‹ Phytographie médicaleChapitre 56 sur 116 · HIPPOMANE MANCENILLIER. HIPPOMANE MANCINELLA · texte numérisé non relu

HIPPOMANE MANCENILLIER. HIPPOMANE MANCINELLA

Hippomane mancinella. Linn. Spec. Jacq. Amer. 250.

t. 159. — Mancinella venenata. Tüss. Fl. Antill. 3. t. 5.

Kern. Gen. Plant, v. 10. Icon.

Le mancenillier est un arbre d’une moyenne grandeur, qui croit sur les bords de la mer, dans les Antilles , et sur les côtes du continent qui avoisinent ces îles. Ses

rameaux sont glabres, revêtus d’une écorce grisâtre, et garnis de feuilles alternes , éparses , pétiolées , ovales , pointues , légèrement dentées en scie , veinées , luisantes et d’un vert foncé. Les pétioles sont munis de deux stipules caduques et d’une petite glande. Les fleurs, d’une couleur jaune, naissent en épis droits et terminaux. Les fleurs mâles sont réunies plusieurs ensemble dans une enveloppe commune en forme d’écaille, dont la base offre deux glandes larges et déprimées. Les fleurs femelles sont placées ordinairement à la base de l’épi qui porte les mâles. Le fruit a la couleur et la forme d’une pomme d’api 5 c’est un drupe charnu , arrondi , un peu déprimé , légèrement ombiliqué , renfermant un noyau ligneux , sillonné , chargé de tubercules pointus , divisé intérieurement en sept loges monospermes.

Toutes les parties de cet arbre distillent un suc lactescent, très -âcre et très -vénéneux, avec lequel les Caraïbes empoisonnaient leurs flèches pour s’en servir dans les combats. Bict , Gage et Dutertre rapportent que les blessures faites par ces flèches devenaient rapidement gangréneuses, qu’elles produisaient une enflure générale du corps, et que, lorsqu’elles n’intéressaient point les parties les plus essentielles à la vie , ce n’était ordinairement que du sixième au septième] our que la mort survenait. D’après Oviédo ( Hist . deiï Iridié occ -) , les hommes ainsi blessés étaient consumés peu à peu, et mouraient comme enragés : il m’en survivait pas quatre sur cent.

Les fruits surtout sont d’autant plus redoutables qu’ils ont une forme appétissante et une odeur agréable de citron $ mais le suc que renferme leur parenchyme est

tellement caustique , qu’il enflamme et corrode les tissus organiques.

Ces fruits paraissent d’abord sans saveur quand on les porte à la bouche, mais ils ne tardent pas à produire une irritation violente sur les lèvres , la langue et le palais. M. Ricord , médecin de la faculté de New- York , ayant mâché une pomme de mancenillier presque entière , mais sans l’avaler, éprouva au bout de deux minutes une forte sensation de poivre dans la bouche , avec une chaleur et des picotemens presque insupportables. Il eut recours à l’eau f raîche , qu’il tenait dans la bouche en la renouvelant fort souvent. Cinq minutes après, la sensation brûlante était encore plus forte. Une heure plus tard, il commença à saliver abondamment. Le lendemain , à quatre heures du matin , l’intérieur des lèvres et le bout de la langue étaient remplis de petits boutons ; il y avait une vésicule au milieu du palais. Un grand nombre de boutons s’étaient également développés sur le menton. Toute la journée la bouche a été enflammée , et les souffrances ont duré toute la nuit. Le jour suivant , la douleur s’est apaisée , et deux jours après tous les symptômes avaient disparu.

D’après les expériences que M. Ricord a faites sur les animaux avec ces fruits , il en faut une certaine quantité pour que la mort s’ensuive. Une seule pomme écrasée qu’il a donnée à un chien l’a rendu malade et souffrant toute la journée. L’animal a eu le ventre très-distendu et plusieurs selles blanchâtres ; le soir il était déjà mieux , et deux jours après il a été rétabli. Mais huit pommes de mancenillier ont tué une jeune et forte chienne. Un quart d’heure après avoir avalé le poison , elle a eu des

tremblemens, des mouvemens convulsifs. Une heure après, elle a vomi des matières écumeuses. Elle était faible, abattue, poussait des cris plaintifs, et paraissait éprouver de vives douleurs ; son ventre était ballonné. Quelques heures après, l’animal est tombé dans une extrême faiblesse 5 il avait le corps froid , l’œil fixe , la respiration presque nulle , et la mort est survenue sans convulsions , ni râle. L’organe pulmonaire et le canal digestif étaient enflammés et gangrenés.

M. Ricord a également expérimenté la liqueur laiteuse qu’on obtient de l’arbre à l’aide des incisions. Le précipité recueilli de ce suc, et administré à la dose de huit grains, a excité des vomissemens et des douleurs 5 mais quelques heures après, ces symptômes d’irritation ont disparu. Une cuillerée à café de lait de mancenillier récemment pris sur l’arbre a été donnée à un jeune chien. Quelques minutes après il a eu un vomissement et une selle, puis il a vomi encore et il a uriné. Une écume abondante sort de sa gueule , il paraît souffrir, ses flancs battent avec rapidité ; il survient des selles muqueuses et sanguinolentes, il est mourant. Il urine, se lève, fait quelques pas et retombe. Quelques heures après, il est froid, sans mouvement : il est mort. Le poumon gauche est enflammé dans quelques points de sa partie inférieure et postérieure. Le côté droit du cœur est distendu par du sang noir, le gauche vide. L’estomac, fortement rétracté , contient deux lombrics vivans et une eau sanguinolente. La membrane muqueuse est enflammée et se détache facilement. Les intestins sont distendus par des gaz , baignés d’une eau sanguinolente , et manifestement enflammés dans toute leur étendue. ( Mémoire sur m. 23

PHYTOGKAPHIE

le mancenillier vénéneux , par M. J. -B. Ricord) (i).

Toutefois les voyageurs ne sont pas bien d’accord sur les effets du mancenillier. Suivant les uns, la vapeur qui s’échappe de cet arbre est tellement pernicieuse, qu’elle peut donner la mort à celui qui a l’imprudence de se reposer sous son ombrage. S’il faut en croire le père Du tertre , la viande cuite au feu du bois de mancenillier contracte je ne sais quoi de malin qui brûle la bouche et le gosier. D’un autre côté , le père Nicolson , bravant toutes ces assertions mensongères, s’est assis plusieurs fois impunément à l’ombre du mancenillier ; il a fait plus encore , il s’est frotté les mains , et meme le visage , avec les feuilles et les fruits , sans éprouver le moindre accident. Jacquin , habile botaniste et observateur exact, a confirmé en partie par sa propre expérience le témoignage du père Nicolson ; il s’est reposé pendant plusieurs heures sous cet arbre , et n’a rien ressenti.

Il est également arrivé à M. Ricord de se reposer, et même de dormir sous l’ombrage redouté, après de longues excursions sur le bord de la mer, et pendant les chaleurs les plus fortes.

Le père Labat et quelques autres missionnaires ont prétendu que les drupes du mancenillier servaient d’aliment à quelques espèces de poissons et de crustacés, et leur communiquaient des qualités vénéneuses. M. Moreau de Jonnès a réfuté complètement cette erreur dans

(1) Ce mémoire plein d'intérêt a été savamment analysé dans un rapport fait par M. Ségalas à la Société de Chimie médicale.

une excellente monographie intitulée Recherches sur les poissons toxicophores des Indes occidentales. Quant aux vapeurs que l’arbre exhale , elles peuvent être plus ou moins malfaisantes, suivant la disposition des individus soumisà leur influence, et peut-être aussi suivant la saison et l’état de la température.

Un jardinier français, qui a apporté tant de plantes précieuses de Porto-Rico , fut malade pendant quinze jours pour avoir coupé des branches demancenillier. La sève laiteuse qui coule des blessures faites à Fécorce enflamme surtout l’épiderme, et peut déterminer une ulcération difficile à guérir. M. de Tussac, qui a observé cet arbre vénéneux à Saint-Domingue , en fit la triste expérience sur lui-même -, les parties que ce suc avait touchées se couvrirent d’ampoules suivies de plusieurs ulcères très-douloureux et dont la cicatrice se fit long-temps attendre. {Journal de botanique , mars 1 8 1 3.)

Si le suc du mancenillier irrite si vivement la peau, quels désordres ne doit-il pas produire lorsqu’il est en contact avec les entrailles ! Ici du moins tout le monde s’accorde à dire que l’usage intérieur des fruits est suivi d’une chaleur brûlante dans la bouche , la gorge et tout le canal alimentaire , de l’enflure du ventre, de défaillances , et ordinairement d’une inflammation mortelle. M. Moreau de Jonnès dit avoir vu en 1806 un jeune homme qui eut les membranes de la bouche et de la gorge instantanément corrodées par la simple dégustation du fruit de cet arbre , qu’il avait pris pour celui d’un pommier. On recommande contre ce poison les évacuans , administrés d’une manière prompte , et avant

que le tube digestif ne soit frappé de phlogose ^ ensuite l’usage du lait et des adoucissans. Je ne parle point de la vertu spécifique que quelques naturalistes attribuent à l’eau de mer ou à l’eau dans laquelle on a fait dissoudre du sel de cuisine (muriate de soude) :y je ne conçois pas qu’un pareil moyen paisse apaiser une inflammation violente. Il est vrai qu’on s’en est servi avec succès dans un cas d’empoisonnement produit par des crabes qu’on avait pris sur les bords de la mer, où l’on trouva ensuite une certaine quantité de fruits de mancenillier. On ne manqua pas de mettre cet empoisonnement sur le compte de ces drupes , dont les crabes s’étaient assurément nourris. Et voilà comme on fonde souvent les vertus des remèdes sur des suppositions gratuites ! Les crabes , les poissons , se montrent souvent très-vénéneux sur des rivages où il ne croît pas un seul mancenillier ; d’ailleurs M. Moreau de Jonnès assure formellement qu’ils ne mangent point ses fruits.

L’ hippomane biglandulosa de Jacquin , arbre indigène de l’île de la Barbade , partage les propriétés délétères du mancenillier. Le suc laiteux qui suinte de l’écorce des branches et du parenchyme des fruits enflamme l’épiderme,

Il est peu de familles plus fécondes en poisons que celle des euphorbes. Une foule de végétaux étrangers qui appartiennent à cette tribu , tels que le sapium des oiseleurs ( sapium aucuparium) , le sablier élastique (hura crepitans ) , Xhevea gujanensis d’Aublet , Vadelia venenata de Forskahl , sont également abreuvés d’un suc caustique et vénéneux.

L’agolloche d’Amboine ( excœcaria agollocka. Linn.) contient une liqueur si abondante et si âcre, qu’en coupant ses branches on s’expose à perdre la vue si quelques gouttes pénètrent dans les yeux , d’où lui vient le nom d 'excœcaria. Et pour que rien ne manquât à ce dangereux végétal , que les Indiens n’approchent qu’avec crainte, on a dit que certaines vipères courtes , minces et très-venimeuses , se réfugiaient dans les différentes circonvolutions que présentent ses racines. Tout cela peut être vrai ; mais il faut se défier un peu de rimagination des voyageurs.

Au rapport de M. de Tussac, il existe dans les serres de la Malmaison u nsapium encore peu connu des botanistes. Le jardinier qui soigne les serres, ayant fait des boutures de ce perfide végétal, les avait recouvertes avec des entonnoirs de verre. Deux ou trois jours après , en visitant ses boutures , il s’aperçut que les entonnoirs étaient tapissés intérieurement de vapeurs aqueuses qui en troublaient la transparence ; il les souleva et les essuya avec son mouchoir, avec lequel il eut l’imprudence de se moucher. Peu de temps après, son nez enfla prodigieusement; il survint tout autour un violent érysipèle. D’après ce fait, les effluves qu’exhalent certaines plantes , la rosée ou les gouttes de pluie découlant de leurs feuilles, peuvent donc produire des effets nuisibles , ainsi qu’on l’a dit du mancenillier. Le rhus t.oxi codendron , dont nous avons tracé l’histoire, n’est-il pas également dangereux jusque dans ses émanations pour les sujets irritables? Les anciens avaient observé les vapeurs malfaisantes de certains végétaux , mais ils nous ont laissé ignorer leurs noms et leurs caractères.

Quelle est cette plante homicide dont parle Lucrèce , et qui croissait sur l’Hélicon ?

Est etiam in magnis Heliconis montibus ai bos Fions oclore hominèm tetro consuela necare.

Lucret. , De rerurn nat. .

GattenhofF ( Stirpes agri et horti heidelbergensis ) pense, non sans quelque fondement, que Lucrèce a voulu désigner l’if ( taxus baccata ), arbre de la famille des conifères , qui passait généralement pour vénéneux parmi les anciens , comme nous le verrons bientôt en traçant son histoire.

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