EAU-DE-VIE, ALCOHOL
Les anciens, qui avaient sur la fabrication du vin et sur sa conservation des idées exactes , ignoraient l’art d’en extraire l’eau-de-vie 5 cette découverte est due à Arnaud de Villeneuve , qui professait la médecine à Montpellier, au quatorzième siècle. On retire par la distillation du vin falcohol aqueux , et celui-ci , distillé à son tour, donne l’alcohol proprement dit : l’un est connu sous le nom vulgaire d 'eau-de-vie , et l’autre sous celui d'esprit de vin. C’est surtout par la proportion différente d’alcohol que les vins diffèrent Je plus entre eux. Ce principe est d’autant plus abondant que
]e vin contient plus de matière sucrée. Quelques vins du midi de la France en fournissent près d’un tiers, tandis que les vins du nord , provenant de raisins qui ne mûrissent point , en donnent à peine un quinzième.
L’eau-de-vie a une couleur blanche, une saveur chaude , pénétrante , aromatique ; elle se colore de la partie extractive des tonneaux dans lesquels on la conserve. Cette couleur se fonce avec le temps ; et c’est à son intensité, ainsi qu’à la qualité plus on moins onctueuse que prend l'eau-de-vie , qu’on juge son âge. On lui donne un faux air de vétusté en y ajoutant du caramel et autres matières colorantes. Elle acquiert plus de force , mais elle devient en même temps âcre , enivrante et narcotique par l’addition du poivre , du gingembre, du piment, du datura stramonium , etc. Cette liqueur, lorsqu’elle est pure , de bonne qualité , augmente rapidement la chaleur générale , les forces musculaires , excite les organes digestifs. Elle n’est point nuisible , si l’on se borne à en prendre une petite quantité-, elle est même quelquefois utile aux personnes faibles, à celles qui sont douées d’une complexion molle et lymphatique ; mais son abus altère la sensibilité des organes, les jette dans la stupeur, et les paralyse.
Lorsque le vin n’agit plus assez vivement sur le palais, certains buveurs ont recours à la plus forte eaude-vie ou aux vins très-alcoholiques ; mais plus ils boivent, plus ils ont soif; un feu ardent les dévore, c’est Je vautour de Prométhée.
L’alcohol très-concentré est limpide, incolore, trèsvolatil, d’une odeur vive, pénétrante et agréable,
d’une saveur brûlante. Pris à fortes doses, il agit sur les animaux et sur l’homme à la manière des poisons narcotiques âcres. Son impression immédiate sur l’estomac y provoque un état inflammatoire plus ou moins intense. Le cerveau ressent aussi très-vivement l’influence de cette liqueur, comme le démontrent le délire, la perte du sentiment et du mouvement, le coma et autres phénomènes nerveux. D’après les expériences de MM. Brodie etOrfila , les animaux qui succombent à ce poison offrent des traces profondes de phlogose dans les voies alimentaires. M. le docteur Bertrand a trouvé chez deux ivrognes morts dans les hôpitaux les parois intérieures des organes digestifs desséchées, épaissies* racornies et comme brûlées. La pulpe du cerveau était dans un état d’induration (i).
L’alcohol agit avec moins de violence lorsqu’il est délayé dans un véhicule aqueux ou tempéré par des matières sucrées. Ainsi que le vin , il produit , à petites doses, une excitation générale; la physionomie s’anime, les soucis disparaissent, l’esprit devient plus vif, plus libre, la conversation plus facile, plus brillante. Mais si l’on abuse des liqueurs alcoholiques, si l’on en prend des doses immodérées, la langue s’embarrasse^ il survient des vertiges , des nausées , un grand accablement, une torpeur universelle, un assoupissement apoplec-
(1) M. le docteur Flourens vient de prouver par des expériences ingénieuses que l’alcohol , à une dose déterminée , agit d’une manière exclusive et déterminée sur le cervelet. (Voyez l’ouvrage de ce savant physiologiste ayant pour titre : Recherches experimentales sur les propriétés et les fonctions du système nerveux dans les animaux vertébrés.)
tique ou un délire furieux. Cet état caractérise le dernier degré de l’ivresse 5 il peut se prolonger pendant plusieurs heures, et se terminer par la mort.
Lorsque l’ivresse est légère , des boissons aqueuses abondantes, une infusion de thé vert, suffisent pour la dissiper. Si elle se prolonge, on favorise le vomissement par l’irritation mécanique du gosier ou par un ou deux grains de tartrateantimonié de potasse étendus dans un verre d’eau tiède. Mais ces moyens sont insuffisans si l’ivresse s’accompagne de symptômes graves, si le malade est plongé dans une stupeur profonde, dans un assoupissement comateux. Nous ferons également observer que ce genre d’empoisonnement n’admet pas toujours l’emploi de l’émétique, bien qu’il soit généralement conseillé dans tous les traités de toxicologie. Il y a plus, les vomitifs augmentent, dans beaucoup de circonstances, la congestion cérébrale, et peuvent déterminer une apoplexie mortelle. C’est pourquoi , si le sujet est jeune, fort, d’une complexion sanguine , si le cerveau est menacé d’une congestion violente, au lieu de débuter par l’émétique , on pratiquera sur-le-champ une saignée générale, ou bien on appliquera un bon nombre de sangsues sur le trajet des veines jugulaires. On emploiera en meme temps des boissons légèrement acidulées 5 on fera des lotions de vinaigre sur tout le corps, des frictions rubéfiantes sur les extrémités. S’il se manifeste des symptômes d’une inflammation gastro-intestinale, on aura recours aux boissons gommées, aux fomentations émollientes, aux lavemens, et on appliquera des sangsues sur l’abdomen.
M. Girard , médecin de Lyon , a recommandé l’alcali
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volatil à la dose de quelques gouttes dans un verre d’eau , comme un remède spécifique contre l’ivresse. Une jeune fille s’était enivrée en buvant du vin blanc -, ce médecin lui fit prendre un verre d’eau sucrée avec six gouttes d’ammoniaque liquide , et quelques instans après elle fut rendue à son état ordinaire.
Un jeune homme fortement constitué , d’un tempérament nerveux, dans un état d’ivresse, s’était armé d’un couteau et courait avec fureur sur ses parens; ses yeux étaient fixes et brillans, sa bouche écumante. Un verre d’eau sucrée , avec douze gouttes d’ammoniaque , qu’on lui fit avaler dans un instant de calme , le rendit si bien à lui-même , qu’il s’enfuit un moment après , tout confus de s’être porté à de pareils excès.
D’après quelques autres faits nouvellement recueillis, on n’a point obtenu de cette potion ammoniacale les mêmes succès.
L’ivresse n’est pas le seul inconvénient qui résulte de l abus du vin et des liqueurs spiritueuses. Cette funeste boisson entretient une sorte de fièvre artificielle, cause le dégoût, l’insomnie , mine les forces de l’estomac en les excitant avec violence et sans relâche , engendre des inflammations et une foule de maladies chroniques, détruit la texture des organes, affaiblit et dégrade le système nerveux , porte le désordre dans les opérations mentales , et dispose à la démence. Le sommeil des grands buveurs ressemble à la léthargie. Ils périssent ordinairement à la fleur de l’âge; ils deviennent impuissans , ou bien ils procréent des êtres faibles et infirmes.
La passion pour les liqueurs alcoholiques devient si
impérieuse, qu’il est presque impossible d’y mettre un frein. En effet, plus la sensibilité s’émousse, plus on éprouve le besoin de ces boissons excitantes, afin de sortir pour quelques instans de l’état de prostration où l’on est plongé.
On ne doit pas moins faire tous les efforts possibles pour dompter cette passion pernicieuse. Mais il serait très-dangereux de rompre trop rapidement une habitude qui a jeté de profondes racines. On tachera de l’effacer en diminuant progressivement la dose des liqueurs fortes, et quand on cessera totalement d’en prendre, il faudra soutenir le ton des organes par l’usage de quelques amers, comme le vin d’absinthe ou l’infusion aqueuse de houblon mêlée avec du vin , etc.
Cependant l’usage modéré des boissons spiritueuses peut convenir aux personnes chargées d’embonpoint , d’un tempérament inerte, qui digèrent avec lenteur, qui ont la fibre lâche , le tissu cellulaire très-épanoui. On peut également y avoir recours pour imprimer une secousse vive dans quelques cas de débilité, pour exciter la transpiration insensible, pour dissiper les flatuosités, l’inappétence, etc. Elles sont utiles aux hommes de guerre, qui bravent jour et nuit toutes les intempéries des saisons; aux ouvriers qui se livrent à des travaux pénibles, aux habitans des pays froids et marécageux où régnent des fièvres rebelles , des maladies épidémiques. On peut, on doit même en permettre l’usage aux malades qui en ont contracté l’habitude , lorsqu’il n’existe point de contre-indication majeure. On a vu des blessés dont les plaies prenaient
un meilleur aspect aussitôt qu’on leur permettait de boire un peu d’eau-de-vie. D’autres malades adonnés à l’usage des liqueurs fortes , et qu’on avait soumis à une diète trop sévère , ont éprouvé une amélioration dans leurs symptômes en reprenant leur régime habituel.
On administre rarement l’alcohol dans son état de concentration -, mais on l’étend dans un véhicule convenable pour affaiblir son énergie. Une boisson stimulante qu’on peut employer dans les maladies asthéniques , c’est un mélange d’une livre d’eau de fontaine , d’une once d’alcoliol , et d’une ou deux onces de sirop d’œillet ou d’écorces d’orange.
L’alcohol a la propriété de dissoudre les huiles volatiles, le camphre, les corps résineux, etc. Il s’empare des matériaux actifs des labiées , des flosculeuses , des ombellifères, etc. ; s’embaume des principes aromatiques de la vanille, de la cannelle, du macis, du girofle, et d’une foule d’autres substances excitantes ou toniques ^ se pénètre de leurs propriétés, et en augmente l’énergie. On prépare avec î’alcohol plus ou moins concentré , suivant la nature des ingrédiens , des élixirs, des baumes, des teintures, des essences, des parfums, des liqueurs de table, enfin toutes les eaux spiritueuses employées en médecine et dans les arts. On obtient, par la combinaison de l’alcohol avec les acides, des alcohols sulphurique , nitrique, muriatique, des éthers sulphurique, nitrique, acétique, etc., compositions précieuses par elles-mêmes et par leur mélange avec une foule d’autres corps médicamenteux.
Tous les dispensaires , toutes les pharmacopées , renferment un assez grand nombre de teintures, d’alcohols simples ou composés. Nous ne reproduirons point ici ces préparations énergiques , connues de tous les médecins. Nous dirons seulement qu’il faut en user avec beaucoup de modération , les prescrire à petites doses, les étendre dans un véhicule aqueux, et surtout les bannir du traitement des fièvres , lorsque l’appareil gastrique est dans un état d’irritation ou de phlogose.
Nous n’insisterons pas non plus sur les compositions alcoholiques sucrées , telles que l’huile de vanille , l’huile d’angélique, l’anisette de Hollande et de Bordeaux, le rossolis, l’alkermès , etc. Lorsqu’on use sobrement de ces liqueurs, elles fortifient l’estomac, dissipent les flatuosités incommodes , accélèrent le travail de la digestion , réparent les esprits épuisés par la faim , par les veilles ou des travaux pénibles. Dans les climats chauds, elles sont quelquefois nécessaires pour soutenir les forces intérieures, et balancer l’excitation vitale qui se concentre vicieusement sur la surface du corps ; mais dans les climats tempérés leur usage habituel est pernicieux , surtout pour les individus dont les voies digestives sont très -susceptibles , pour les personnes nerveuses ou sujettes au crachement de sang, à des irritations viscérales. Si malheureusement on s’abandonne à l’idée que ces affections dépendent d’un état de faiblesse , et si, pour y remédier, on a souvent recours à de semblables moyens, on ne tarde pas à éprouver tous les accidens qui résultent d’une phlegmasie grave. Ces boissons sont d’autant plus perfides qu’on est séduit par leur doux parfum -, mais les ma-
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tières sucrées qui enveloppent l’alcohol ne sauraient garantir de sa funeste atteinte des organes déjà trop excités* C’est comme un feu liquide qui se répand dans les entrailles , les altère peu à peu, et les dévore.
Enfin on prépare avec l’alcohol et ses composés des lotions, des linimens dans les cas de rhumatisme chronique , d’atonie musculaire , de contusions , de luxations, de fractures, d’ulcères sordides , de gangrène , etc. On emploie particulièrement l’alcohol camphré , l’eau vulnéraire , l’eau de mélisse , l’eau de Cologne, la teinture de myrrhe, etc.