IVROGNERIE, IVRESSE
Parlerai-je de ces vins délicieux de la Campanie chantés par Virgile, Horace et Tibulle? Que sont devenus le cécube , le massique , et ,ce falerne de cent feuilles récolté sous le consulat d’Opimius? Jeune échanson , s’écrie Tibulle , remplis ces coupes d’un vin généreux ! verse d’une main hardie le falerne consolateur :
Cure puer, madeant generoso pocula BaccJio;
I , nobis pronâ funde falerna manu.
Tous ces vins, jadis si renommés, n’existent plus ; ils ont péri avec la puissance de Rome... Mais la France n’a rien à envier aux anciens ^ la Bourgogne , la Champagne, le territoire de Bordeaux, les coteaux du Rhône, ne nous donnent-ils pas les vins les plus salubres, les plus délicats de l'Europe? Outre les vins du Dauphiné , du Roussillon, de la Provence, du Languedoc, du Périgord et de l’Auvergne, qui servent à réchauffer nos vins d’une qualité médiocre, n’avons-nous pas ceux de
l’Orléanais, de la Touraine, de l’Anjou, etc. Eh! qui pourrait nier l’heureuse influence de nos vignobles? Sans nos vins serions -nous le premier peuple de l’univers? Le vin pris avec une sage retenue est une boisson bienfaisante et réparatrice qui augmente l’énergie des sens et des facultés intellectuelles. On vante la force et la longévité des buveurs d’eau ; mais si ces memes hommes avaient bu du vin , ils seraient devenus plus forts, et ils auraient probablement vécu plus long-temps.
Que Platon interdise le vin aux enfans , c’est bien, car il ne faut pas mettre du feu sur du feu ; mais si ces mêmes enfans sont faibles , délicats , d’une constitution froide et lymphatique, le vin n’est-il pas alors le remède le plus salutaire ? Et le laborieux cultivateur, l’homme de peine , vacillant sous le faix qui l’écrase , tous ces ouvriers qui font prospérer l’industrie , pourraient-ils remplir leur tâche, s’ils n’étaient soutenus , consolés par cette liqueur? Nos forces s’affaiblissent avec 1 âge } notre mémoire , notre imagination , s’altèrent: il faut lutter contre tant de causes de dépérissement , il faut user d’artifice , réchauffer un feu qui s’éteint, ranimer des organes languissans ; est-ce de l’eau que vous donnerez à ce vieillard pour le rappeler à la vie? Quelques cuillerées de bon vin, un régime simple, mais substantiel et tonique,, pourront le conserver encore , et dérouler dans son cerveau quelques vieux souvenirs presque effacés. Quel charme dans ce don de la Providence ! Tantôt ce sont de doux souvenirs qu’il nous rappelle ; tantôt il dissipe jusqu’à la moindre trace de nos sollicitudes , et nous fait pour
ainsi dire oublier la vie ; quelquefois il nous y attache, en nous la montrant sous le prestige du bonheur et du contentement. Voyez ce malade qui touche presque à la convalescence ; il était dévoré par la fièvre , il a fallu lui interdire toute boisson excitante , le vin lui eut été funeste. Le danger est presque passé, il demande du vin } mais on ne peut lui en accorder encore : on le trompe, on lui donne quelque tisane d’une couleur purpurine } eh bien ! son erreur le charme, apaise ses tourmens.
Le vin a trouvé peu de détracteurs. Les plus beaux génies, les poètes, les orateurs, les historiens, les philosophes, les hommes les plus graves, ont fait son éloge. Homère parle avec enthousiasme de ce divin nectar-, on dirait qu’il lui a dû plus d’une inspiration. Horace puisait sa verve et sa douce philosophie dans le cécube et dans le falerne; Tibulle et Catulle se consolaient en buvant des disgrâces de l’amour. Caton , le sévère Caton , s’enivra plus d’une fois. Après s’être livré avec ardeur aux affaires publiques, c’était pour lui une sorte de délassement, dit Sénèque : laocabat animum curis public i s fatigatwn . Sénèque lui-même prétend que quelques excès de table renouvellent la vigueur de l’âme. Quelquefois même on peut aller, ajoute-t-il, jusqu’à l’ivresse , non pas celle qui appesantit l’homme, mais celle qui le réveille. Elle noie les chagrins, elle est le remède de la tristesse, ainsi que de quelques maladies du corps. Mais c’est un remède qu’il ne faut pas répéter trop souvent , de peur que l’âme ne contracte une mauvaise habitude.
Pythagore condamnait l’excès du vin ; il conseillait
de s’eu abstenir, mais il permettait à ses disciples d’en boire un peu à souper. Le génie d’Alcée avait besoin d’étre excité par l’intempérance 5 et c’était dans une sorte d’ivresse qu’il composait ces ouvrages qui ont fait l’admiration de la postérité. Aristophane (1) animait sa verve comique avec du vin de Thasos et de Chio; et Démosthène, en composant ses harangues, ne craignait pas de sacrifier à Bacchus. Aristote aimait le vin et la bonne chère , au point que Diogène le traitait de parasite : « Aristote, disait-il, dîne quand il plaît à Philippe , et Diogène quand il plaît à Diogène. » Le sage Socrate buvait largement, et ne craignait pas l’ivresse 5 Aristippe voulait qu’on associât le vin à tous les plaisirs. Platon défend de boire du vin avant dixhuit ans. Jusqu’à trente ans on doit boire modérément 5 mais à quarante il permet de s’enivrer quelquefois. « Le vin, dit-il, adoucit et amollit les passions de l’âme, comme le fer s’amollit par le feu. »
(i) On voit, en lisant les comédies d’Aristophane, qu’il aimait passablement le bon vin. Dans les Acharnaniens , il parle de la manière dont on célébrait à Athènes la fête des coupes. On y buvait au son des trompettes, et celui qui avait vidé son conge le premier, remportait le prix, qui était une outre pleine de vin. Dans les Harangueuses , il parle du vin de Chio et du vin de Thasos, dont le parfum était plus doux que celui des fleurs. Dans la pièce intitulée les Chevaliers , il représente Démosthène comme un buveur intrépide, et il le fait parler ainsi dans un dialogue avec Nicias : « Voilà donc, ô insensé buveur d’eau! comme tu déraisonnes , comme tu oses refuser au vin la propriété d’aiguiser l’esprit? Connais-tu, cependant, rien de plus merveilleux que le vin? Quand on en boit, on est riche, on fait des affaires, on gagne ses procès, on est heureux , on est bienfaisant. Allons , va me chercher un conge plein de vin , pour que j’arrose mon imaginative, et que j’y fasse éclore quelque bonne idée »
Si nous voulions citer les auteurs modernes qui ont célébré le dieu des vendanges , que de noms viendraient se ranger sous notre plume ! Montaigne et Rabelais , Regnier, le père de la satire française , Chaulieu, Chapelle, Santeuil, La Fontaine, Molière, Boileau , Voltaire, Parny, Delille, Thomson, Saint- Lambert, Béranger, voilà des complices qui doivent « rassurer quelque peu nos timides gourmets -, ce qui doit les rassurer encore , ce sont les paroles d’un médecin de beaucoup d’esprit : « Que doit-on craindre pour la santé de ce mélange devins qu’on offre aujourd’hui dans nos repas? Tout, dit le docteur Demerson, s’ils sont de mauvaise qualité; rien, si les vins sont choisis, car la joie bruyante des convives augmente l’énergie des forces vitales, réintègre celles qui sont troublées, et rétablit l’équilibre. »
Mais qu’il y a loin de l’usage raisonnable et modéré du vin aux excès qui avilissent l’homme, le dégradent, le jettent dans les vices les plus honteux ou dans une incurable démence. Les moralistes ne sauraient blâmer cette ivresse douce , passagère , qui s’exhale en bons mots, qui réveille l’esprit, dissipe la tristesse, crée de nouvelles impressions, et nous fait passer du découragement aux séductions de l’espérance; ce qu’ils condamnent, c’est l’ivresse habituelle , c’est l’ivrognerie escortée de toutes les mauvaises passions. Dans tous les pays, dans tous les âges, dans tous les rangs , elle a laissé des traces sanglantes et hideuses.
Ici, c’est Cambyse puisant la vengeance dans une grande coupe , Cambyse, ivre de vin et de colère , per-
çant le cœur d’un jeune homme , et demandant à son malheureux père , présent à cet horrible spectacle , des éloges pour la sûreté de son bras (i). Là, c’est Alexandre donnant à ses courtisans et à ses soldats l’exemple de la débauche , passant les nuits à boire avec des chanteurs et des baladins , incendiant Persépolis dans un accès d’ivresse, puis égorgeant de sa propre main son ami Clitus. Dans sa folie , il se fait traîner sur un char magni-
(1) Cambyse était adonné au vin. Prexaspe , un de ses favoris, l’avertit d’en user plus sobrement, lui représentant que l’ivresse était honteuse dans un prince. « Je te prouverai, lui répondit Cambyse , que je me possède toujours , que mes yeux et mes bras sont en état, dans l’ivresse même, de remplir leurs fonctions. » En effet, il but avec plus d’excès qu’auparavant , et dans de plus grandes coupes. Lorsqu’il se sentit bien ivre , il ordonna au fils de Prexaspe de se placer debout , la main gauche au-dessus de sa tête ; alors il tendit son arc, en disant qu’il visait au cœur du jeune homme ; il le perce aussitôt, fait ouvrir sa poitrine, et montre la blessure que le trait a faite au cœur même. Puis se tournant vers le père , il lui demanda s’il trouvait qu’il eût le bras sûr.
Ce monstre s’étant engagé dans une folle expédition à travers des solitudes arides et impraticables, son armée fut bientôt réduite à la plus cruelle famine. Les soldats mangèrent d’abord les feuilles les plus tendres des arbres , les sommités des branches , ensuite des cuirs macérés au feu : en un mot , tout ce que le besoin peut convertir en alimens. Mais bientôt des sables plus stériles n’offrirent pas même de racines et d’herbages , ni la moindre trace d’aucun être vivant; il fallut décimer les troupes, et l’on en fut réduit à des mets plus horribles que la faim. Cependant la colère ne cessait de pousser Cambyse en avant, jusqu’à ce que voyant une partie de son armée perdue , et l’autre mangée , il craignit que son tour ne vînt à lui-même : ce ne fut qu’alors qu’il sonna la retraite. Mais, chose incroyable dans une si grande calamité! on réservait pour sa bouche les oiseaux les plus délicats. Des chameaux étaient chargés de tout l’appareil de sa cuisine , tandis que le sort condamnait ses soldats à une mort affreuse ou à une subsistance encore plus horrible,
fique , on place an bord des chemins et aux portes des maisons des tonneaux défoncés où son armée puise le vin à pleines coupes. Toute la campagne retentit du son des instrumens et desburlemens des bacchantes. Il veut imiter le triomphe de Bacchus , qui traversa toute l’Asie dans cet équipage, après la conquête des Indes. Dans une orgie, il propose une couronne pour prix à celui qui boira le mieux : un des convives avale dix-huit ou vingt pintes de vin et est proclamé vainqueur, mais trois jours après il a cessé de vivre. Du nombre des autres buveurs , il y en eut quarante-un qui moururent de cette débauche. Toujours livré à son intempérance, les sinistres prédictions des mages viennent l’assaillir au milieu des festins. Lui , dont l’âme était si fière, si courageuse, lui, la terreur de l’univers , il craint la mort, il s’afflige, il devient pusillanime : on fait des expiations, des purifications dans son palais-, pour s'étourdir, il célèbre de nouvelles fêtes , il s’abandonne sans réserve à son goût pour le vin. Après une nuit passée entièrement dans la débauche , on lui propose une partie extraordinaire. Vingt convives sont réunis. Il boit la santé de chacun, et fait ensuite raison à tous les vingt l’un après l’autre ; puis , se faisant apporter la coupe d’Hercule (elle contenait six bouteilles), il la boit toute pleine, en la portant à un Macédonien de la compagnie nommé Proteas, et un instant après il lui fait encore raison de cette énorme rasade. Dès qu’il l’a bue, il tombe sur le carreau. On le transporte chez lui à demi mort , la fièvre s’en empare , sa tête se perd et ne lui laisse que quelques momens lucides. Peu de jours après il expire. On crut dans la suite qu’on lui
avait donné du poison. Oui, sans doute, il fut empoisonné , mais par son intempérance.
L’ivrognerie a également paru sur le trône avec quelques empereurs romains. Tibère s'était fait remarquer dans sa jeunesse par sa grande passion pour le vin ; les soldats le nommaient Biberius Mero , au lieu de Tiberius Nero. Au rapport de Suétone, lorsqu’il fut parvenu à l’empire, il nomma Pison préfet de Rome, parce qu’il avait vidé à sa table une amphore de vin. Ces deux vers peignent énergiquement sa cruauté et son ivrognerie :
Fastidit vinum qui jam silit isle cruorem :
Tam bibit hune avidè quant bibit anlè merurn.
Caligula, que Sénèque appelle le Phalaris de Rome, était à la fois ivrogne , fou et cruel. Il dit un jour, froidement et par voie de conversation , à Canus Julius : « A propos, savez-vous que j’ai donné l’ordre de votre supplice ? »
Claude , livré au vin et à Messaline , tombe dans un état d’abjection et d’abrutissement; il signe le contrat de mariage de Silius avec sa propre femme; il perd la mémoire , il oublie qui il est; il ne sait à qui il parle ; il invite à souper des citoyens qu’il a fait mourir la veille. Après la mort de Messaline, il continue ses excès, il mange, il boit, il s’enivre. Dans la chaleur du vin , il se plaint de ce que l’impératrice tarde tant à paraître.
Et Néron ! sa cruauté se délasse dans la débauche ; il passe les nuits dans des orgies continuelles. Ses poumons sont embrasés de falerne ; son estomac est sur-
chargé d’alimens, mais il connaît l’art de renouveler la faim. Lorsque sa mère est morte, il examine curieusement son corps, et il demande à boire. Comment la nature a-t-elle pu créer un pareil monstre ? Après un festin splendide où tous les vices avaient été appelés , il se livre à des excès tels que notre plume ne saurait les reproduire , bien que l’histoire nous en ait conservé le souvenir.
Et Marc- Antoine , qui se faisait apporter à table les têtes des principaux sénateurs 5 qui, au milieu d’un banquet somptueux , reconnaissait les traits et les mains des proscrits , et qui , rempli de vin , était encore altéré de sang!
Tout pâlit devant ces grands modèles de cruauté , de corruption et de débauche , et l'on fait à peine attention à ce Novellius Torquatus qui avait mérité le surnom de Tricongius , pour avoir, d’un seul trait, avalé trois conges de vin , sous les yeux de Tibère qui le contemplait avec admiration.
L’ivrognerie , bien plus rare de nos jours , ne se fait guère remarquer que dans la classe du peuple. Peu d’hommes bien élevés se livrent à ce vice honteux. A Paris , on voit bien çà et là quelques figures empourprées , surtout à l’heure du spectacle ; mais ce n’est qu’une légère ivresse qui s’évapore au premier coup d’archet. En Angleterre, en Allemagne et dans le Nord , où les grands buveurs abondaient jadis , 011 est devenu plus sage, plus tempérant, « Les Allemands, disait Montaigne , boivent quasi également de tout vin avec plaisir. Leur fin c’est l’avaller plus que le gouster. » Certes, il peut y avoir en Allemagne des hommes peu
difficiles sur le choix des vins , et qui aiment à boire largement -, pour moi , j’ai vu des Allemands qui étaient fort modérés à table , délicats et fins connaisseurs.
Puisque nous en sommes aux Allemands , ne les quittons pas sans dire un mot d’un auteur qui passait des heures pleines de délices dans les tavernes de Leipsick et de Dresde. C’est là qu’Hoffmann a puisé son génie , c’est là que s’est réveillée son âme ; mais c’est aussi là que les excès l’ont éteinte. Qu'on ne se figure pas toutefois que c’était un de ces buveurs vulgaires qui boivent jusqu’à ce qu’ils s’affaissent et sommeillent. 11 buvait pour exciter son cerveau. Rien n’était alors plus intéressant que sa conversation rapide ou variée ; c’était un feu jaillissant qui éblouissait et qui durait quelquefois cinq à six heures , et il laissait ses auditeurs dans le ravissement ou dans une terreur profonde, selon les sensations qu’il se plaisait à exciter. Tout ce que l’imagination a jamais enfanté de chimérique , bouillonnait dans son cerveau dès qu’il avait débouché une bouteille. Aussi faut-il voir comme Hoffmann peint un intérieur d’ivrogne ! « On est tenté , dit M. Loève- Veimars ( i ) , de brûler tous les tableaux flamands quand
(1) Ce jeune et brillant écrivain , qui a fait connaître en France les compositions fantastiques d’Hoffmann , nous donne des détails fort curieux sur la vie de cet homme bizarre. Dans ses dernières années, l'ivrognerie avait pris chez lui un caractère de régularité, qui est en quelque sorte le perfectionnement du vice. Son temps se passait ainsi : deux fois par semaine, il assistait à l’audience comme conseiller de la cour de justice; les autres jours, il écrivait dans son appartement; dans l’après dînée, il donnait une heure au sommeil ou il faisait une promenade ; et les soirées , ainsi que les nuits , il les passait dans les caves ou dans les maisons de
on a lu de ces descriptions. Dans ses contes fantastiques, il a tracé cent fois des scènes de cave-, elles étonnent toujours, et frappent de plus en plus par leur vérité et leur extravagance. »
Cette vie de cabaret, cette excitation renouvelée sans cesse , ne tardèrent pas à altérer ses organes. Sa première douleur fut d’être réduit à l’eau de Seltz pour toute boisson. Il était déjà devenu impotent, et il ne pouvait se lever de sa chaise. En lui la crainte de mourir était extrême 5 et cependant il supportait ses maux avec un stoïque courage. Koreff, son ami et son médecin , cherchait un jour à le consoler* et à lui prouver que la vie n’était pas le premier des biens : « Non, non , vivre , vivre , rien que vivre , à quelque condition que ce soit ! » s’écria Hoffmann. Il vécut encore quelques mois ; mais à quelles conditions ? Chaque jour y pour ainsi dire , il voyait s’éteindre un de ses organes , défaillir quelque principe de son existence. Privé de
vin , comme on dit en Allemagne. Le besoin sans cesse renaissant de boire du vin , beaucoup de vin , lui rendait insupportable tout séjour où il ne pouvait se satisfaire complètement sans choquer des convives rigides. Cette passion devint si forte , qu’il en vint à plaider, dans ses écrits, pour l’intempérance, avec la chaleur qu’on met à protéger un ennemi persécuté « Une boisson généreuse, dit Hoffmann, excite l’accélération des idées. Ce n’est pas que l’on conçoive des idées plus sublimes ; mais je suis tenté de comparer cet état a une roue de moulin qu’une rivière gonflée fait couler plus vite : ainsi les flots du vin poussent avec plus de violence nos rouages intérieurs. » Voyez le livre intitulé : JSepenthès , où M. Loève-Veimars a réuni des nouvelles, des contes et des critiques , compositions remarquables par l’éclat et la pureté du style, par la justesse et la netteté des idées, et par un goût littéraire exquis.
l’usage de ses mains , il passait ses longues nuits sans sommeil, à dicter avec une verve incroyable, et il composa plusieurs ouvrages au milieu de douleurs atroces. Son courage ne l’abandonna pas un instant. Les médecins tentèrent de réveiller en lui les forces vitales qui s’éteignaient , en lui appliquant un fer chaud le long de l’épine dorsale. Un de ses amis étant venu le voir au moment où la cautérisation venait d’avoir lieu , Hoffmann lui demanda tranquillement s’il ne sentait pas l’odeur du rôti ; et il se mit à lui détailler toutes les circonstances de ce terrible procédé chirurgical. Le jour de la mort ne tarda pas à venir.
Le malheureux ! l’amour de la vie lui faisait supporter ces cruelles tentatives de l’art. Pour vivre quelques jours de plus, il subissait le supplice de la question. Impuissantes manœuvres , qui ne font qu’ajouter la douleur à la douleur, l’augoisse à l’angoisse, et d’autant plus inutiles dans des cas semblables, qu’elles accélèrent le moment du trépas. Voilà la seule compensation , c’est de mourir plus vite , au milieu d’affreuses douleurs. Au reste , ce n’est pas une sorte de censure que je prétends exercer ici ^ je veux seulement faire entendre que lorsque les ressorts de la vie sont usés , et que l’heure dernière approche, il faut renoncer à toute opération douloureuse , à cette chirurgie à fracas qui m’épouvante. Mais l’espérance ! Vous voulez donc ôter au malade ce dernier prestige? Eh quoi ! dirai-je à mon tour , on m’offre l ’espérance , cet ange de consolation , avec les tourmens de l’enfer ! Consultez plutôt les faiblesses , les goûts du moribond, et s’il a aimé le vin , montrez-lui cette liqueur magique : elle consolera
du moins son âme , elle charmera ses derniers momens.
Nous allons clorre la liste des grands buveurs ( et quelle nomenclature! si nous avions voulu citer tous les hommes fameux qui se sont enivrés) par deux ou trois médecins , Paracelse et Brown, qui sont morts depuis long-temps, et un homme moins célèbre qui pratique encore en province. Le premier était presque toujours ivre; il se vantait néanmoins d’avoir guéri dix-huit princes allemands, dont les autres médecins avaient ruiné la santé. Il passait les nuits dans les cabarets, et il ne montait jamais en chaire sans avoir fait de copieuses libations Quant au médecin écossais, il n’aimait pas moins le vin et les liqueurs fortes , qui montaient son cerveau au diapason de la folie. Il eût fallu l’entendre dans ses leçons fulminer contre Hippocrate; c’était un feu roulant d’injures contre tous les médecins dogmatiques.
Le troisième , que nous ne pouvons nommer parce qu’il vit encore, est un praticien habile, dit-on, mais seulement après dîner. Le vin illumine son esprit, et lui inspire le remède convenable; c’est au vin qu’il doit les brillantes cures qu’il a faites. On se garde bien de l’appeler le matin, quand il est à jeun ; on sait , et il l’avoue lui-même, qu’il est alors un fort mauvais médecin. Les malades attendent avec résignation le dîner du docteur, persuadés qu’ils sont que le vin lui donnera de bonnes idées. Son repas est fait, il a bu largement ; il part , il voit son malade , il l’examine, il laisse son ordonnance; elle est ponctuellement exécutée, et si la guérison est possible, le mieux ne tarde pas à se prononcer. Tout cela a l’air d’un conte, eh bien! c’est
pourtant l’exacte vérité. Ce médecin est connu pour un grand praticien ; des hommes graves nous ont cité des cures surprenantes. Loin de nous la pensée de faire ici l’éloge de l’ivrognerie *, c’est un vice que nous condamnons, un vice bien plus répréhensible encore chez un médecin , qui doit conserver son esprit et son jugement dans toute leur intégrité. Au reste, malgré son bonheur, qu’on exagère sans doute , il a dû commettre bien des bévues.
Tous les vins ne produisent pas également l'ivresse. Les vins du Midi, les vins forts, généreux , ceux qui contiennent beaucoup d’alcohol , sont les plus stimulans, les plus enivrans. Les vins de Bourgogne , moins riches en alcohol, mais pourvus d’un arôme d’une nature huileuse , attaquent vivement le cerveau , et causent une ivresse intense. Les vins blancs légers , les vins pétillans , mousseux , chargés de gaz acide carbonique, enivrent promptement, mais cette ivresse dure peu 5 leur action diffusible se porte à la fois sur le cerveau et sur l’appareil urinaire. Les vins blancs corsés , chauds , spiritueux , ont une propriété plus stimulante et plus durable. Les vins de Bordeaux sont ceux qui enivrent le moins, et lorsqu’on ne leur a pas ravi leur bouquet virginal , on peut les boire à longs traits sans éprouver ce malaise, cette impression chaleureuse , cette stupeur qui sont le prélude de l ivresse. Mais si l’on y mêle du vin du Rhône ou autre vin alcoholique pour le rendre plus généreux , ses qualités sont perverties , et il devient enivrant comme tous les autres vins. Les plus dangereux, ceux qui attaquent Je cerveau avec le plus de violence , sont les vins de Porto
et de Madère fortement alcoholisés. Lorsqu’on les déguste, les papilles de la langue et du palais s’irritent, se dressent pour repousser l’agression de cette liqueur incendiaire. C’est pendant l’ivresse causée par ces vins frelatés, que les dramaturges descendent dans les sépulcres , parcourent les amphithéâtres d’anatomie , pour y tracer quelque scène bien noire, bien lugubre, bien extravagante, bien terrible $ là, au milieu de squelettes, de spectres menaçans , ils puisent ces touches vigoureuses , ces couleurs locales qui font tressaillir de sensibilité nos hypochondriaques et nos femmes mélancoliques.
Lorsqu’on prend une petite quantité de vin , son action physiologique sur nos organes est en général peu intense. C’est d’abord une sorte d’alacrité qui se fait sentir dans tout le système -, puis la circulation devient plus active, l’imagination s’éveille, le visage s’anime et se colore. Une forte dose de cette liqueur est bientôt suivie d’une ardeur générale ; les artères battent avec force , les yeux étincellent , et tout annonce que le sang, imprégné des principes actifs du vin , les a répandus sur tous les points de l’économie. Si l’on boit avec excès, à cette première irritation succèdent le délire, les vertiges, l’impuissance dans les mouvemens , une stupeur profonde. Lucrèce a p int avec énergie cet état d’ivresse (1).
Denique eut', hominem quum vini vis penetravit
slcris , et in venas discessit diditus ardor ,
(1) M. de Pongerville a traduit en vers harmonieux le beau poëme de Lucrèce. Dans cette version, hérissée de difficultés, il a souvent égalé et quelquefois surpassé son modèle
Consequitur gravitas iriémbrorum? prœpediuntur Crura vaciVanti? lardescil lingua? madet mens?
Dfant oculi? clanior, singullus , jurgia gliscunt?
De Rerum nat. , lih 3.
L’ivresse habituelle produit d’autres symptômes. Les grands buveurs , les ivrognes , perdent l’appétit, mangent peu. Une sorte de chaleur fébrile les consume. Leur démarche est lente, embarrassée 5 ils éprouvent des spasmes, des tremblemens , des congestions habituelles vers la tête. Le visage est ordinairement d’une teinte violacée, les yeux perdent peu à peu leur éclat; ils sont humides, rouges, larmoyans, éraillés. La soif devient un besoin impérieux, et ce besoin, s’il n’est promptement satisfait, devient un supplice. De jour en jour, la passion pour le vin prend une nouvelle force ; elle est provoquée par une chaleur vive qui dévore les entrailles. Cette irritation continuelle se communique à tous les appareils organiques ; les facultés morales s’affaiblissent, s’altèrent; le regard est louche, languissant, stupide. Lien n’anime cette machine matérielle ; toutes les passions sont éteintes ; il n’y en a qu’une, c’est la soif.
Une infinité de maladies aiguës ou chroniques proviennent de l’usage immodéré du vin ; les plus communes sont les phlegmasies du tube digestif, les congestions cérébrales , les affections nerveuses , la paralysie, l’inflammation du foie, la goutte. La plupart de ces maux parvenus à un certain degré sont incurables. Le premier remède serait une privation à laquelle on refuse ordinairement de se soumettre. Le goût pour le vin est si vif, si enraciné , qu’il est lui-même une autre maladie encore plus difficile à vaincre.
Nous ne parlerons pas ici du traitement approprié à l ivresse , nous réservant de nous en occuper en traitant de l’alcohol.
PROPRIÉTÉS MÉDICALES DU VIN
Les médecins de l’antiquité étaient tellement convaincus des grandes propriétés du vin, qu’ils l’appelaient le premier des cordiaux , cardiacum cardiacorum ; et , dans un excès d’enthousiasme , Asclépiade le mettait au-dessus de la puissance des dieux. Ce médecin exaltait surtout les vertus du vin , lorsqu’il fallait ranimer la force vitale abattue , hâter le rétablissement du malade. En prescrivant cette liqueur aux Romains comme un remède incomparable , il parvint à les réconcilier avec la médecine, qui leur était devenue odieuse par la pratique cruelle d’Archagathus.
Plutarque nous fournit un exemple bien propre à donner une haute idée de l’action cordiale et analeptique du vin. L’armée de César, manquant de vivres, est désolée par une maladie pestilentielle, et les soldats meurent exténués de faiblesse ; mais la ville de Gomphes, en Tliessalie, leur offre des vivres et du vin en abondance; ils se restaurent, ils boivent meme avec excès , et la peste cesse comme par enchantement.
Tous les vins rouges jouissent plus ou moins d’une qualité astringente et tonique. Les vins un peu austères, comme ceux de Bordeaux, conviennent aux estomacs débiles, aux vieillards, aux convalescens ; ils relèvent le ton delà fibre, impriment aux organes une force permanente, sans fatiguer le cerveau. Les vins de Bourgogne sont moins toniques et plus excitans; ils
ont un parfum délicat , agréable 5 mais la tête ressent vivement leur action diffusible. Les vins blancs , beaucoup plus légers , ont une vertu diurétique qui les rend précieux dans quelques affections de l’appareil urinaire. Les vins sucrés et liquoreux sont de puissans cordiaux que la médecine recommande dans les maladies avec épuisement et prostration des forces , dans la langueur et l’atonie des voies digestives. On vante avec raison le vieux Malaga , le vin de Chypre, les vins muscats de Rivesaltes , de Frontignan et de Lunel. Les vins de Champagne, et tous ceux qui sont imprégnés d’acide carbonique, réveillent l’action de l’estomac, favorisent les fonctions des reins , excitent les facultés mentales. Les personnes douées d’une constitution lymphatique, dont les chairs sont molles , dans un état de relâchement, se trouvent bien de l’usage des vins ronges et spiritueux du Roussillon, du Languedoc, des coteaux du Rhône.
En général, tous les vins impriment aux organes une excitation plus ou moins vive , et on peut les employer indistinctement , pourvu qu’ils aient un peu vieilli, et qu’ils soient parvenus à l’époque où la fermentation insensible est entièrement achevée. Lorsqu’ils sont trop récens, ils occasionent la flatulence, des rapports acides , la cardialgie , des tranchées , quelquefois des évacuations abondantes et douloureuses.
D’après le témoignage des praticiens les plus célèbres, il n’est point de remède aussi efficace dans Fabattement qui succède à une longue diète ou à des évacuations intempestives. La vertu du vin est si puissante vers le déclin des fièvres typhoïdes , que Pringle a vu
plusieurs malades échapper aux symptômes les plus formidables par la seule ressource de cette liqueur. Ces exemples ne sont pas rares ; tous les hommes de l’art qui ont fréquenté les hôpitaux peuvent en citer de semblables. L’indication la plus sûre se déduit de la longueur de la maladie, de la prostration des forces, de la faiblesse de la voix , et de l’absence de l’état inflammatoire-, comme aussi très-souvent , l’instinct du malade est supérieur à tous les signes qui peuvent réclamer l’usage du vin. Alors ce cordial relève et soutient les forces vitales jusqu’à ce que la nature puisse enfin déployer une salutaire réaction , et triompher de la maladie. On doit en continuer l’usage , en augmenter ou diminuer la quantité , suivant le degré d’excitation qu’il produit; mais il faut l’employer principalement pendant la rémission de l’éréthisme fébrile.
On est très-réservé maintenant sur l’usage du vin et des boissons excitantes dans le traitement des fièvres adynamiques et ataxiques. En effet, ces maladies reconnaissent d’autres causes que la faiblesse, surtout dans leur premier développement, puisque des faits nombreux nous montrent tantôt des inflammations gastriques, tantôt desinflammations cérébrales. Sydenham, Van Swieten, Dehaën , Huxham, Pringle lui-même, avaient déjà blâmé l’usage du vin, et recommandé, au contraire , la méthode antiphlogistique au commencement de ces pyrexies. J’avoue qu’on a très-souvent méconnu les phlegmasies locales accompagnées de symptômes adynamiques ou ataxiques ; que M. Broussais , en appelant l’attention des praticiens sur cet ordre de maladies, a rendu à l’art un service éminent, et
qu’il y aurait de l’injustice à vouloir lui ravir cette gloire ; mais ce que je ne saurais admettre , c’est l’identité des véritables fièvres typhoïdes avec la gastro-entérite ou l’encéphalite. Dans le typhus des camps et des prisons, dans les maladies pestilentielles, il y a autre chose qu’une inflammation de l’encéphale ou des viscères abdominaux. Ici toute l'économie , tous les organes sont infectés par un miasme délétère , bien que son impression se porte spécialement sur tel ou tel système ; et lorsqu’une inflammation se développe , elle n’a point le caractère prononcé des phlegmasies ordinaires. Sans adopter la méthode deBrown , je pense néanmoins que , dans cette circonstance , on doit pratiquer les évacuations sanguines avec beaucoup de ménagement , et qu’il faut même y renoncer pour recourir à l’usage modéré des boissons vineuses , des toniques et des excitans, aux applications rubéfiantes et révulsives , si la maladie est déjà parvenue à une période avancée , et si la prostration des forces est évidente.
Le vin , regardé à juste titre comme le meilleur et le plus agréable des cordiaux , convient surtout dans le traitement des fièvres putrides et malignes, lorsqu’on a abusé des saignées et des antiphlogistiques. Grant en fit la plus heureuse épreuve dans une maladie épidémique qui régnait à Rouen , et qui avait pris naissance dans l’hôpital de cette ville. Il sauva la vie à la femme du célèbre Lecat , en faisant ajouter du vin de Bourgogne dans toutes ses potions et dans sa boisson ordinaire. A la faveur de cette méthode excitante , il se déclara une diaphorèse générale , qui fut suivie d’un grand soulagement, et la malade fut bientôt en état d’aller se ré-
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tablir complètement à la campagne. Les conseils de Grant ne furent pas moins utiles à beaucoup d’autres individus également affaiblis par des saignées répétées.
Les maîtres de l’art ont toujours recommandé le vin et une alimentation douce, restaurante, à la suite des fièvres gastriques et bilieuses avec épuisement. Sydenham prescrivait surtout aux vieillards quelques cuillérées de vin de Frontignan ou de Malaga, pour dissiper l’état de faiblesse qui succède aux maladies fébriles. En effet, l’usage des fortifians est utile pour relever le ton de la fibre et ranimer les facultés digestives ; mais il faut prendre garde de confondre la débilité de l’estomac avec la gastrite chronique que les toniques aggravent et perpétuent. On donnera donc le vin , les toniques , les excitans , avec une réserve extrême pendant la convalescence des fièvres bilieuses, adynamiques, etc., surtout si, dans les premières périodes , l’épigastre a montré des traces d’inflammation ; et bien qu’un état d’atonie ait remplacé cette irritation de l’estomac, je pense, avec le docteur Boisseau, que les plus faibles doses sont les plus efficaces , parce qu’elles favorisent l’action digestive sans renouveler l'irritation.
On ne saurait contester les bons effets du vin dans les cachexies , dans les affections scorbutiques et scrophuleuses, dans les infiltrations cellulaires, la chlorose, l’aménorrhée, et généralement dans toutes les maladies chroniques ou la faiblesse n’est point symptomatique d’une phlogose latente, ou d’une irritation inflammatoire plus ou moins vive. On conseille également l’usage du vin aux personnes sujettes aux affections
tristes, dans certains cas de mélancolie, d’hÿpochondrie , etc. , lorsque les forces sont abattues, les digestions lentes, laborieuses \ mais il faut en user modérément , car on a souvent trouvé , à la suite des névroses , des traces de désorganisation , soit dans le cerveau , soit dans les viscères du bas-ventre , comme on peut s’en convaincre en lisant les ouvrages de MM. Prost , Broussais , Lallemand , Georget , etc.
Au reste , la faiblesse ne doit pas exciter tant d’alarmes. Combien d’affections fébriles où le malade reste couché parce qu’il ne peut supporter la station , ne prend aucune nourriture, et se borne à boire de l’eau ou quelque boisson adoucissante, pour étancher sa soif et se rafraîchir! Ceux que le préjugé porte à se soutenir en pareil cas par des boissons spiritueuses , par des toniques, augmentent la fièvre, la compliquent, et courent les plus grands risques.
Le vin a été recommandé par quelques médecins , et sévèrement interdit par beaucoup d’autres , dans le traitement de la goutte -, il en est même qui l’ont formellement banni de la diététique des goutteux. Lorsque la goutte se développe d’une manière facile et régulière, un régime doux , des boissons délayantes et le repos sont presque les seuls moyens qu’avoue une saine pratique 5 mais si l’attaque se prolonge, si le malade est d’une constitution faible ou d’un âge avancé , s’il éprouve des langueurs d’estomac, un abattement général , on doit lui permettre l’usage d’un vin généreux. Ce cordial, pris avec modération, soutiendra les forces , abrégera la durée de l’attaque , et hâtera
la convalescence. On a dit que l’usage habituel de l’eau m. 10
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froide était la meilleure boisson des goutteux : cela est vrai pour ceux dont les viscères sont menacés d’un état d’inflammation , ou chez qui la goutte se déclare ordinairement avec tout l’appareil d’une irritation violente -, mais à coup sûr ce régime ne convient point à un grand nombre de goutteux. Il ne faut pas d’ailleurs trop se hâter de changer ses habitudes lorsque la goutte est régulière et supportable, et qu’on jouit d’une bonne santé dans l’intervalle des attaques. Toutefois on évitera avec soin les excès , et l’on se gardera bien d’imiter cet homme dont parle Musgrave , qui sacrifiait largement à Bacchus pour prévenir la goutte lorsque son invasion était imminente. Cette pratique pourrait devenir funeste en appelant l’irritation arthritique sur les organes intérieurs.
Mais si le vin est d’une efficacité admirable lorsqu’il importe de soutenir les forces abattues, de stimuler les tissus organiques, d’augmenter leur vitalité, leur énergie, on sent combien il doit être nuisible dans les fièvres inflammatoires et bilieuses , dans les phlegmasies de la peau , la petite vérole, la rougeole , la scarlatine, surtout lorsque les voies alimentaires ou les organes de la respiration sont irrités , que le pouls est fréquent, la sensibilité vive, etc. Dans les fièvres adynamiques et ataxiques, les congestions imminentes du cerveau contre-indiquent formellement l’usage du vin. On doit les redouter si cette liqueur augmente le délire qui survient vers le soir, si le pouls devient plus vif, la voix plus forte, si les yeux brillent d’un éclat insolite, s’ils sont comme égarés. Les évacuations sanguines locales et quelquefois la saignée du pied, les pédiluves, les
sinapismes ou les vésicatoires doivent alors remplacer les cordiaux.
Le vin vieux est un puissant remède contre les fièvres intermittentes qui se prolongent , et qu’on n’a pu vaincre , soit par le sulfate de quinine , soit par d’autres méthodes. Insister alors sur des médicamens qui ne produisent aucun bien, c’est exposer la vie des malades. Un bon régime et un vin généreux, voilà pour le moment la meilleure médecine. Les personnes faibles , les vieillards surtout , qui ont des fièvres quartes rebelles, s’en trouvent à merveille. La longueur de la fièvre les affaiblit de plus en plus ; il faut réparer leurs forces par du bon vin, par les cordiaux. Le retour de ces fièvres a ordinairement lieu en automne; nous conseillons, pendant cette saison brumeuse , non les purgatifs , ni le régime liomœopathique , mais l’usage modéré du vin de Bordeaux et des toniques. C’est le meilleur moyen de prévenir la récidive.
Beaucoup d’autres affections chroniques réclament l’usage du vin-, on le prescrira néanmoins avec réserve contre les fleurs blanches , l’aménorrhée, les faiblesses ou maux d’estomac , les diarrhées habituelles, etc. Ces affections , qu’on traite vulgairement par des doses répétées de vin vieux, par des potions, des élixirs stomachiques, exigent, beaucoup plus souvent qu’on ne pense, des méthodes opposées, et ce n’est qu’après avoir combattu rinflammation latente qui en est la source qu’on les voit disparaître : tant il est vrai que la médecine pratique repose entièrement sur la doctrine des indications , et que tous les systèmes qui s’é-
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Joignent de cette base fondamentale ne consacrent que des erreurs.
Parmi les différentes espèces de vins propres aux usages médicinaux , on doit comprendre particulièrement les vins de Malaga, d’Alicante, de Xérès, de Madère, du Rhin, de Bordeaux , de Bourgogne, etc. Les plus excitans sont ceux qui contiennent beaucoup d’alcohol, tels que ceux d’Espagne , du Portugal et du midi de la France. Lorsqu’on se propose de soutenir le système général des forces, et de modérer les flux intestinaux chroniques, il faut donner la préférence aux vins rouges d’un goût un peu austère, comme les bons vins de Bordeaux. Si l’on veut exciter particulièrement les reins et la vessie, il faut choisir les vins blancs. On administre le vin pur, depuis une ou deux cuillerées jusqu’à la dose de deux ou trois onces, qu’on répète à des distances variées, ou bien étendu dans une égale quantité d’eau , suivant le degré d’excitation qu’on veut produire. Quelquefois on se contente d’ajouter à la boisson ordinaire des malades un tiers, un quart ou un cinquième de vin. Il convient d’observer qu’on ne doit pas être trop sévère à l’égard des grands buveurs dans le traitement de leurs maladies , à moins qu’elles ne se compliquent de quelque inflammation violente. Le vin est, pour la plupart de ces malades, d’une telle nécessité , que, si on les en prive entièrement , ils tombent dans une adynamie extrême, et même dans une espèce de délire, qu'on ne fait cesser qu’en leur permettant l’usage de cette liqueur.
Boisson vineuse de Fan Swieten. Prenez, eau
d’orge , une livre et demie -, vin généreux , demi-livre -, eau de cannelle , une once ; sucre , six gros.
Petit-Lait vineux de Pierre Frank. Prenez, petitlait, deux livres; vin blanc généreux, huit onces. Mêlez.
Limonade vineuse. Prenez , eau pure , une livre et demie; suc de citron, sucre blanc, de chaque une once; vin de Madère , six onces. On peut employer également un vin de bonne qualité , le bordeaux , le champagne, le vin du Rhin, etc.
On prépare une boisson stimulante et tonique en mêlant une petite cuillerée de vin de Madère ou d’Espagne avec une tasse d’eau acidulé gazeuse.
Ces boissons excitantes se prescrivent lorsqu’on a besoin de ranimer les forces vitales pendant le cours des fièvres graves , et plus particulièrement dans leur période avancée.
On emploie les vins riches en alcohol pour extraire les principes actifs des substances aromatiques , amères , âcres ou acerbes. C’est ainsi qu’on prépare les vins médicinaux, simples ou composés.
Vin stomachique ou élixir viscéral d’ Hoffmann. Prenez , extrait d’absinthe , cle chardon bénit , de petite centaurée, de gentiane, de chaque une once; écorces d’oranges amères contuses , quatre onces ; carbonate de potasse , une once ; vin de Hongrie ou de Malaga, deux livres. Faites macérer pendant huit jours, passez et filtrez. Ce vin est très-chargé et presque noir. La pharmacopée batave offre à peu près les mêmes ingrédiens , mais à des doses moins élevées. L’élixir d’écorces d’oranges de la pharmacopée de Ber-
lin est un vin analogue où I on ajoute de l’huile volatile de citron et de l’éther sulphurique alcoholisé. Toutes ces préparations sont très-actives, et demandent à être administrées avec ménagement. On les emploie à la dose d’environ deux gros, plusieurs fois le jour, pour combattre les acidités des voies digestives, la flatulence, les diarrhées chroniques , et l’état de débilité qui accompagne les fièvres intermittentes opiniâtres.
On compose avec du vin rouge et des plantes aromatiques , acerbes ou astringentes , des demi-bains , des lotions , des fomentations propres à relever le ton affaibli de la fibre. Ces topiques , beaucoup trop négligés . produisent sur la peau une impression vive et soutenue qui se répète sympathiquement sur toute l’économie ; ils conviennent spécialement aux sujets d’un tempérament débile, d’une complexion molle et lâche, aux enfans rachitiques.