opium, introduit en petite quantité dans l’estomac, provoque une excitation prompte, mais passagère. Si l’on réitère la dose , le pouls s’élève,
MEDICALE. 53S
le visage se colore , l’imagination s’éveille , la respiration est moins libre, les fonctions cutanées sont plus actives ; et à ces phénomènes succède un sommeil tranquille , ou plus ou moins agité. Administré à grandes doses, il produit une excitation extrême, quelquefois une immobilité universelle , le délire, la stupeur, la sédation de l’encéphale , et la mort.
L’empire de l’habitude, le tempérament, le climat, peuvent néanmoins modifier son action , au point qu’on peut en avaler impunément des doses effrayantes; et l’on sait que les Orientaux font leurs délices de cette production végétale , quilesjette dans une voluptueuse ivresse et leur fait goûter un bonheur ineffable. Animé par sa vertu stimulante , le Turc brave le terrible appareil des combats et se précipite avec audace au milieu des rangs ennemis. Yeut-il signaler ses exploits sur un théâtre moins périlleux , il a également recours à l’influence active de l’opium ; et alors , brûlant de désir et d’amour , il paraît fièrement au sein de son sérail, où , après avoir satisfait ses appétits sensuels, calmé ses irritations érotiques , il s’endort dans les bras de la volupté.
D’après le témoignage des voyageurs , les Indiens ont aussi le goût le plus vif pour l’opium, qui les enivre , leur procure des visions agréables, exalte leur imagination jusqu a l’enthousiasme, et même jusqu’à la fureur.
Ceux qui veulent tenter quelque action désespérée en avalent de fortes doses ; alors , dans leur ivresse , ils se jettent sur le premier objet qui se présente , sur un homme qu’ils n’ont jamais vu comme sur l’ennemi le plus implacable. Lorsqu’un Indien ainsi enivré d’o-
PHYT0GRAPH1E
piura court les rues en criant : amok! amok ! il est proscrit par la loi , et qui que ce soit à le droit de le tuer.
Dans toutes les villes de Perse , il y a des cabarets où l’on vend une boisson faite avec les capsules de pavots, comme l’on vend du vin en Europe. Quand les buveurs entrent dans ces cabarets , ils sont mornes , défaits et languissans ; mais après avoir pris deux ou trois tasses de ce breuvage , leur figure s’épanouit, ils se livrent à une gaîté désordonnée, font et disent mille extravagances. Quelques-uns sont à moitié endormis ; d’autres plongés dans une sorte d’extase et d’enchantement; d’autres se pâment de rire en gesticulant comme des maniaques.
Le marché de Theriaki-Tchachissy , près de la mosquée deSolymania,estl’endroitoùlesamateurs d'opium vont satisfaire leur goût pour ce délicieux poison. Les cafés où les iheriaky { preneurs d’opium) ont coutume de se réunir sont distribués sur une grande place. Là ils attendent, sur un banc intérieur, les rêveries qui présentent à leur imagination enflammée les houris célestes et les jouissances dont elles doivent les enivrer dans le paradis de Mahomet. Le docteur Madden , qui a observé les thériaky, dit que leurs gestes sont effrayans. Ceux qui sont entièrement sous l’influence de l’opium poussent des cris , parlent d’une manière incohérente; leur visage est en feu, leurs yeux ont un éclat extraordinaire, et l’on aperçoit , dans tout l’ensemble de leur personne , quelque chose de sauvage et de terrible.
L’effet se manifeste ordinairement au bout de deux
heures , et dure quatre ou cinq. Les doses d’opium varient depuis trois grains jusqu’à une drachme. L’affaiblissement moral et physique qui résulte de son usage est une chose effrayante ; mais lorsqu’on s’est livré à cette funeste habitude , il est impossible d’y renoncer. Les thériaky sont misérables et languissans jusqu’au moment où l’heure arrive de prendre leur dose quotidienne ; mais dés que l’influence de l’opium commence à se faire sentir, toutes leurs facultés assoupies se réveillent. Quelques-uns composent, dans cet état, d’excellens vers, adressent aux personnes présentes d’éloquens discours ; d’autres , convaincus qu’ils sont en possession de l’empire , croient que tous les harems de l’Asie sont à leurs pieds.
Le docteur Madden , se trouvant dans un café , voulut essayer sur lui-même l’action de cette substance. Il en prit un grain sans éprouver aucun effet sensible; il augmenta peu à peu jusqu’à la dose de quatre grains, et il ne tarda pas à éprouver une excitation très-vive. Ses facultés étaient agrandies ; tout ce qu’il regardait semblait avoir augmenté de volume. Il ne ressentait pas le même plaisir quand il fermait les yeux. Il se hâta de retourner chez lui , craignant à chaque instant de faire quelque extravagance. « En marchant , je sentais à peine , dit-il , le sol sur lequel je m’avançais ; il me semblait que je le rasais légèrement, poussé par l’impulsion de quelque agent invisible. On eût dit qu’une substance élhérée avait remplacé le sang dans mes veines , et me rendait plus léger que l’air. »
Dès qu’il fut rentré , il se mit au lit. Pendant toute la nuit , son imagination fut absorbée par des visions déli-
63C PHYTOGRAPHIE
cieuses. Le lendemain matin , il se leva avec un violent mal de tête; il était pâle et tellement affaibli , qu’il fut obligé de rester tout le jour étendu sur un sopha. Ce fut ainsi qu’il expia le premier essai qu’il avait fait des voluptés des thériakj.
Darwin rapporte que dans l’Inde les voy ageurs font souvent de longues routes sans se reposer, et sans autre nourriture qu’une petite boule de pâte préparée avec de l’opium , et une plus grosse pour leur cheval.
Nous avons cité dans l’introduction de cet ouvrage l’exemple d’une dame de Baltimore qui s’était habituée à l’usage de l’opium , et qui prenait tous les jours deux onces de laudanum liquide de Sydenham ; cette dose était nécessaire pour ranimer ses forces et son courage , qui disparaissaient avec l’effet du laudanum. Une autre Américaine résidant à Paris , âgée d’environ soixante ans, très-maigre, très-pâle, d’une haute taille, d’une constitution nerveuse , prend tous les trois ou quatre jours une once d’opium ; et elle en consommerait bien davantage , si cette drogue était d’un prix moins élevé. Lorsque sa provision est épuisée, elle est morose, triste , faible, abattue ; mais une nouvelle dose la rend vive , alerte , et lui fait retrouver son énergie. Elle prend aussi beaucoup de café sans sucre ; toutefois cette liqueur ne saurait remplacer l’opium , dont elle ressent plus efficacement la vertu excitante.
Dans l’état de maladie, l’opium , pris à des doses modérées , calme les douleurs , les convulsions et autres accidens spasmodiques qui dérivent de l’irritation et du trouble du système nerveux. Si, au contraire, les douleurs , les spasmes, sont causés par l’inflammation de
quelque organe , l’opium , loin d’agir comme calmant , exaspère tous les symptômes , et ce n’est qu’après des doses très-fortes , ou souvent répétées , qu’il parvient à émousser et meme a détruire la sensibilité, comme cela arrive après l’application immodérée de tout violent stimulus ; mais alors l’action sédative de l’opium n’est que temporaire ; et l’on voit ordinairement tous les accidens se renouveler, si toutefois la vitalité des parties n’est pas entièrement anéantie. C’est ainsi qu’on voit quelquefois la gangrène se manifester dans les inflammations oùri’on a abusé des remèdes opiacés pour calmer les douleurs.
Ces effets de l’opium sembleraient prouver qu’il possède une action complexe , c’est-à-dire qu’il peut être à la fois excitant par l’action qu’il exerce sur le système vasculaire , et sédatif par l’impression qu’il communique au système nerveux. Cette opinion a été émise par Haller, Murray, Cabanis , Dumas ; et l’observation clinique l’a souvent confirmée. Au reste, le tempérament, l’habitude, le climat, les doses plus ou moins élevées de l’opium , et surtout la nature de la maladie , doivent singulièrement modifier ses effets , et faire prévaloir tantôt son action stimulante , tantôt son action sédative. C’est ainsi qu’un estomac phlogosé ou disposé à l’inflammation ne supporte point ce médicament, qui agit alors par sa propriété stimulante, augmente la douleur et l’irritation.
PROPRIÉTÉS MÉDICALES
De même que toutes les substances énergiques, l’opium a eu des partisans outrés, et en même temps
PH Y TOGRAP11IE
d’injustes détracteurs. A la pratique téméraire de Paracelse et des empiriques de tous les pays qui en ont fait un abus répréhensible , aux préventions de Stahl , qui l’a frappé d’une sorte d’anathême dans sa fameuse dissertation De imposturâ opii , nous opposerons les éloges d’un grand nombre de praticiens distingués , et surtout les brillans succès de Sydenham. C’est contre les douleurs, les irritations , les spasmes, l’éréthisme nerveux , qu’il faut d’abord invoquer l’influence séda tive de l’opium. Lorsque la douleur est violente, continue ou souvent répétée, qu’elle dépend d’une irritation nerveuse plutôt que d’une irritation inflammatoire , l’opium en est le souverain remède ; il la combat d’une manière directe , prompte , et comme spécifique. Les ouvrages de Sydenham , de Sarcone , de Stoll , etc. , nous en fournissent de nombreux exemples. Un homme atteint du choléra-morbus éprouvait des vomissemens affreux avec des convulsions violentes , des sueurs froides , et un pouls à peine sensible. Sydenham lui donna vingt-cinq gouttes de laudanum dans une cuillerée d’eau de cannelle. Ce mélange n’ayant point suffi , il le réitéra plusieurs fois , et il augmenta la dose du narcotique jusqu’à ce que l’irritation fût calmée.
M. Vaidy , médecin en chef de l’hôpital militaire de Lille , a reconnu les bons effets de l’opium contre cette maladie d’une manière si évidente, qu’il ne la combat jamais par un autre remède. Dans un cas très-grave, l’application des sangsues à l’épigastre augmenta notablement l’anxiété. Les évacuations avaient continué toute Ja nuit. Le lendemain matin , le pouls était entièrement déprimé, la peau froide et couverte d’une sueur
visqueuse, le visage d’une pâleur extrême; les vomissemens duraient encore , et une crampe très-douloureuse se faisait sentir dans une jambe. M. Vaidy prescrivit six gouttes de laudanum dans une cuillerée de potion gommeuse, tous les quarts d’heure, jusqu’à cessation du vomissement. Ce remède arrêta promptement tous les accidens , et au quatrième jour la convalescence était confirmée. {Revue médicale , tome n.)
Nous avons parlé dans notre introduction d’une affection cholérique des plus violentes , provoquée par deux tranches de melon , et qui céda promptement à une assez forte dose de laudanum liquide. Dans tous les cas où dominent une sensibilité vive , une sorte d’éréthisme nerveux , les remèdes opiacés sont en général d’un grand secours; mais leur emploi devient plus difficile, plus délicat , dans le choléra épidémique, et beaucoup de médecins ont pu s’en convaincre , en i832 , lorsque ce fléau ravageait la capitale. Les uns écartaient soigneusement l’opium comme un médicament dangereux ; les autres , au contraire , en faisaient la base de leur traitement. Dans beaucoup de cas , ce puissant remède calmait momentanément les vomissemens, les évacuations intestinales , les crampes ; mais la maladie n’était point domptée , et il fallait une méthode plus large , plus générale , comme l’observent fort bien les rédacteurs de la Gazette médicale de Paris. Le professeur Broussais , qui opposait presque toujours à cette maladie la glace et les saignées générales ou locales employait cependant , après les évacuations sanguines , les lavemens opiacés pour apaiser la sensibilité du bas-ventre, les crampes, le malaise, l’agitation. « On
PHYTOGU APH1E
en obtient alors, dit-il, un très-grand succès ; mais il n’en est pas de même lorsqu’on les applique prématurément. La quantité de l’opium dépend du sentiment du médecin : il y en a qui ne craignent point ce narcotique. Je ne suis pas de ce nombre, ajoute M. Broussais; je donne cinq , six gouttes de laudanum dans un demilavement, et je porte peu à peu la dose jusqu’à quarante, quand le malade est très-convulsé. »
Les médecins anglais sont ceux qui ont le plus insisté sur l’usage de l’opium dans le traitement du choléra , et ils citent de nombreux succès à l’appui de leur méthode. Celle du docteur Robinson nous a paru très -remarquable ; nous croyons devoir la faire connaître à nos lecteurs.
Choléra violent. Sinapisme de deux pouces d’épaisseur, préparé à l’eau bouillante, et appliqué sur la surface antérieure du corps, depuis le cou jusqu’aux chevilles. Lavement préparé avec deux onces de muci lage d’amidon , et quatre-vingts à cent gouttes de laudanum. En même temps que le lavement, on donne deux pilules ainsi composées : opium pulvérisé , trois grains; proto-chlorure de mercure (calomel), dix-huit grains; camphre pulvérisé, douze grains. Faites six pilules égales. On prend une pilule chaque demi-heure jusqu’à ce que les vomisseinens cessent et que les spasmes de l’estomac se calment. Cet effet a ordinairement lieu à la quatrième pilule, quelquefois même auparavant ; d’autres fois au contraire il en faut davantage. On les casse en cinq ou six morceaux qu’on avale dans une cuillerée d’eau fraîche pure.
Cas moins grave. Lavement ; une pilule d’abord ,
puis une autre chaque demi-heure. Si le sujet est jeune et d’une forte constitution , on essaiera de faire une saignée de quinze à dix-huit onces. Limonade pour boisson , fraîche , mais non glacée ; elle désaltère promptement , et elle est en même temps un des meilleurs anti-émétiques.
Les pilules sont rarement rejetées par le vomissement; elles diminuent l’irritabilité des organes, réveillent les faibles restes de l’action vitale , raniment la circulation , poussent fortement à la peau , qui participe ainsi à la stimulation générale. La moutarde fait sentir alors son influence révulsive , appelle l’irritation de l’intérieur à la surface du corps et le sang dans les vaisseaux cutanés , dégorge ainsi les viscères , débarrasse le cœur et les poumons de l’oppression qui les paralysait. Peu à peu la chaleur et le pouls reparaissent; la soif cesse, et le malade commence à ressentir l’influence de l’opium ; mais cette influence n’est nullement en rapport avec les doses du médicament. L’assoupissement survient bientôt , suivi d’un sommeil profond qui dure ordinairement jusqu’au lendemain matin , si c’est dans la journée que le traitement a été commencé. Pendant le sommeil , on voit se manifester sur tout le corps une douce transpiration qui quelquefois est trèsabondante.
ier degré du choléra. Dévoiement plus ou moins abondant , avec vomisseinens. Quelquefois les vomissemens n’ont pas lieu.
2e degré. Vomissemens et diarrhée, face glacée, lèvres bleues , glacées , langue blanche , froide , nez cyanosé, figure d’une teinte bleuâtre , plombée, etc.
3* degré. Choléra-asphyxie. Crampes ; tout le corps glacé, cyanosé-, pas le moindre frémissement dans les artères du bras ; voix caverneuse , cholérique , sépulcrale ; soif dévorante.
Le traitement que nous venons d’exposer a guéri, d’après le docteur Robinson , un grand nombre de cholériques; il en a arraché plusieurs à une mort imminente. Une fois les carotides ne donnaient aucune pulsation ; il y avait suppression totale de l’urine , évacuations involontaires , crampes violentes , face ridée, glacée, cyanosée, tout le corps raide, sans mouvement, haleine effleurant à peine la main placée devant la bouche , sueur froide , abondante , visqueuse, adhérente à la peau comme une dissolution de gomme.
Malgré les succès de cette méthode, nous ne saurions la conseiller aux cholériques jeunes , vigoureux , surexcités, aux personnes d’un tempérament pléthorique, disposées aux congestions sanguines. Les praticiens attentifs savent bien que l’opium ne calme pas toujours les mouvemens spasmodiques, les crampes , les vomissemens, etc. Cette surexcitation est souvent provoquée par quelque phlegmasie viscérale , et surtout par l’état inflammatoire des organes digestifs : les véritables caïmans sont alors les émissions sanguines, les boissons gommeuses, les topiques émolliens. Au reste, il n’y a pas de symptôme qui ne puisse exiger , suivant les circonstances , des remèdes différens, et cette vérité est généralement reconnue en théorie ; mais il faut avouer que dans la pratique elle ne sert de règle qu a un petit nombre. Ainsi on a pu combattre tour à tour, et quel-
quelbis avec succès, les crampes, le vomissement, la diarrhée, par l’opium, parles sangsues , parles vomitifs, etc. ; et la cyanose, comme tout autre symptôme, a pu se dissiper tantôt par les stimulans , tantôt par les relâchans.
Mais une méthode qui a prévalu au commencement de l’épidémie , et qui a du faire beaucoup de victimes , c’est la méthode sudorifique soutenue par les médicainens opiacés. Elle pouvait sans doute être favorable à quelques sujets lymphatiques , faibles , inertes , froids , glacés; mais les cholériques robustes, ardens, déjà enflammés , surexcités , qu’on frictionnait de la tête aux pieds , qu’on irritait , qu’on brûlait avec des briques rougies au feu , avec des fers presque incandescens , qu’on étouffait par des vapeurs aromatiques ou sous un amas de couvertures ! oh ! pour ceux-là , il fallait un miracle du Ciel pour les sauver.
Sarcone opposait aux affections pleurétiques dont l’invasion était marquée par une douleur violente, par un éréthisme nerveux dominant , les évacuations sanguines , et , immédiatement après , l’extrait d’opium. Huxham employait ce traitement avec le même succès.
Dans plusieurs cas d’empoisonnemens produits par des champignons ou des substances irritantes, j’ai donné moi-même l’opium à fortes doses , et j’ai dissipé des douleurs atroces, des crampes, des vomissemens, des cardialgies qui simulaient la gastro-entérite. J’ai observé dernièrement une néphrite du côté droit des plus violentes, qui a été combattue pendant huit jours par des saignées locales réitérées , des topiques émolliens ,
544 PHYTOGRAPH1E
des bains, des potions huileuses et sédatives. Le malade, d’un tempérament très-irritable , a éprouvé des douleurs horribles pendant les huit premiers jours; le neuvième jour, elles ont paru s’apaiser, et le lendemain elles avaient presque entièrement disparu. Mais vers neuf heures du soir l’irritation s’est .portée au rein gauche avec une violence extrême. Cette fois j’ai renoncé aux sangsues , et j’ai prescrit une saignée du bras , qui a été pratiquée sous mes yeux par M. Dechastelus , jeune chirurgien attaché au premier dispensaire. Une heure après la saignée, les douleurs étant les mêmes, le malade a pris trente-six gouttes de laudanum de Rousseau en deux doses. Vers minuit , il était déjà plus calme , et le lendemain matin toute sensation douloureuse avait disparu. On a insisté cependant sur la méthode calmante pendant plusieurs jours.
Les douleurs spasmodiques , utérines , intestinales, etc., cèdent également à l’usage de l’opium; mais il ne faut pas attendre , pour l’administrer , que cet état nerveux soit transformé en plilegmasie. En général, on donne l’opium avec trop de timidité dans toutes ces affections où la douleur domine d’une manière pernicieuse. Administré à faibles doses ou à de trop longs intervalles , il agit comme stimulant, et tous les symptômes s’aggravent; il déploie, au contraire, une vertu sédative, si l’on en donne un ou deux grains toutes les deux ou trois heures.
Camérarius a recueilli un fait qui vient à l’appui de notre opinion. Un homme que de violentes douleurs de tête avaient rendu tout-à-coup aveugle , recouvra promptement la vue, après avoir pris quelques doses
de laudanum qui dissipèrent les douleurs et ramenèrent le sommeil.
J’ai parlé ailleurs d’un homme de lettres sujet à une violente céphalalgie , dont les attaques s’annoncaient par des vomissemens et un spasme douloureux de l’é pigastre. Cette affection nerveuse avait été vainement combattue par divers remèdes, par les bains, le quinquina , l’opium à petites doses , etc. Malgré le peu de succès de cette dernière substance, je lui conseillai d’insister sur son usage , et d’en augmenter graduelle^ ment les doses , afin de réprimer l’éréthisme nerveux , qui semblait s’accroître par l’impuissance des moyens qu’on lui avait opposés jusqu’alors. Le malade prit régulièrement pendant l’espace de huit jours, et toutes les vingt-quatre heures, trois grains d’extrait aqueux d’opium. Le neuvième jour, la céphalalgie reparut avec force, et cette nouvelle attaque fut accompagnée de spasmes violens. Le dixième jour, je prescrivis quatre grains d’opium ; et cette dose , augmentée d’un grain tous les deux jours, fut enfin portée à celle de quinze grains. Cette méthode ayant été couronnée d’un plein succès , le malade diminua peu à peu la dose de l’opium , et en cessa tout-à-fait l’usage après deux mois d’intervalle.
On observe des irritations abdominales chroniques qui tiennent à un état de spasme des intestins , et qui se dissipent par l’opium , donné sous la forme de lavemens. M. Chopin cite un fait remarquable où l’application réitérée des sangsues et les bains ne produisirent qu’un très-faible soulagement. La sensibilité de l’estomac était tellement exaltée, qu’il pouvait è peine sup-
porter l’alimentation la plus douce. Deux demi-Iavemens pris le soir, et contenant chacun un demi grain d’opium , procurèrent un sommeil paisible qui dura toute la nuit. On continua ainsi l’usage du narcotique , dont on augmenta peu à peu la dose , et tous les symptômes d’irritation s’évanouirent. ( Recherches historiques et médicales sur l’opium. )
L’usage de l’opium dans les pyrexies exige la plus grande réserve. En général , tous les praticiens attentifs ont pu observer qu’il est nuisible dans la première période des fièvres continues, surtout lorsque la diathèse inflammatoire prédomine. Il est également contre-indiqué dans les affections fébriles déterminées par la phlogose des membranes de l’estomac et des intestins : son application immédiate sur les tissus gastriques augmente la congestion sanguine dans les vaisseaux capillaires, et cette surexcitation peut être suivie de gangrène. Mais lorsqu’on a combattu la cause essentielle et primitive par les adoucissans et les antiphlogistiques , l’opium est très-utile pour calmer les anxiétés précordiales, les inquiétudes, les veilles opiniâtres, les spasmes et autres symptômes qui pervertissent la maladie et en retardent la solution. C’est ainsi que, dans la période nerveuse du typhus , Hildenbrand indique l’opium pour réprimer le délire furieux, la phrénésie , les diarrhées énervantes. Demian , qui le conseille aussi dans la fièvre lente nerveuse, dit qu’il convient surtout dans cette affection particulière des nerfs qui se manifeste par un état d’inquiétude et de crainte , en sorte que le malade ne peut goûter un seul instant de repos. Administré toutes les heures à la dose
de cinq à dix gouttes , ce médicament favorise Ja transpiration, rend la circulation du sang plus libre, plus égale, dissipe le délire, ranime les forces, et procure un sommeil réparateur. ( Christ. Gottl. Demiani Dissertatio de febre lentd nervosd. ) Avouons toutefois qu’il n’est pas très-facile de distinguer si le délire, les mouvemens convulsifs qui se manifestent dans le cours du typhus , tiennent à un état nerveux ou h une congestion inflammatoire du cerveau. Lorsqu’on observe ces symptômes ataxiques , et que les forces ne sont pas épuisées , il est plus sage de les combattre par des boissons rafraîchissantes , par l’application des sangsues ou des ventouses scarifiées, parles pédiluves les topiques révulsifs : on donne ensuite l’opium combiné avec les antispasmodiques , si ces premiers moyens sont insuffisans.
On a préconisé les avantages de l’opium dans le traitement d’une affection cérébrale causée par l’abus des liqueurs spiritueuses , îi laquelle on a donné le nom de delirium tremens , parce que le tremblement des mains en est un signe constant. Le docteur Sutton , médecin anglais , rapporte plusieurs observations favorables à ce médicament administré à haute dose. Dans l’espace de six jours, un malade en a consommé soixante-onze grains. Un autre malade affecté de délire avec paralysie prit toutes les trois heures trois grains d’opium ; le lendemain il put exécuter des mouvemens avec le membre paralysé. Les évacuations sanguines, si utiles dans la plupart des affections cérébrales, ne doivent être employées ici qu’avec la plus grande restriction. Ce n’est que dans le cas de plé-
thore , et au commencement de la maladie , que l’on doit pratiquer la saignée. Immédiatement après , le docteur Sutton conseille de donner l’opium en quantité suffisante : la tranquillité du malade et le sommeil sont les premiers effets de ce traitement. M. Ehrart a vu deux exemples de delirium tremens survenu après la scarlatine où l’opium a eu le même succès. Le docteur Albers , qui a également observé cette maladie , conseille de commencer le traitement par la saignée chez les sujets pléthoriques-, il pense aussi que, dans la plupart des cas , on doit débuter par de petites doses d’opium. Un phénomène qui l’a frappé , c’est l’appétit prodigieux que le malade éprouve après ce médicament. {Nouvelle bibliothèque germanique.)
On trouve dans la Gazette médicale de Paris ( octobre i83a ) une belle observation de delirium tremens recueillie par le docteur Robert , médecin en chef des hôpitaux de Langres.
Un portefaix , jeune encore et d’une forte constitution, est pris de délire avec tremblement des extrémités thoraciques et d’une partie du corps, mais surtout des mains. Malgré les pédiluves, les émulsions, les boissons rafraîchissantes et la diète, le délire augmente. Le malade est dans un état d’angoisse et d’hallucination. L’agitation des extrémités supérieures et même de presque tout le corps augmente : la face s’altère excessivement. On applique un vésicatoire au bras , et on administre vingt gouttes de laudanum liquide avec autant d’éther sulphurique. Le délire devient furieux -, le tremblement est violent et continuel. Le malade pousse de grands cris , et cause beaucoup
de trouble dans la salle où il est couché ; toutefois son pouls est presque dans un état naturel. En proie à de fréquentes hallucinations , il croit voir des personnes avec lesquelles il avait eu des démêlés dans un cabaret , quelques jours avant son entrée à l’hôpital , et , dans cette excessive agitation , il sort de son lit, parcourt la salle , ouvre une des fenêtres, saute dans la cour et se dirige vers une grande porte qui donnait sur la rue , afin de se sauver ; mais trouvant cette porte fermée , il grimpe après le mur pour atteindre la sonnette , qu’il agite vigoureusement , jusqu’à ce qu’on vienne le reconduire à son lit. A ces désordres cérébraux se joignait la décomposition des traits du visage. Les yeux offraient un aspect extraordinaire, beaucoup plus facile à saisir qu’à décrire.
Le lendemain il y eut une espèce de rémission ; mais le tremblement des extrémités supérieures, l’altération de la face et le trouble des facultés mentales étaient toujours portés à un assez haut degré d’intensité. On avait remarqué pendant la nuit des soubresauts. A raison des accidens de la veille , et en même temps pour prévenir la violence de la réaction qui pouvait avoir lieu , M. Robert prescrivit soixantequinze gouttes de laudanum liquide à prendre pendant la journée , en trois doses , dans une infusion de fleurs de tilleul. C’était principalement durant la nuit que le délire et le tremblement se déclaraient avec le plus de force. Le matin , le malade était plus paisible. Après la potion sédative il éprouva un soulagement marqué; il avait pu dormir , et le délire , quoique persévérant, était moins violent, moins verbeux. Quant
au tremblement, il ne paraissait pas avoir diminué. La face, sans être colorée, offrait encore un aspect extraordinaire, avec un mélange d’étonnement et de rire sardonique. Le pouls était un peu serré, lent toutefois et point fébrile. On donna un lavement et cinquante gouttes de laudanum liquide en deux doses , durant le cours de la journée.
La nuit fut moins agitée, et le malade eut plusieurs heures de sommeil. Le délire et le tremblement avaient beaucoup diminué. On administra encore cinquante gouttes de laudanum liquide de Sydenham en deux doses égales. La diète fut moins stricte.
Le jour suivant , M. Robert ne remarqua à la visite du matin qu’un léger tremblement des mains. Les idées étaient beaucoup plus nettes, et le pouls n’annonçait aucun degré de fièvre. On donna des boissons délayantes, des émulsions, et vingt gouttes de laudanum liquide en une seule fois. Enfin il ne restait plus qu’un tremblement des mains imperceptible. Le délire était dissipé, ainsi que les hallucinations. Le sommeil avait été tranquille et prolongé ; le pouls était lent , et la peau offrait pour la première fois un peu de moiteur. Malgré cés changemens favorables , on donna encore vingt gouttes de laudanum en une seule dose. Le i ic jour, la maladie parut entièrement terminée, sans laisser apercevoir aucun accident consécutif. La convalescence s’accompagna néanmoins d’une sorte de débilité qui céda à l’usage des toniques.
Les anciens faisaient un fréquent usage de l’opium dans le traitement des fièvres intermittentes. Galien , Alexandre de Tralles, Aëtius, Paul d’Égine, les mé-
decins arabes ont employé la thériaque et autres compositions opiacées. Dans un temps beaucoup plus rapproché de nous , Plater, Rivière , Horst , Ettmuller, Wédel, etc., ont suivi cette méthode avec plus ou moins d’avantage. Toutefois on avait à peu près abandonné l’opium , lorsque Rerryat l’a proclamé comme un fébrifuge nouveau dans les Mémoires de V académie des Sciences de Paris, ce qui lui a attiré une critique sévère de la part de Cullen. C’est d’après une série d’expériences renouvelées pendant l’espace de six ans , que Berryat s’est convaincu de l’efficacité de l’opium. Sa méthode consiste à donner, une heure avant l’accès , dix-huit à trente gouttes de teinture anodine de Sydenham dans une demi-tasse d’infusion de petite centaurée : cette dose est pour les adultes. Les enfans de trois à cinq ans doivent prendre cinq , six ou huit gouttes de laudanum ; ceux de dix à douze ans , dix ou douze gouttes. Une heure après l’administration de ce médicament , le pouls se relève, la peau se détend, s’humecte, et le sommeil survient ; rarement il est nécessaire de le répéter. Un enfant atteint depuis trois ans d’une fièvre double tierce qui avait résisté à tous les remèdes fut radicalement guéri en prenant quinze gouttes de laudanum une heure avant la période du froid. Lind a confirmé les propriétés antifébriles du laudanum surplus de trois cents malades ; mais il veut qu’on l’administre , une demi-heure après le développement de la chaleur, à la dose de quinze à vingt gouttes mêlées avec deux gros de sirop diacode. Lorsque ce médicament ne diminue pas d’une manière sensible les symptômes fébriles, il rend du moins l’apyrexie plus parfaite, et on
PHYTOGRAPH1E
n’a besoin ensuite que de quelques faibles doses de quin quina pour dissiper la fièvre. Ce médecin recommande de frictionner , au commencement du paroxysme , l’épine dorsale des enfans avec la teinture thébaïque mêlée avec suffisante quantité deliniment savonneux. Lorsque ces frictions ne produisent point l’effet désiré, on leur donne, pendant le stade de la chaleur, deux ou trois petites cuillerées de sirop diacode. Pour obtenir une guérison parfaite , il est quelquefois nécessaire de donner des lavemens où l’on fait entrer de l’extrait de quinquina et quelques gouttes de laudanum.
Odier de Genève, le docteur Grégory, M. Hegewisch, médecin àKiel, et quelques autres praticiens, ont adopté la méthode de Lind. Le docteur Hegewisch , qui a observé un grand nombre de fièvres intermittentes , préfère donner l’opium en substance à la dose d’un grain dans la seconde période de l’accès, c’est-àdire lorsque le malade n’éprouve plus aucun sentiment de froid. Le professeur Halle , dont la perte se fait chaque jour plus vivement sentir, employait souvent l’opium comme fébrifuge ; il donnait le laudanum de Sydenham ou les gouttes de Rousseau avec l’éther ou l’eau de menthe. Cette mixture était administrée au malade au moment même du frisson. Ensuite il augmentait graduellement d’accès en accès la dose de l’opium , jusqu’à ce qu’il eût obtenu l’effet antispasmodique qu’il voulait produire , et que le frisson, diminué d’abord, fût entièrement effacé. M. Guilbert a donné la même potion , et il a vu les symptômes fébriles sc dissiper peu à peu pendant les deux premiers
accès. Le troisième , à peine sensible , a signalé la guérison complète de la fièvre.
D autres médecins ont recommandé la combinaison de l’opium avec l’émétique, comme un moyen fébrifuge très-efficace. Cette méthode, employée d’abord par le docteur Peysson, a ete mise ensuite à l’épreuve avec beaucoup de succès par M. Jourdain , médecin en chef de l’hôpital militaire de Dax, dans le traitement des fièvres intermittentes quotidiennes , tierces et double-tierces ordinaires ; mais elle a rarement réussi dans les fièvres quartes et dans les fièvres dont les accès présentaient des symptômes graves ou pernicieux. Ce nouveau fébrifuge, essayé dans le Nord, n’a point produit, à beaucoup près , les mêmes avantages, et le docteur Varlet, médecin à Mons en Belgique, annonce qu’il a été obligé de l’abandonner pour avoir recours au quinquina seul ou uni à l’opium , selon les circonstances.
Au reste, long-temps avant M. Peysson, un médecin de l’École de Montpellier, M. Arnal, avait recommandé comme un excellent fébrifuge la combinaison de la thériaque avec l’émétique. Ce fut à l’hôpital de Castelnaudary qu’il employa ce mélange. 11 faisait prendre dans la journée trois ou quatre pilules contenant chacune un quart de grain de tartre stibié et quatre ou cinq grains de thériaque. Cette méthode fut suivie pour toutes les fièvres intermittentes, et elle procura des succès constans et presque inattendus, même au milieu de l’hiver.
On convient généralement que les fièvres intermittentes simples qui attaquent des su jets nerveux et d’une
grande susceptibilité se guérissent par les remèdes les plus doux ; que le quinquina aggrave celles qui s’accompagnent d’une irritation vive, locale ou générale; tandis qu’on les voit céder aux antiphlogistiques, aux tempérans , aux sédatifs ; que , dans les cas où elles se montrent rebelles , il est toujours prudent , afin de ménager la sensibilité, d’associer les caïmans à l’écorce du Pérou ; mais l’emploi de l’opium , préconisé dans les fièvres intermittentes pernicieuses , offre de plus grandes difficultés, surtout lorsque les symptômes ataxiques se concentrent vers l’encéphale ; et malgré l’heureuse hardiesse de Rivière , de Hoffmann de Munster, et de quelques autres médecins , je n’oserais le conseiller contre la fièvre soporeuse.
La pratique de notre Barthez dans ces fièvres graves ne saurait être oubliée ici. D’après les observations de cet illustre professeur, l’opium, administré à haute dose, pendant l’accès même des fièvres intermittentes malignes où prédomine un état spasmodique, peut sauver les malades d’une mort presque certaine. Si le spasme de l’œsophage s’oppose à la déglutition, il faut administrer l’opium en lavement, ou bien frictionner le rachis , l’abdomen et la partie inférieure des cuisses avec un mélange de laudanum et d’éther. Le danger étant dissipé , on profite des premiers instans de l’apyrexie pour donner le quinquina , et prévenir ainsi le paroxysme suivant. Toutefois, comme le remarque Barthez , l’opium serait un remède dangereux , s’il existait dans les viscères , et particulièrement dans le cerveau et dans le poumon , une lésion organique ou une disposition antérieure à la fièvre intermittente maligne
qui rendît la circulation difïicile , et qui , avec le concours de l’état spasmodique fébrile , pût déterminer la formation d’une affection apoplectique ou inflammatoire.
Malgré les éloges accordés à ce remède héroïque , son emploi dans les fièvres intermittentes exige la plus grande circonspection. Les fastes de l’art renferment plus d’un exemple de ses pernicieux effets. Morton parle, dans sa Pyrétologie, d’un malade qui, ayant pris un médicament opiacé au commencement du paroxysme , fut frappé d’apoplexie, et mourut dans l’espace de vingt-quatre heures. Au rapport d’Eller ( Observationes de cognoscendis et curandis morbis ), le laudanum , administré également dès l’invasion de l’accès , a causé d’abord un état comateux , et ensuite une phrénésie mortelle. Pris au fort de l’accès , l’opium n’a pas les mêmes inconvéniens , parce que l’éréthisme nerveux lui oppose alors une vive résistance et enchaîne son action narcotique ; mais il n’en est pas de même lorsqu’on l’administre pendant l’apyrexie ou à une époque trop éloignée du retour de l’accès. Le docteur Mérat a vu périr à la clinique de la Faculté une femme à qui on avait donné le matin par raégarde quatre-vingts gouttes de laudanum pour combattre une fièvre intermittente grave dont l’accès ne devait avoir lieu que le soir.
Fallope rapporte un fait analogue. Un criminel prit deux drachmes d’opium au commencement d’un accès de fièvre quarte -, mais cette même dose prise pendant l’intermission de la fièvre lui causa la mort.
L’excellence de l’opium se fait surtout remarquer
dans le traitement des maladies convulsives. La plus redoutable de ces névroses, le tétanos, cède quelquefois à ce puissant narcotique ; mais alors il faut en élever les doses jusqu’à un demi-gros , et même plus, en vingt-quatre heures. Chalmers a donné , dans le même espace de temps, une once de teinture d’opium sans produire d’effet stupéfiant ; mais , certes , personne n’a été aussi audacieux qu’un médecin anglais dont parle Murray, qui fit prendre dans une nuit vingt onces de laudanum à un malade atfecté de tétanos. Ces doses énormes ne calmèrent ni le spasme ni l’insomnie ; cependant il parvint à guérir l’affection convulsive en continuant l’usage de l’opium uni au quinquina. Il est bien plus sage de débuter par des doses modérées, qu’on renouvelle suivant la violence des symptômes. C’est ainsi que M. le docteur Delens a recueilli à l’hôpital des Enfans une observation de laquelle il résulte que l’opium , administré d’abord à la dose de trois ou quatre grains par jour, et porté successivement à celle d’un demi-gros , a guéri dans l’espace d’environ un mois une affection tétanique survenue à un enfant adonné à la masturbation et très-irritable.
L’opium n’a point la même efficacité contre le tétanos traumatique; on a beaucoup vanté néanmoins la méthode de Stutz, laquelle consiste dans l’usage simultané de l’opium et du carbonate de potasse. On assure que ces deux substances ainsi combinées ont une action particulière contre cette terrible maladie.
Marcus, médecin de l’hôpital de Bamberg , a dissipé un trismus rebelle en variant les préparations d’opium , dont on augmentait chaque jour les doses. D’abord le
laudanum liquide procura un peu de relâchement dans les muscles de la mâchoire. On substitua au laudanum des poudres composées de quatre à six grains d’opium et de six à huit grains de camphre, qu’on renouvelait trois fois par jour. L’extrême dégoût , la tristesse , la constipation que le malade éprouvait, firent suspendre l’usage des poudres pendant trente-six heures , et l’on profita de cet intervalle pour administrer des bains chauds et d’autres émolliens. Mais la raideur des muscles devint plus intense , et il s’y joignit des mouvemens spasmodiques qui se communiquèrent à tout le corps. Alors on crut devoir remplacer les poudres par un mélange d’une once de laudanum liquide et de trois onces de teinture de valériane , dont on donna de soixante à cent gouttes toutes les heures. On fit en même temps des frictions sur le cou et sur les épaules avec un Uniment composé d’une once de teinture thébaïque , d’une demi-once de camphre et de quatre onces d’esprit de vin. Le malade ne tarda pas à être mieux après l’usage de ces remèdes. On continua ainsi pendant quelques jours encore, et il sortit enfin de l’hôpital parfaitement guéri. ( Bibliothèque germanique. )
L’usage de l’opium a quelquefois été avantageux contre l’épilepsie. Dehaën et Morgagni citent des guérisons opérées par ce médicament. En effet, il doit agir comme un puissant antispasmodique dans les cas où l’épilepsie dépend de quelque affection morale ou d’une sensibilité exquise des nerfs ; mais certainement il est pernicieux lorsque la maladie est occnsionée par l’engorgement sanguin de l’organe cérébral. Il en
est de même de la manie, de l’hystérie , de l’hypochondrie , et autres affections nerveuses contre lesquelles on emploie journellement l’opium sans distinguer les causes morbifiques. Que de maux entraîne l’usage inconsidéré des narcotiques, lorsque ces névroses dépendent d’un état d’inflammation et de pléthore , d’une congestion bilieuse ou muqueuse du système abdominal (i)!
Mais l’opium est d’un puissant secours dans les aberrations nerveuses qui dérivent de causes morales , qui sont fomentées par des passions vives, exaltées, et qui s’accompagnent d’une sorte de désordre dans les organes du sentiment. On doit alors préférer les préparations les plus douces , telles que le sirop composé avec les capsules du pavot , et prescrire en même temps des émulsions , des boissons tempérantes et anodines.
(1) C’est sans doute cette variété dans les complications des maladies nerveuses qui a fait employer un si grand nombre de moyens thérapeutiques , tous préconisés outre mesure , et tous utiles , lorsqu’ils ont été administrés dans des cas convenables. On a voulu généraliser une seule méthode, et ou n’a point senti que la diversité des élémens associés devait établir une différence analogue dans leur traitement, puisque chacun d’eux exigeait des remèdes particuliers , et souvent fort opposés. Cette partie de la médecine a été presque entièrement assujettie à l’esprit de système , ou , pour mieux dire , à l’influence de la mode. ( Dupau, De l'Éréthisme nerveux, nu Analyse des affections nerveuses.) Cette monographie, écrite dans les meilleurs principes, annonce dans son jeune auteur beaucoup d’instruction et de goût. M. Dupau analyse surtout avec beaucoup de sagacité les caractères propres à l’éréthisme nerveux et à l’irritation inflammatoire, distinction très-importante, sur laquelle reposent les méthodes curativeB. Ce praticien distingué est aujourd’hui professeur agrégé à la faculté de médecine de Montpellier, et médeciu en chef de l’hôpital Lagrave, à Toulouse.
Les maux de nerfs , autrefois si fréquens , ensuite beaucoup plus rares , se montrent aujourd’hui sous des formes très-variées , et font souvent le désespoir des malades et des médecins. Parmi les causes qui leur donnent naissance , il faut surtout compter les commotions politiques , les discordes civiles. Ici l’ambition , l’orgueil , une sorte de fanatisme philosophique, une perfectibilité indéfinie, tourmentent quelques têtes ardentes, séduisent quelques optimistes de bonne foi; là des sentimens moins élevés, la cupidité, la soif des richesses , l’amour du luxe , la vanité avec toutes ses faiblesses , l’intrigue avec ses mensonges , sa corruption, son immoralité, poussent le plus grand nombre. Les uns, exaltés, enivrés par un succès inespéré, tombent dans une sorte de délire fébrile qui fausse leur jugement, les livre à toutes les folies d’un orgueil sans frein, et les rend presque mécontens d’un revirement de fortune qui les a placés si haut ; les autres , déçus de leurs espérances, trompés dans leur ambition , réduits à une vie simple, à des privations qu’ils n’ont pas le courage de supporter, s’irritent , s’enflamment, s’abreuvent de fiel, le répandent dans leurs écrits , et se consument dans l’attente de changemens qui n’arrivent point.
Hors de la sphère politique , c’est l’envie qui se repaît de désirs, de chagrin et de colère, l’envie qui pâlit , qui frissonne au moindre succès d’autrui , qu’une fièvre lente , habituelle , ronge , dévore. Tout le monde veut être riche , faire du fracas , vivre au milieu des jouissances. La médiocrité , qui a tant de charmes pour l’homme sage , est aujourd’hui méprisée et presque un
PHYTOGR APHIE
objet d’horreur. Eh ! qui ne connaît Jes effets de la colère, des emportemens habituels? Lisez Sénèque, ce philosophe éloquent, quelquefois sublime, qui a sondé toutes les profondeurs du cœur humain. La colère est un ouragan qui détruit , renverse tout sur son passage ; un feu qui brûle, consume , anéantit; un poison qui dévore le cœur où il a pris naissance. Tous les vaisseaux se gonflent, les yeux sortent de leurs orbites, ils étincellent de fureur. Tout le corps s’agite, les lèvres sont tremblantes , convulsives ; la menace et l’injure sortent de la bouche avec des flots d’écume : le visage se couvre tour à tour d’une rougeur livide et d’une pâleur cadavéreuse. A ces explosions violentes succède une sorte d’abattement moral escorté des phénomènes nerveux les plus étranges. Les organes de la sensibilité se dépravent; la bile, le sang, tous les fluides s’altèrent, se décomposent.
Dans les lettres , dans les sciences , dans les arts , on voit des hommes profonds, habiles, mais bizarres, ardens , exagérés , que des méditations fortes et soutenues conduisent quelquefois aux plus déplorables visions, à des frayeurs ridicules, à des tremblemens nerveux , à des mouvemens convulsifs. L’homme que l’orgueil égare se complaît dans son propre mérite; il l’exagère, il le prône partout, mais il ne saurait se contenter de son propre suffrage ; il exige impérieusement ou il mendie celui des autres , et il s’irrite quand il ne peut l’obtenir. Toute une vie passée dans des méditations peu fécondes , dans des lectures , des travaux sans fruit; des prétentions frustrées, les regrets tardifs d’un temps perdu, dissipé sans gloire, le décourage-
MÉDICALE. AGI
ment, le chagrin , puis l’inaction , l’ennui , la paresse , enfin, à titre de compensation, l’abus des plaisirs sensuels : voilà l’origine d’une foule de maladies , d’affections indéterminées, qui éludent toute espèce de traitement, et que les remèdes vulgaires rendent encore plus douloureuses.
Nous ne parlons point des cercles , des réunions à la mode, assemblage bizarre de goûts , de passions , de vertus et de vices , où régnent la vanité , le luxe , l’ambition, Ja joie, l’ennui; où naissent et s’évanouissent des liaisons éphémères ; où la cupidité , l’amour du jeu , épient les chances du hasard, brillent d’une joie expansive quand la fortune les favorise , s’attristent , souffrent , s’irritent, quand elle leur est contraire. Nous passons également sous silence mille autres causes, nées de notre état social , source inépuisable d’anomalies nerveuses , se développant avec plus ou moins de rapidité , affectant des formes si bizarres , si diverses. Quelques-unes de ces affections se lient à des irritations, à des phlegmasies viscérales chroniques ; beaucoup d’autres tiennent seulement à une lésion spéciale du système nerveux , et demandent, pour être traitées avec succès , tantôt une méthode anodine et relâchante , lorsque le spasme et l’irritation dominent , tantôt l'emploi des toniques et des excitans modérés, lorsque la faiblesse se révèle dans tout le système et que les actes de la vie se font avec une sorte de lenteur. Ici le tempérament du sujet , son âge , ses habitudes , ses passions , sa manière de vivre , peuvent jeter une vive lumière sur le diagnostic , et conduire le médecin à une méthode sage, rationnelle, indépendante de toute théorie exclusive.
C’est dans les souffrances morales , dans ces maux de l’âme qui répandent sur la vie tant d’amertume , éloignent le sommeil, et font les nuits si longues, si douloureuses, que l’opium donné par une main intelligente produit quelquefois un bien inespéré. Le médecin doit alors seconder les effets de cette substance par un langage consolant , plein d’une tendre et généreuse pitié ; éloigner du malade tous les objets qui pourraient irriter son chagrin , déployer toutes les ressources d’une hygiène rationnelle , prescrire un régime frais, adoucissant, des lectures philosophiques qui relèvent le courage, des promenades dans les champs, sur des coteaux entourés de paysages" d’un aspect gracieux -, en un mot , procurer au malade tout ce qui peut le distraire, le calmer, faire entendre à son oreille une douce mélodie , des sons qui captivent son esprit, charment ses douleurs. N’a-t-on pas vu le bruit monotone de l’eau qui tombe goutte à goutte dans un bassin provoquer un sommeil paisible? C’est ainsique le frémissement des feuilles dans la forêt ou le murmure d’un ruisseau fuyant sur des cailloux, portent le calme dans notre âme, endorment nos douleurs.
. Cum murmure lalens
Invitât somnos crepitnnlibus untla lapillis.
Otid.
Dans les grandes perturbations de l’esprit , dans les angoisses du cœur, procurer un peu de sommeil au malade , lui faire oublier un instant la vie , c’est commencer sa guérison.
Ces soins , qui peuvent paraître minutieux , ridicules
même à certains esprits forts, aux hommes positifs, ne se trouvent point dans la pratique ordinaire; ils sont inspirés par une médecine plus élevée. Les anciens qu’on dénigre tant aujourd’hui nous en ont donné l’exemple.
Il est peu de névralgies où l’opium ne soit employé journellement avec plus ou moins d’avantage. J’en ai éprouvé moi-même de très-bons effets à une époque où j’étais cruellement tourmenté par une névralgie sciatique. Les antiphlogistiques, l’application des sangsues, des ventouses scarifiées, des vésicatoires, les fumigations, les douches, les bains de toute espèce, rien ne pouvait adoucir mes souffrances. J’éprouvais tous les soirs un paroxysme s’annonçant par des élancemens douloureux et rapides, qui se répétaient successivement depuis l’origine du nerf sciatique jusque dans ses ramifications. De toutes les préparations d’opium dont je fis usage, le laudanum liquide fut constamment celle qui me donna le plus de calme. J’en prenais vingt-cinq gouttes , dans un peu d’eau de fleur d’orange sucrée , une heure avant le paroxysme. Peu à peu les douleurs s’apaisèrent , et je n’éprouvai plus ces angoisses qui accompagnent cette espèce de névralgie, et vont quelquefois jusqu’à la syncope. On pratiquait en même temps des onctions douces sur la région sacro-lombaire et sur toute l’étendue du rachis avec deux onces d’huile de camomille et deux gros de laudanum. Ces parties étaient , immédiatement après, recouvertes de flanelles chaudes.
J’ai vu M. le professeur Boyer guérir en très-peu de temps , à l’aide de l’opium employé intérieurement et