CHANVRE DES INDES. CANNABIS INDICA
Cannabis incîica. Rumph. Amb. 5. 208. t. 77.
Lam. Dict. 1. 695.
Cette espèce est moins grande , plus rameuse que la précédente. Sa tige est dure , presque cylindrique , à feuilles constamment alternes. Les folioles sont fort étroites, linéaires, très-aiguës. Les individus mâles en ont cinq ou sept ; les individus femelles n’en ont ordinairement que trois sur chaque pétiole 5 les feuilles du sommet sont même tout-à-fait simples. Les fleurs femelles ont leur calice et leurs styles velus.
Cette plante croît dans les Indes orientales. Elle exhale une odeur forte, et, en quelque sorte, semblable à celle du tabac. On l’appelle banque des Indiens.
Tous les naturalistes , tous les voyageurs , attestent faction narcotique et enivrante de cette espèce. Chardin et Olivier l’ont observée en Perse , Sonneratdans l’Inde , Sonnini et quelques autres savans en Égypte. D’après leur témoignage , elle produit sur les Orientaux et sur les Turcs une sorte d’ivresse , accompagnée de délire et d’illusions fantastiques. Suivant Sonnini ( Voyage en Égypte ) , cet état n’a aucun rapport avec l’ivresse occasionée par le vin ou parles liqueurs fortes, et
notre langue n’a point de termes pour l’exprimer. Les Arabes nomment ke if cet abandon voluptueux, cette sorte de stupeur délicieuse (i).
La préparation du chanvre la plus usitée se fait en pilant les fruits avec leurs capsules membraneuses ; on y ajoute du miel, du poivre et delà muscade-, et, après avoir réduit ce mélange en une sorte de confiture par la coction , on en prend gros comme une noix. Les pauvres, qui charment leur misère par l’étourdissement que le chanvre leur procure , se contentent de broyer avec de l’eau les capsules des graines, et d’en manger la pâte. On fume aussi le chanvre mêlé avec le tabac -, c’est un des passe-temps les plus ordinaires des femmes de la partie méridionale de l’Égypte. Toutes ces préparations sont connues sous le nom arabe de haschisch. On compose également avec le chanvre, l’opium , des aromates et du sucre , des pastilles , des liqueurs enivrantes , qui font les délices des Orientaux , des Turcs, des Égyptiens. Le malach des Turcs est une sorte d’extrait préparé avec ces mêmes ingrédiens. Pendant le séjour de l’armée française en Égypte, le général en chef fut obligé de défendre sévèrement la vente et l’usage de ces substances pernicieuses.
D’après Chardin, on ajoute dans l’Inde de la graine de pavot et de la noix vomique à l’infusion de chanvre. Cette liqueur, qu’on appelle bueng > est plus forte et plus enivrante que les autres préparations ; on en donne
(1) Les Arabes préparent aussi avec les graines de Vhyoscyamus datera une soi te de bueng qui les jette dans un état d’ivresse et d’hallucination Voyez tome 1 , page 421.
aux enfans du sang royal lorsqu’on veut les rendre incapables de régner. Le bueng le plus simple se prépare avec l’écorce, les feuilles et la graine de chanvre, qu’on triture dans un mortier avec un peu d’eau. Il y a en Perse des cabarets pour ces breuvages comme pour le café. Dans l’après-midi , ils sont pleins de gens qui vont y chercher une trêve à leurs ennuis, et qui, pendant quelque temps , ne cessent de rire , de folâtrer, de gesticuler ; mais peu à peu les effets du narcotique s’évanouissent, et une pâleur mortelle , un affaissement prodigieux , succèdent à cette espèce de délire.