VINS ASTRINGENS ET TONIQUES
Ici viennent se ranger les vins du territoire de Bordeaux. Nulle contrée n’en possède de meilleurs, surtout de plus salubres; mais peu de vignobles offrent, dans la qualité et le prix de leurs produits , une différence aussi grande que celle qui existe entre les premiers crûs et les crûs ordinaires de ce pays. Parlons d’abord des vins dont le prix est à la portée du plus grand nombre, et qui appartiennent à la quatrième, même à la cinquième classe des vins de Bordeaux : ce sont les petits vins de Médoc, ceux d’Ambès et des autres vignobles des Palus de la Garonne ; ceux des environs de Bourg- sur-Mer, de Montferrand, des côtes de Saint-Émilion , et du canton de Libourne , etc. Ces vins sont en général colorés et fermes, un peu âpres r surtout la première année ; mais ils s’améliorent en vieillissant. Quelques-uns ont un goût de terroir assez
prononcé ; d’autres sont légers et ont un goût d’amande. Ceux de la côte de Saint-Émilion sont spiritueux, corsés, d’une saveur agréable 5 ils sont nutritifs, astringens , stomachiques. À Paris on sert assez souvent ces difïerens vins , à l’entremets , sous le nom de vins fins de Médoc. La forme de la bouteille et le bouchon allongé, voilà le certificat d’origine. Beaucoup de maisons, où l’on fait d’ailleurs bonne chère, 11’en connaissent pas d’autres. Malheureusement ils ne sont pas toujours d’un bon choix, et ceux qui en font le commerce les frelatent indignement. Honte à cette classe d’avides empoisonneurs î Voilà ce qui a contribué à avilir les vins de Bordeaux.
Les vins de Cantenac, de Pauillac, de Saint-Estèphe, etc., sont fins, délicats, très-estimés ; quelquesuns ont le parfum de la violette. Les gourmets distinguent surtout les vins excellens que fournissent les crûs de Léoville , de Larose-Balguerie, de Pichon-Longueville , de Branne-Mouton 5 le clos Rauzan et celui de Durfort. Ces vins , d’une qualité supérieure et d’un prix élevé , sont rares à Paris , et on en consomme peu en France ; ils sont réservés pour les maisons opulentes de l’Angleterre.
Mais les plus renommés, les plus délicats, les premiers vins de Bordeaux sont : le Château-Lafitte , sur le territoire de Pauillac ; le Château-Margaux , dans la commune de ce nom; le Château-Latour, sur le territoire de Saint-Lambert., et le Château-Haut-Brion, sur le territoire de Pessac. Ces vins , récoltés dans les années favorables à la vigne , ont une saveur exquise , un bouquet, un parfum délicieux, en un mot tous les
mérites, toutes les qualités désirables (i). Mais qui peut se vanter d’en boire souvent à Paris?
On m’en a offert dans quelques riches maisons 5 mais c’était ordinairement du vin médiocre, bien qu’on put lire sur une plaque de porcelaine adaptée au flacon : vin de Château - Margaux , vin de Château-Lafitte. Je me souviens pourtant d’avoir bu deux ou trois fois, en 1 8 1 o, du vrai lafitte, chez le prince primat, grand-duc de Francfort. Napoléon , qui savait traiter convenablement ses amis , faisait les frais de sa table : c’est assez dire qu’elle était délicate et somptueuse. Au deuxième service apparaissaient des flacons de lafitte et de chambertin , qu’on versait libéralement aux convives. Mon goût, d’accord avec mon tempérament , me faisait préférer le bordeaux; celui-ci était du nectar; il est probable que je n’en boirai jamais de pareil, car je n’ai plus l’honneur de dîner chez les princes. Le duc de Dalberg, neveu du prince primat, m’ayant demandé
(1) Les vins de première qualité ou des quatre premiers crûs de Bordeaux se vendent ordinairement de 2,000 à 3,000 fr. le tonneau , et quelquefois plus cher pendant les premières années ; ils s’élèvent ensuite à 5,000 ou 6,000 fr. , et quelquefois davantage. Les vins du vignoble de Lafitte, de la récolte de 1815, ont été vendus 1 0 fr. la bouteille , pris à Bordeaux , en 1820, et ceux de Rauzan , Durfort, Larose, et des autres seconds crûs, 8 fr. 50 cent. ; ceux des troisièmes et quatrièmes crûs de la même année , 5 , 6 et 7 fr.
Comment pourrait-on obtenir à Paris les premiers crûs à 3 et 4 fr. la bouteille? ces vins , pris dans le vignoble même, se vendent rarement moins de 6 fr. , et souvent beaucoup plus cher. D’après M Jullien , tout ce qui se vend à Paris sous le nom de vins fins de Bordeaux vient des vignobles de troisième et même de quatrième classe. On a rarement ceux de la deuxième, et presque jamais ceux de la première.
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si c’était pour ma santé que je préférais le bordeaux, je lui répondis que c’était aussi pour mon plaisir, et je fis en peu de mots leloge de ce vin. Le prince m’honora d’un sourire de bienveillance. A l’instant même le cliambertin fut délaissé , et le vin de Lafitte reçut tous les hommages.
Le vin de Bordeaux est le vin des malades et des médecins : des malades, parce qu’il les corrobore après de longues souffrances -, des médecins , parce qu’il les soutient dans l’exercice pénible de leur art, sans nuire à l’organe delà pensée. C’est là une des belles qualités du vin de Bordeaux : il donne du ton à l’estomac et aux autres appareils , en laissant la bouche fraîche et la tête libre. C’est aussi le vin des hommes de lettres, des savans qui n’ont pas besoin de se tourmenter, de s’exciter pour penser et écrire. Lorsqu’ils se sont affaiblis par de longs travaux ou par un mauvais régime , le vin de Bordeaux vient encore à leur secours.
Un de nos écrivains les plus distingués et les plus spirituels , M. Loève-Veimars , souffrait depuis long-temps d’une affection nerveuse de l’estomac. Il avait renoncé à l’usage du vin -, il buvait de l’eau et mangeait seulement quelques légumes, comme Sénèque. Afin de suivre plus strictement ce régime, il s’était mis en pension à la campagne, chez un jardinier. Mais ses souffrances n’avaient point diminué 5 il était triste, amaigri, et d’une faiblesse extrême. Ses amis délibérèrent un jour sur l’état de sa santé. Ce n’était pas une assemblée de médecins , et cependant on n’était pas plus d’accord. L’un conseillait le laitage, un autre l’équitation, celui-ci un voyage en Allemagne ou les
bains de mer. M. Y...., fin gastronome, bien potelé, bien portant, je crois même un peu médecin autrefois , proposa, dans cette singulière consultation, le vin de Bordeaux et la bonne chère. Ses argumens étaient sans réplique : il vivait lui-même ainsi , et il se portait à merveille. M. Loève se laissa persuader, but du vieux bordeaux sans mélange, mangea du gibier, des blancs de volaille, du poisson, et fut promptement rétabli.
Le territoire de Bordeaux a aussi des vins blancs en grande quantité. Parmi les meilleurs et les plus renommés se distinguent les vins de Sauterne , de Barsac, de Preignac et de Bommes. Ils sont à la fois moelleux, corsés, fins, aromatiques, et ils peuvent lutter avec les premiers vins blancs de France. Ils se colorent en vieillissant sans perdre de leur qualité. Il n’y a pas long-temps que j’avais quelques bouteilles de vin de Sauterne de 1800 et de 1807 ; ce vin avait encore sa finesse et son parfum. Les vins de Saint- Bris et de Carbonnieux sont légers , secs , délicats et transparens $ leur bouquet participe du girofle et de la pierre à fusil. On apprécie également les vins de Cérons, dePodensac, deLangon, deLoupiac, deSainte- Croix-du-Mont , de Cadillac , etc. Tous ces vins ont de la sève , du corps et un bouquet agréable -, ils sont stimulans et très-diurétiques.