‹ Phytographie médicaleChapitre 6 sur 116 · THÉ BOU. THE A B OHE A · texte numérisé non relu

THÉ BOU. THE A B OHE A

Thea boea. Linn. Amoen. Acad. v. 7. t. 4.

(Planche n5.)

Le thé est un arbrisseau rameux et toujours vert, qui croit à la hauteur de cinq ou six pieds, suivant Kæmpfer et Thunberg. Ses feuilles sont alternes, dures, ovales, allongées ou elliptiques, d’un vert un peu luisant, entières près de la base, dentées en scie dans le reste de leur contour, et portées sur un pétiole court, demi-cylindrique. Les bourgeons sont aigus et accompagnés d’une écaille qui se détache et tombe à l’époque de leur développement. Les fleurs , de couleur blanche , naissent ou solitaires , ou , plus rarement , deux à deux, dans les aisselles des feuilles, sur des pédoncules courts et un peu épais. Le calice est petit , persistant, à cinq divisions obtuses. La corolle offre ordinai-

rement six pétales arrondis et ouverts-, les deux extérieurs sont plus petits et inégaux. Les étamines, au nombre de plus de deux cents, sont plus courtes que la corolle, et attachées sous l’ovaire. Chaque anthère est à deux loges. L’ovaire, surmonté d’un style partagé en trois stigmates filiformes, devient une capsule à trois loges rondes, monospermes, réunies parla base, et s’ouvrant longitudinalement d’un seul côté. Les semences sont sphériques, anguleuses intérieurement, de la grosseur d’une aveline , revêtues d’une peau mince, luisante, un peu dure, de couleur marron. Le noyau est huileux , d’une saveur amère et désagréable.

Le thé vert ( theci viridis ), considéré par Linné et quelques autres botanistes comme une espèce distincte, est, suivant Lettsom, Thunberg, Kæmpfér, les professeurs Sprengel et Desfontaines, une simple variété due à l’influence du sol ou du climat. On le cultive dans nos serres, ouïes fruits et les semences mûrissent assez bien.

Cet arbrisseau est indigène de la Chine et du Japon. Il se plaît particulièrement sur les collines et les revers des montagnes où règne une douce température. On le cultive au nord comme au midi de la Chine ; ce qui a fait penser qu’on pourrait peut-être l’acclimater en Europe, surtout dans les provinces méridionales de la France. Il est présumable que la culture de cet arbrisseau réussirait dans la Provence et dans quelques parties de la Corse ; reste à savoir si les feuilles auraient le même parfum et la même vertu que celles du thé du Japon et de la Chine.

Au Japon, on sème le thé dans le courant de février,

cfespace en espace, sur la lisière des champs cultivés, afin que son ombre ne nuise point aux moissons. En Chine, on le cultive en plein champ. Lorsque les jeunes plants ont atteint l’âge de trois ans, on peut en cueillir les feuilles. A sept ans , ils n’en produisent plus qu’une petite quantité; alors on coupe le tronc près de la racine , et la souche pousse de nouveaux rejetons qui donnent d’abondantes récoltes. Quelquefois on diffère cette opération jusqu’à la dixième année.

La récolte du thé se fait tous les ans à trois époques différentes. La première a lieu à la fin de février ou au commencement de mars , époque à laquelle les feuilles sont tendres , couvertes de duvet , à peine développées. Ce thé , que les Japonais appellent Jicki-lsjaa , est rare , cher et réservé pour les princes et les grands seigneurs.

11 porte aussi le nom de thé impérial ou fleur de thé, et c’est celui qu’on estime le plus. On le réduit en une poudre fine, que l’on prend infusée dans l’eau bouillante.

La seconde récolte se fait au commencement d’avril. On prend indistinctement les feuilles développées et celles qui ne le sont pas encore ; puis on les sépare en plusieurs tas , suivant leurs divers degrés d’ancienneté. Ce thé s’appelle too-tsjaa ou thé chinois, parce qu’on le prend à la manière des Chinois.

La troisième et dernière récolte a lieu à la fin de mai ou au commencement de juin ; c’est la plus abondante : mais elle donne un thé de moindre valeur, que le peuple consomme, et qui porte le nom de ban-tsjaa .

Le thé qu’on prise le plus au Japon , suivant Kæmpfer, croît dans les environs de la petite ville d’Udsi , située -

PHYTOGR APHIE

dans le voisinage de la mer. Là se trouve une montagne célèbre où l’on cultive celui dont l’empereur fait usage. Les plantations y sont alignées et disposées d’une manière extrêmement agréable à l’œil , et tous les jours on lave et on nettoie les arbrisseaux. Pendant la récolte , les hommes qui en sont chargés se baignent deux ou trois fois le jour, et ils ne cueillent les feuilles que les mains enveloppées de gants. Lorsqu’elles sont torréfiées et bien préparées , on les enferme dans des vases précieux , et elles sont portées en grande pompe au palais de l’empereur.

La préparation que les Japonais font subir au thé avant d’en faire usage consiste à faire rôtir les feuilles nouvellement cueillies sur une platine de fer échauffée à un degré convenable , et à les verser ensuite sur des nattes où on les roule avec la paume de la main pour qu’elles deviennent comme frisées. On répète ce procédé deux ou trois fois , en diminuant graduellement le feu jusqu a ce que le thé soit entièrement privé d’humidité ; alors on l’enferme dans des vases de porcelaine ou dans des boîtes d’étain. Les Chinois , avant de torréfier les feuilles , les passent pendant quelques instans dans l’eau bouillante, et les font sécher ensuite ; ce qui a pu faire croire que le thé qu’ils nous envoient a déjà subi une infusion pour leur usage.

On a également avancé qu’on torréfiait le thé sur des plaques de cuivre, et que sa couleur était particulièrement due au vert-de-gris ; mais Kæmpfer dit positivement qu’on le torréfie sur des plaques de fer. Macartney l’assure également, et Lettsom n’a jamais pu y découvrir un atome d’oxyde de cuivre, quelques

tentatives qu’il ait faites sur un grand nombre d’espèces de thé , en sorte que cette imputation est dénuée de fondement,

La manière de préparer les feuilles , l’époque de leur récolte , l’âge de l’arbuste , le lieu où il est cultivé , etc. , ont fait donner différensnoms au thé qu’on trouve dans le commerce. Ainsi on distingue des thés verts et des thés noirs.

Parmi les thés verts on compte le thé impérial ou fleur de thé ; ses feuilles , d’un vert clair et d’un parfum agréable, ne sont pas roulées. Ce thé est très-rare en Europe, et d’un prix excessif. Une autre sorte de thé porte ce nom dans le commerce, c’est le thé perlé dont on a choisi les feuilles. On lui a donné cette dénomination pompeuse, dit M. Marquis , pour le faire valoir.

Le thé hayswen ou hyson lest une sorte de thé vert fort estimé. Ses feuilles sont grandes , entières , bien roulées, d’un vert grisâtre ou argenté, d’une odeur suave, aromatique. Lorsqu’il est vieux, il acquiert une odeur forte , âcre et piquante. Il est souvent mêlé avec des thés communs , provenant de feuilles vieilles , flétries sur l’arbre -, alors l infusion n’est point limpide , mais foncée , trouble et pleine de poussière.

Le thé perlé n’est que la feuille plus jeune du thé hayswen-, il doit son nom à sa forme presque ronde et à sa couleur d’un joli vert argenté $ sa saveur est plus douce et plus agréable. Lorsqu’il est roulé en trèspetits grains , on le nomme thé poudre à canon.

Le thé chu! an , autre sorte de thé vert, ressemble par la feuille au thé hayswen, mais il a une qualité supérieure; on croit qu’il est aromatisé avec la fleur

de Y olea fragrans . Son infusion est très-aromatique.

Le thé songlo a des feuilles grandes, mal roulées, d’un vert grisâtre mêlé de jaune-, il est d'ailleurs peu estimé.

Parmi les thés noirs , le thé bou ou boui est le plus commun et le plus employé. C’est un mélange grossier de feuilles prises sans distinction , et qui forment près d’un tiers dans les cargaisons. Les feuilles sont peu roulées, d’un vert brun, quelquefois jaunâtres , souvent brisées et remplies de poussière. Les Chinois y mêlent les vieux thés qui restent annuellement après le départ des vaisseaux.

Dans la classe des thés noirs , on comprend le thé camphou , qui n’est autre que le thé boui dont on a choisi les feuilles les plus tendres , les mieux roulées et les plus saines. Le thé campoui est une variété également choisie, dont les feuilles petites et entières donnent une infusion colorée verdâtre ; ces deux variétés sont souvent confondues sous la dénomination commune de thé congo. Le thé camphou et ses variétés composent la majeure partie des thés fins que prennent les vaisseaux pour Je Nord.

Le thé saotchaon ou souchon a des feuilles larges , roulées, desséchées avec soin , d’une couleur brunâtre , un peu mêlée de violet. Lorsqu’il est d’une bonne qualité , il a une odeur suave , et son infusion est d’un jaune d’or. Malheureusement ce thé noir, dont on fait un grand usage , est souvent détérioré dans le commerce. Son infusion est alors rougeâtre, sans parfum, mais âpre et désagréable au goût.

Les feuilles choisies du saotchaon forment une autre

variété de thé noir qui porte le nom de thé paotchong. Les Chinois préfèrent ce thé à tous les autres. Il vient à Canton, en papiers formant des paquets qui pèsent environ trois onces. Il est rare , et d’un prix élevé ; aussi on en importe fort peu. Celui qu’on trouve dans le commerce sous le même nom, également partagé en paquets , mais plus gros , est souvent d’un goût styptique, persistant, analogue à celui du sulfate de fer. Il n’y a pas long-temps qu’on en trouvait de semblable dans un grand magasin de Paris. Les paquets pesaient environ demi-livre; on les avait soigneusement enveloppés avec du papier de Chine , afin de séduire l’œil de l’amateur.

Le thé pékao , variété supérieure de thé noir, provient des premières feuilles qui poussent au printemps ; ces feuilles sont petites, roulées, blanches, mais rarement sans mélange. Le pékao de bonne qualité est très-délicat, il exhale un parfum suave, imitant en quelque sorte celui de la rose. Son infusion est limpide, d’un jaune paille. Il est particulièrement estimé en Russie. De tous les thés qu’on consomme en Europe , les meilleurs et les plus parfumés sont ceux qui nous viennent de la Chine, par terre, et que les caravanes russes apportent à Saint-Pétersbourg. Dans cette ville les thés de premier choix se vendent jusqu’à cinquante roubles , ce qui fait environ soixante francs de notre monnaie.

Pour que le thé ne s’altère point , il faut qu’il soit enfermé dans des vases bien clos. Kæmpfer assure que celui qu’on apporte en Europe a toujours perdu de sa qualité, et qu’il ne lui a jamais trouvé cette saveur

agréable, ce parfum délicat qu’il a dans son pays natal. Les Japonais mettent leur provision de thé commun dans de grands vases de terre , dont l’orifice est trèsétroit , ou dans des vases d’étain laminé. A l’égard du thé réservé pour l’empereur et les princes de sa famille, on le met dans des vases murrhins , c’est à dire dans des vases de porcelaine ; il s’y conserve parfaitement , et l’on assure même qu’il s’y améliore. Parmi ces vases, ils recherchent surtout ceux qui sont précieux et remarquables par la haute antiquité qu’on leur attribue. Les Chinois renferment le thé dans des boîtes en fer, en plomb ou en porcelaine. Les boîtes en plomb sont encaissées elles-mêmes dans des coffres de bois de laque à revers de bois odoriférans.

Les feuilles de thé récentes sont imprégnées d’un principe odorant narcotique , dont la torréfaction ne les dépouille pas entièrement. Aussi les Japonais n’en font jamais usage sans y mêler une égale quantité de vieux thé. On assure également que les Chinois ne prennent le thé en feuilles que lorsqu’il a un an de préparation. Avant cette époque, ils le trouvent, à la vérité, plus savoureux; mais cette boisson les enivre et agit puissamment sur les nerfs. Suivant Lettsom , l’eau distillée de thé vert est très-odorante, et contient un principe sédatif. Appliquée sur les nerfs sciatiques dénudés d’une grenouille , elle a produit en très-peu de temps la paralysie des extrémités postérieures.

D’après l’analyse chimique faite par feu Cadet de Gassicourt, le thé contient une matière extractive, du mucilage, beaucoup de tésine , de l’acide gallique et

du tannin. Le thé bou et le thé péko fournissent trèspeu de principes astringens ; ce dernier abonde surtout en mucilage. Si l’on désire une boisson styptique et astringente, il faut choisir le thé hayswen ou le thé perlé.

L’usage du thé, en Chine, remonte à la plus haute antiquité , et il est tellement répandu parmi toutes les classes de citoyens de ce vaste empire , que Macartney assure que, quand même les Européens en abandonneraient le commerce, cela n’en ferait pas diminuer de beaucoup la valeur dans le pays. C’est la boisson ordinaire et de première nécessité des Chinois , des Japonais , et d’une grande partie des autres peuples de l’Orient.

Ce sont les Hollandais qui , les premiers, ont introduit le thé en Europe. En i6/\i , Tulpius , médecin célèbre et consul d’Amsterdam , en loua les bonnes qualités. Quelque temps après , Bontekoë , médecin de l’électeur de Brandebourg , publia en faveur du thé une dissertation qui contribua beaucoup à en répandre l’usage. Rien n’égale son enthousiasme pour cette feuille exotique, dont l’efficacité est telle , qu’elle prolonge la vie. Il ne connaît pas de meilleur remède contre les fièvres intermittentes que de boire de suite quarante ou cinquante tasses de thé.

Mais si Bontekoë a exagéré les vertus du thé, s’il en a fait une panacée universelle , de nombreux détracteurs lui ont ensuite attribué une foule de maux, la plupart imaginaires. Des médecins, des naturalistes, des économistes , des politiques , on pris part à cette dispute -, et , à les entendre , le thé est une espèce de

poison qui attaque les nerfs et le cerveau, affaiblit la vue , la mémoire, rend le teint pâle et livide , altère les fonctions de l’estomac , et conduit lentement au marasme. Le sage Tissot lui-même s’élève avec force contre l’usage de cette boisson , à laquelle il attribue un effet corrosif. Tous ces reproches sont graves -, mais sontils bien fondés? Aux États-Unis , en Angleterre , en Hollande, en Pologne, en Russie, en France même, une foule de personnes en font un usage habituel , et ne s’en trouvent pas plus mal. Voilà un fait qui est incontestable , et qui répond à toutes les déclamations qu’on a souvent renouvelées contre l’usage du thé.

C’est, sans contredit, une boisson salubre et fort utile dans beaucoup de circonstances. Outre la matière astringente et le principe aromatique combinés dans sa feuille , le thé contient encore quelques particules narcotiques ou sédatives; voilà pourquoi il agit chez quelques individus comme un calmant direct. Entre les poisons lents qui font les délices de l’homme , je crois que c’est un de ceux qui conviennent le mieux à ses ennuis. Pris avec modération , il réveille l’esprit , lui donne une agitation douce , et plus d’un écrivain lui a dû un trait piquant , une pensée heureuse. Lorsqu’on se livre à des travaux pénibles , à de graves méditations , quelques tasses de thé dissipent les fatigues de la tête, et lui donnent une sorte de repos qui suspend son action immodérée. J’ai interrogé des poètes, des savans, des artistes ; ils ont souvent éprouvé les bienfaits de cette boisson.

Rien ne délasse des fatigues d’un long voyage ou d’un violent exercice comme le thé. La chaleur , la soif,

le malaise , les sensations douloureuses , se dissipent par l’influence de cette agréable infusion. C’est un excellent moyen pour rappeler les transpirations supprimées par le froid ou l’humidité , pour débarrasser les reins et la vessie de ces amas de sable qui deviennent l’élément du calcul et de la pierre.

Il y a environ vingt ans , j’éprouvai des symptômes de gravelle. Mes urines déposaient assez souvent un sédiment rougeâtre , épais , et quelquefois de petites concrétions , après avoir ressenti un ou deux jours auparavant une irritation lombaire plus ou moins vive. Un jour , à la suite d’un bain prolongé , je rendis avec douleur un calcul d’acide urique , de forme un peu anguleuse , et de la grosseur d’un petit pois. A cette même époque , je soignais un malade américain , qui me dit s’être délivré de la gravelle en prenant habituellement du thé. Comme cette boisson était assez de mon goût, dès ce moment j’en fis moi-même usage, et je pus bientôt me convaincre qu’elle est un des meilleurs moyens de combattre et de prévenir le calcul. Je prends ordinairement le thé à mon déjeuner, qui se compose de quelques tartines de beurre frais , et de deux bonnes tasses de cette boisson , que je tempère avec une ou deux cuillerées de lait. Dans mes excursions , qui ont quelquefois duré plusieurs semaines , lorsque ma provision de thé était épuisée , je déjeunais différemment , et je prenais tantôt du café à la crème , tantôt un potage , des œufs frais , ou quelques fruits de la saison ; mais alors mes urines devenaient troubles, sablonneuses, et j’éprouvais une sorte d’embarras et de malaise dans les reins. Aujourd’hui, plus prévoyant, j’ai

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toujours dans mes petits voyages une provision suffisante de thé, et j’ai l’appareil urinaire parfaitement libre.

Plusieurs de mes amis , ayant des dispositions à la gravelle , font également , d’après mes conseils , un usage habituel , mais modéré de cette boisson , et ils s’en trouvent fort bien. Le thé que j’emploie consiste ordinairement dans un mélange de thé hyson et de thé saotchaon-, pour le rendre plus agréable, j’y ajoute quelquefois un peu de thé pékao à pointes blanches , et toujours un peu de crème et suffisante quantité de sucre.

Kæmpfer observe , dans son histoire du Japon , que , parmi les buveurs de thé de ce pays-là , il n’en a trouvé aucun qui fût attaqué de la goutte ou de la pierre ; et il est fortement persuadé que l’usage de cette boisson produirait les mêmes effets en Europe, si les maladies n’y étaient héréditaires , souvent entretenues et fomentées par un trop grand usage du vin , de la bière , des liqueurs fortes et de la viande.

L’usage du thé est également utile à ceux qui sont chargés d’embonpoint , qui mangent beaucoup et font peu d’exercice. Il apaise les vapeurs nuisibles du vin , dissipe les pesanteurs d’estomac , et ce sentiment de plénitude que produit une digestion laborieuse.

Le- feuillage chinois, par un plus doux succès,

De nos dîners tardifs corrige les excès ;

Et , faisant chaque soir sa ronde accoutumée ,

D’une chère indigeste apaise la fumée.

Delille, poème des Trois règnes de la nature.

Les médecins n’avaient guère jusqu’ici employé le thé que pour débarrasser les voies gastriques à la suite

de quelques digestions incomplètes ; mais en 1802, époque de fatale mémoire où toutes les boissons , toutes les tisanes furent offertes aux cholériques , on ne pouvait guère oublier le thé, à cause de sa vertu légèrement excitante et en même temps sudorifique. Après les saignées indiquées par l’état inflammatoire , le thé était surtout une des meilleures boissons pour délayer les fluides qui avaient une si grande tendance à se coaguler. il favorisait en même temps l’effet des sinapismes , des frictions , et des autres moyens employés pour combattre l’état algide et rétablir les fonctions de la peau. Lorsqu’on y avait recours dès les premiers symptômes delà maladie, il a été extrêmement utile , et, en général , cette boisson s’est montrée moins irritante que l’infusion de menthe et de camomille. Je l’ai employée avec un grand succès dans une circonstance grave.

Ma femme, douée d’une constitution faible et nerveuse , éprouvait déjà un froid de glace , des envies de vomir , des coliques , et une contraction spasmodique très-douloureuse des membres inférieurs. Après plusieurs tasses de thé et l’application réitérée de linges chauds, une légère moiteur s’est déclarée 5 on a continué cette boisson, et son usage a été suivi d’une sueur générale très-abondante, qui a duré plusieurs heures et a dissipé tous les symptômes. La malade a éprouvé seulement, pendant plusieurs jours, une grande faiblesse et de légers tremblemens dans les membres. Pendant ce traitement , dont je lui faisais remarquer à dessein la simplicité , je tâchais de relever

son courage en lui disant, avec la plus grande assu- 111. 4

rance, que ce qu’elle éprouvait n’avait aucun rapport avec le choléra , et que c’était seulement une transpiration répercutée. J’observerai ici qu’elle avait lu la veille une petite brochure du docteur Roth sur le choléra , qu’elle avait trouvée sur mon bureau , et que dès ce moment elle avait été frappée d’effroi. Certes, beaucoup de cas de choléra ont eu pour cause déterminante des affections morales profondément ressenties. Ce n’est que sous ce rapport que j’ai cru devoir donner cette observation , parce qu’en général on oublie trop l’influence de la médecine de l’esprit. Le thé a produit de bons effets , c’est incontestable ; mais si ce remède avait été employé hors de ma présence , et si l’on n’était parvenu à relever l’esprit abattu de la malade, les symptômes se seraient rapidement aggravés, et elle eût succombé , je crois , à une violente attaque de choléra.

Mais il faut avouer que l’abus de cette boisson exerce une activité funeste sur le système de la sensibilité , surtout chez les sujets très-susceptibles , pervertit à la longue les fonctions de l’estomac , provoque l’atonie des organes , la stupeur , l’insomnie , et des mouvemens spasmodiques variés.

Voici quelques faits qui ne sont point favorables au thé. Nous les empruntons aux médecins de Londres, parce que c’est en Angleterre qu’on fait particulièrement usage de cette boisson.

Une jeune fille de douze ans , très-bien portante , perdit assez promptement l’appétit, devint pâle , languissante. Les muscles de la face du côté gauche furent frappés de paralysie , et la langue commençait à s’em-

barrasser. Ap rès les recherches les plus exactes , on reconnut que tous ces accidens dépendaient d’une assez grande quantité de thé quelle avait pris pendant plusieurs semaines. Elle cessa d’en prendre , et les symptômes cédèrent peu à peu à quelques remèdes simples. Le docteur Andrée, à qui l’on doit cette observation , est persuadé que l’usage du thé est une des principales causes des tremblemens , des vertiges, des insomnies , des paralysies , et de tous les accidens hystériques et hypochondriaques , si fréquens à Londres.

Une fdle, âgée de trente ans, éprouvait depuis plus d’un an de fréquentes attaques de spasme de l’estomac ; le moindre effort suffisait pour en déterminer le retour. Un jour, cet état la prit en marchant dans la rue, et avec tant de force , qu’on fut obligé de la porter dans une boutique voisine , où le docteur Colet de Londres la vit. Les spasmes de l’estomac avaient alors une très-grande intensité , et la malade ne pouvait rien prendre. Aussitôt qu’elle put avaler une forte dose de laudanum et d’éther , elle fut soulagée. M. Colet reconnut que ces accidens étaient uniquement excités par l’usage du thé. Elle renonça à cette boisson pendant plusieurs semaines , et elle n’éprouva pas le moindre symptôme; mais, un jour quelle en prit une seule tasse , les accidens reparurent presque aussitôt.

Une dame, mère de plusieurs enfans , avait toujours joui d’une bonne santé. Elle éprouvait cependant depuis quelque temps des faiblesses qui lui venaient subitement le soir. Elle restait dans cet état pendant plusieurs heures , et les remèdes que différens médecins lui avaient prescrits étaient tous restés sans efficacité.

Ces accidens revenaient presque toutes les semaines ; mais depuis long-temps elle éprouvait, après avoir pris le thé matin et soir, un affaissement et des tiraillemens d’estomac avec un frémissement du côté gauche du thorax. Comme elle prenait beaucoup de thé noir et très-fort, M. Colet lui en défendit l’usage, et tous les symptômes de la maladie disparurent à la fois.

M. Colet conclut de ces faits, et de quelques autres observations analogues , que l’estomac est le premier organe sur lequel le thé exerce son influence funeste, comme le démontrent les tiraillemens , le sentiment d’épuisement et de vide que l’on éprouve dès le commencement. Puis on éprouve une sorte de frémissement dans le cœur, dont les battemens sont beaucoup augmentés. La plénitude dans la région des clavicules semble indiquer ensuite un embarras dans la circulation des gros vaisseaux. A la fin, l’influence s’étend au cœur et au cerveau , et détermine la syncope et les convulsions. Mais le cœur est l’organe dont les fonctions sont le plus constamment troublées.

Nous croyons que ces faits , communiqués à la Société médicale de Londres par M. le docteur Colet , sont exacts $ mais les mauvais effets du thé résultent évidemment, à notre avis, de son abus et non de son usage modéré. Celui qui aura vu prendre le thé à plusieurs Anglais partagera sûrement notre opinion. Outre qu’ils le prennent extrêmement fort , ils sont peu difficiles en général pour sa qualité. Bien souvent c’est la poudre de thé, c’est-à-dire les débris de plusieurs espèces de thés de rebut , qu’ils emploient pour préparer cette boisson , dont ils boivent matin et soir une quan-*

tité effrayante. Cette poudre de thé , ees feuilles brisées , vieillies , altérées dans les magasins , sont ordinairement très -âcres, donnent une infusion forte, verdâtre et épaisse. Il n’est pas étonnant que ce thé soit funeste à la classe pauvre ou parcimonieuse , aux petits marchands , aux ouvriers , aux domestiques , et qu’il donne lieu à des irritations organiques plus ou moins graves.

M. Colet attribue surtout ces accidens au thé noir, qu’il croit plus irritant que le thé vert. Ici nous ne saurions être d’accord. Les thés verts sont plus astringens, plus âpres , plus résineux, par conséquent plus stimulans que les thés noirs bien choisis $ ceux-ci fournissent , au contraire , plus de mucilage , et sont plus doux.

Au reste , la puissance de l’habitude peut modifier les effets du thé , au point que beaucoup de personnes eîi avalent tous les jours une quantité considérable et n’en jouissent pas moins d’une santé parfaite. Mais on ne saurait mettre trop de soins dans le choix du thé 5 ce^ lui qui est vieux, avarié, d’une saveur âcre, piquante, d’une odeur forte, est nuisible. Les personnes sujettes à des irritations , à des chaleurs d’entrailles , doivent s’interdire l’usage même des meilleures espèces de thé. Les thés verts conviennent davantage aux tempéramens froids , inertes -, les thés noirs, aux sujets maigres , d’un tempérament sec. Quelquefois on les mêle par parties égales, mais on doit toujours en user avec modération. Quant à ses effets, ils sont très -variables. Ainsi bien des gens prétendent que le thé donne des étourdissemens , des vertiges , des faiblesses ; son influence sur

mes propres organes est bien différente. Lorsque , après une méditation soutenue, j’éprouve des pesanteurs de tête , une sorte d’embarras dans le cerveau , une tasse de thé dissipe comme par enchantement cette sensation pénible, et je peux continuer mon travail pendant quelques heures. J’étais sujet à des migraines périodiques qui me jetaient dans un état d’ennui , de morosité et de faiblesse pendant plusieurs jours ; depuis que je déjeune simplement avec du thé, les maux de tête ont disparu , et ma santé est plus ferme à soixante-deux ans qu’elle ne l’était à quarante. Je crois devoir attribuer également à ce régime simple la guérison presque entière d’un rhumatisme goutteux occupant les lombes et l’extrémité inférieure droite. Je n’éprouve plus, encore très-rarement, que des douleurs légères au pied droit.

Il y a plusieurs manières de prendre le thé. Les Chinois versent de l’eau chaude sur le thé , mais dans la tasse même où ils le laissent infuser ; ils ie boivent ensuite sans y mêler ni sucre, ni crème. Les missionnaires , dans leur maison de Pékin , ne connaissent pas d’autre boisson. Les Japonais le prennent d’une manière différente ; ils le réduisent en poudre subtile à l’aide d’une meule d’ophite, et délaient une petite cuillerée de cette poudre dans une tasse d’eau bouillante. La manière de bien faire les honneurs d’une table à thé , de la servir avec grâce , politesse , décence , est , à la Chine et au Japon , un art qui a ses principes, ses règles, et des maîtres quijont profession de l’enseigner 5 cet art fait partie de l’éducation des jeunes gens des deux sexes, à qui l’on apprend à verser et à pré-

senter du thé, comme on donne en Europe des leçons de danse, d’escrime ou d’équitation.

La préparation du thé, dans le Nord, en France et en Angleterre , consiste à verser à différentes reprises de l’eau bouillante sur une certaine quantité de feuilles , et à prolonger l’infusion pendant cinq ou six minutes. Trois petites cuillerées de thé suffisent pour une théière contenant six tasses. Lorsque la première infusion est épuisée , on ajoute une ou deux petites cuillerées de thé, et on remplit de nouveau la théière d’eau bouillante. La première tasse de thé est la plus délicate et la plus suave -, la dernière est ordinairement un peu âcre et résineuse ; les palais vulgaires ou blasés s’accommodent assez bien de celle-là.

On prolonge quelquefois l’infusion auprès du feu , afin d’avoir un thé plus fort, plus coloré; mais c’est une mauvaise méthode : vous détruisez les principes aromatiques du thé , et vous avez une teinture irritante et nauséeuse.

Les uns mettent fort peu de feuilles, et alors le thé n’est qu’une sorte de tisane ou d’infusion médicinale fade et aqueuse : c’est assez l’usage en France , même parmi les gens qui se disent connaisseurs ; les autres , prodiguant le thé , le jettent à pleines mains dans la théière, et obtiennent ainsi un breuvage épais , d’un jaune rougeâtre , âcre et très-stimulant : ces gens-là veulent également passer pour des gourmets en Russie, en Hollande et en Angleterre. On peut, je pense, sans être ministériel , prendre le juste-milieu. On obtiendra ainsi une infusion odorante, délicate, et assez substantielle. C’est le thé le plus agréable et en même

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temps le plus salubre, surtout lorsqu’on emploie un mélange égal de thé vert et de thé noir, comme le thé hyson et le thé saotchaon de premier choix. Je sais qu’il y a plusieurs variétés qu’on estime davantage-, mais celles-ci, lorsqu’elles sont de bonne qualité, donnent une boisson exquise. Le thé est pourtant pies délicat, plus suave, si l’on y ajoute un peu de pékao. Voici les proportions que j’adopte , lorsque j’offre du thé à un ami connaisseur :

Prenez , thé hyson d’un vert argenté , ou bien du thé perlé d’un vert mêlé d’un reflet bleuâtre, huit onces 5 thé saotchaon d’une couleur brune, nuancée de violet, en grandes feuilles, élastiques et bien tortillées, quatre onces-, thé pékao, à feuilles brunes, petites, roulées, mêlées à un assez grand nombre de pointes blanches , quatre onces. On conserve ces divers thés , bien mêlés , dans une boîte de fer-blanc, et, mieux encore, dans un vase de porcelaine hermétiquement bouché. Ce thé perd son arôme en vieillissant : il faut l’employer en temps opportun. Deux petites cuillerées suffisent pour quatre tasses ordinaires. Observez bien que le thé est plus délicat lorsqu’on le fait dans une théière de porcelaine que dans une théière d’argent , et que le vase où l’on fait bouillir l’eau ne doit absolument être employé qu’à cet usage. Tous ces petits soins, quelque minutieux qu’ils vous paraissent, ne seront pas perdus.

Si le thé vous sert de déjeuner, tâchez d’avoir , mais c’est bien rare à Paris, une crème franche, onctueuse, ayant un léger goût d’amande. Une ou deux cuillerées de cette crème, ajoutées à votre thé, le rendront plus

doux, plus substantiel, plus nutritif- et si vous avez pu vous procurer des petits pains bien cuits, bien savoureux , du beurre fin , nouvellement arrivé de Gournay ou d’Isigny, vous aurez un déjeuner friand qui vous donnera des heures calmes , des heures d’un travail facile. Votre cerveau n’aura pas à s’inquiéter de ce qui se passe plus bas dans votre estomac , et s’il est logé dans un crâne tel que le veut le docteur Gall , vous ferez de la science , de la poésie, de la peinture , de la musique , comme on en fait quelquefois dans les grandes académies. Mais n’allez pas offrir au gourmand habitué à une alimentation variée, forte, succulente, ce régime tant soit peu pythagoricien, qui ne saurait apaiser les irritations d’un gaster énergique et passionné. A celui-là, donnez des viandes faites, des œufs frais, du poisson, des vins ardens • le thé le jetterait dans un état de dépression et de faiblesse-, réservez-lui ce breuvage pour les jours de grand combat, pour les jours d’indigestion.

Le thé des soirées doit être plus parfumé , plus léger: c’est le thé des dames. A Paris, à Londres, à Saint-Pétersbourg, dans toutes les grandes villes, ce sont les dames qui en font les honneurs, c’est-à-dire que la grâce y préside. Ici le pékao et le thé perlé forment la plus heureuse alliance. Des flots d’or versés dans une porcelaine transparente exhalent une douce vapeur , un nuage d’ambroisie qu’on voit serpenter autour d’une table , où sont rangés symétriquement les gâteaux les plus délicats, les friandises les plus séduisantes , en un mot , les miracles du petit four.

Une boisson légèrement excitante , agréable et sa-

lubre, lorsqu’on a éprouvé une rude fatigue, soit à la chasse , soit en voyage , soit, dans une excursion botanique à travers les montagnes , c’est une infusion de thé pékao dans laquelle on instille quelques gouttes d’esprit de cerise. Ce thé vous délasse , vous récrée, vous donne un calme délicieux.

Le thé sert à préparer cette liqueur stimulante qui porte le nom de punch , et dont la flamme bleue délectait nos vieux officiers revenant de la grande armée ; mais elle enivre , et peut causer des symptômes graves , lorsqu’elle est trop chargée de principes alcoholiques. On obtient un punch agréable en ajoutant à une livre d’infusion de thé vert deux onces de rhum , deux onces de suc de citron ou d’orange , et quatre onces de sucre. On peut remplacer le rhum par trois ou quatre onces de vin de Madère ou autre vin généreux.

On prend toutes les heures une demi-tasse de cette liqueur excitante et diaphorétique au commencement des rhumes simples causés par le refoulement subit de la transpiration. On l’emploie dans la dernière période du catarrhe pulmonaire pour ranimer les forces languissantes, et faciliter l’expectoration , lorsqu’elle est difficile. On le prescrit également dans les fièvres adynamiques et ataxiques des vieillards , pour relever la puissance nerveuse. Une moiteur douce et soutenue est souvent le résultat de ce remède analeptique. Le professeur Hufeland assure que le thé avec le rhum est un des meilleurs préservatifs des maladies contagieuses; il conseille d’en prendre tous les soirs deux ou trois tasses lorsque le temps est froid et humide, afin d’exciter les fonctions de l’organe cutané. Employé dès le

principe de la maladie , il peut en arrêter la marche , lorsque les symptômes ne sont pas très-graves 5 mais il 11e faut pas user avec excès de ce moyen prophylactique , parce qu’il peut alors favoriser l’explosion de la fièvre.

MÉLIACÉES.

Meliaceœ. Yen. DG.

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