SECOND VOYAGE EN FRANCE (1487-I
NFORMÉ que Pic devait peut-être se rendre en Espagne pour y défendre les erreurs qu'il avait précédemment abjurées, Innocent VIII avait aussi adressé, le 16 décembre 1487, aux souverains espagnols un bref où il les invitait à faire arrêter Pic de La Mirandole, ainsi que ses partisans, s'il en avait. Le bref fut transmis au grand inquisiteur Torquemada '.
Ce n'est pas tout. Dans les premiers jours de ce même mois, le pape avait envoyé en France les nonces Leonello Chieregato, évêque de Trau, en Dalmatie, et le protonotaire Antonio Florès, pour y traiter d'affaires de la plus grande importance et dont
1. Boletin de la Real Academia de la Historia, Madrid, t. XVI (1890), pp. 3 14-3 16. Pico de la Mirandula y la iiiquisiciôn espahola. Brève inedito de Inocencio VIII.
les principales étaient le procès des évêques qui s'étaient déclarés contre la régente, la remise en vigueur de la Pragmatique Sanction, la cession du prince Djem au Saint- Siège et la confection de nouveaux concordats '. C'étaient des hommes d'une valeur exceptionnelle. Le premier avait déjà donné les preuves du plus rare mérite; le second, nouveau venu dans la diplomatie, allait justifier par sa conduite la haute opinion qu'on avait' de ses talents \ Leurs instructions ne contenaient aucune allusion à l'affaire de Pic de La Mirandole, et ce n'est qu'à Lyon, où ils arrivaient dans les derniers jours du mois de décembre, qu'ils recevaient de Rome des brefs où il leur était enjoint de faire procéder à l'arrestation du comte.
1 . Sur ces différentes questions, voir L. Thuasne, Djem-Sultan, p. 184 et note 3.
2. Sigismondo dei Conti, Historiarum sui temporis lib. VII, p. 3 18; Polydore Vergile, Anglicarum hist. lib. XXVI, p. 582 (Bâle, iSSy, in-fol.). Sur Leonello Chieregato, lire la notice que lui a consacrée M. Simeone Ljubic, Dispacci di Liica de Tollentis vescovo di Sebenico e di Lionello Cheregato vescovo di Trait nun^i apostolici in Bovgogna e nelle Fiandve ;i478-i488), Zagabria, 1876, in-8°, pp. 9-1 1.
Ils quittaient Lyon le 3i dcccmbrc, après avoir prévenu le cardinal de Bourbon et le gouverneur de Dauphiné, le seigneur de Bresse, oncle du roi de France, de la décision du souverain Pontife, Ils poursuivaient ensuite leur voyage et faisaient leur entrée à Moulins, le 5 janvier suivant. Après avoir reçu l'hospitalité du duc Jean 1 1 de Bourbon, ils partaient le lendemain pour Paris, en passant par Nevers, Essonnes, et franchissaient les portes de Paris, le i6 janvier 1488 '. C'est après leur départ de Lyon que Pic, conjointement aux ordres reçus, était arrêté sur la même route qu'avaient suivie les nonces, à sept lieues de la ville, en Dauphiné, par le seigneur de Bresse, et incarcéré. Ce n'est que le 6 du même mois que Pic avait eu connaissance du bref du 5 août précédent, essendo io, comme il le dit lui-même, in cammino
I. Lettre des nonces au pape, Paris, 3 1 janvier 1488. Venise, Bibl.Marciana, lat. IX, 12g, fol. 2 v°. (Cf. infra, à l'Appendice V, i.) Nous avons expose, avec détail, le voyage et la réception à Paris des nonces dans notre volume Djem-Sultan, pp. i -3 et sqq.
di Fran:(a '. Fut-il appréhendé avant ou après que la communication de ce bref lui ait été faite, nous ne saurions le dire, et d'ailleurs la chose a peu d'intérêt en soi.
La nouvelle de cette arrestation parvenait bientôt à Paris, et l'ambassadeur du duc de Milan intercédait auprès du roi pour que le jeune comte fût relâché, faisant de sa personne un chaleureux éloge et le revendiquant comme sujet du duc Jean Galéas Marie Visconti. Il n'avait, disait-il, rien fait qui justifiât son arrestation, et il ne venait en France que pour saluer le roi et voir l'Université de Paris. Le roi avait accédé à la demande qui lui était adressée et avait fait délivrer à l'orateur milanais une lettre de relaxation \
1. Lettre de Pic à Laurent de Médicis, publiée par Berti, Rivista contetnporauea, Intovno a Giovanni Pico délia Àfirandola ; appendice seconda, doc i . p. 52.
2. Lettre des nonces au pape, 3i janvier 1488. Appendice V, i. — Giacomo Trotti, ambassadeur d'Esté à la cour de Milan, avait fait part à son maître de l'arrestation de Pic, en France, par une dépêche en date du 27 janvier 1488, dépêche publiée par Don Felice Ceretti dans le Giornale délia letteratiira italiana, t. XXII, pp. 375-376.
Cette intervention nominale de Jean Galéas Marie Visconti, mais, en fait, de Ludovic le More, n'a pas lieu d'étonner ; car on sait les rapports d'étroite amitié qui liaient le duc de Bari et le comte de La Mirandole et les obligations de toute sorte que ce dernier avait contractées envers lui, comme il le déclarait lui-même dans une lettre à Andréa Corneo d'Urbino, en date du I 5 octobre i486 '.
Instruits, à leur arrivée à Paris, de la décision gracieuse prise par le roi, les nonces avaient aussitôt avisé pour qu'elle n'eût point d'effet. Pour cela, ils firent rédiger des lettres patentes contenant les brefs relatifs à la condamnation de VApolo-
I. L'application aux études sérieuses, disait-il, est le fait des princes : « Hœc ego principis viri et existimavi semper, et nunc existimo. Sed hase ut vere, :ta severe dixerim : equidem principes istos cxcellentissimos, in primisque magnanimum Bari ducem Ludovicum ita colo et veneror, ut ex Italia; principibus neminem magis, illi me multum multis de causis debere intelligo, et nihil est tam grave, nihil tam arduum, quod (mihi si detur facultas) demerendi hominis causa facturus non sim. » Pici Opéra, Bâle, iSSj, fol. 66 v°, col. 2.
gie et à Farrestation de Pic et de ses complices, et les signifièrent « à toutes personnes, tant séculières qu'ecclésiastiques, sous peine des censures contenues tant dans ces mêmes lettres que dans le bref en forme de procès ». Ils obtenaient en même temps de Charles VIII une lettre pour le Seigneur de Bresse, à qui ils avaient démontré qu'il s'agissait d'un cas d'hérésie, afin que ce dernier, nonobstant l'ordre de libération précédemment accordé, maintînt Pic en état d'arrestation. De leur côté, ils écrivaient à Philippe de Bresse, au cardinal de Lyon et à son officiai, et envoyaient un courrier au premier pour l'édifier sur le cas de Pic, lui enjoignant de le tenir à la disposition du Saint-Siège, s'il était encore en son pouvoir, et, dans le cas contraire, de le faire rechercher afin de l'incarcérer à nouveau, ainsi que le spécifiaient les lettres patentes à lui adressées. Le courrier avait ordre de remettre ces lettres à la banque des Capponi, de Lyon, qui devaient les faire tenir à leur adresse cito etfideliier\
I . Lettre des nonces au pape, 3 1 janvier 1488, p. 7. Appendice ^', i.
Convaincus que le succès de ces mesures dépendait de la rapidité avec laquelle elles seraient appliquées, les nonces se disposaient à exécuter les ordres qu'ils recevaient de Rome, en saisissant aussitôt le roi et rUniversité de Paris de Taffairc de Pic, et ils écrivaient au pape : « Dimanche nous recommencerons avec le roi ; nous continuerons ensuite avec les autres, afin de prévenir le comte de La Mirandole, si par hasard il venait ici, ce que nous ne croyons pas '. »
Innocent VIII avait également fait écrire à Tévêque de Meaux, Jean II L'Huillier^, qu'il savait jouir d'un grand crédit auprès de rUniversité de Paris, afin qu'il prêtât son concours aux nonces. Aussi ces derniers n'avaient-ils pas cru devoir remettre à l'évêque un bref papal lui enjoignant de
I . Lettre des nonces au pape, 3 1 janvieri488, p. 7. Appendice V, i.
2. Sur Jean L'Huillier, voir le ms. 103 1 de la bibliothèque de l'Arsenal, Domtis et Societatis SorboniccC historia, pp. 164 et lyS, et Dom Toussaint du Plessis, Histoire de l'Eglise de Meaitx, Paris, i83i, 4° t. II, p. 263, document DXXXV.
comparoir en personne devant la Curie romaine. De peur d'un scandale de sa part, les nonces avaient préféré surseoir et attendre un second bref « spécialement, disaientils au Saint-Père, parce que ces censures et citations à comparoir en personne qui émanent de la Curie romaine, surtout contre les prélats, sont très mal vues ici, et nous sont reprochées lorsque nous parlons des abus qui régnent en ce royaume. »
Cette citation se rapportait à une scène des plus fâcheuses qui s'était passée, deux ans auparavant, à l'Université de Paris.
Le 8 mai i486, l'Université avait été convoquée pour entendre l'évêque de Meaux, qui demandait Justice d'une injure qui lui avait été faite la veille. A l'occasion de la réception solennelle, chez l'évêque de Paris, d'un docteur en théologie de l'ordre de Saint-Benoît, l'évêque de Meaux, qui était docteur en théologie, s'y était rendu, revêtu d'une chape à queue et fourrée, comme en portaient les docteurs : il avait pris place parmi ses collègues, au rang de sa promotion. A cette vue, le chancelier, Ambroise de Cambray, lui avait fait observer, en
termes pleins de déférence, que, contrairement aux usages reçus, il était entré dans la salle des séances suivi d'un serviteur qui portait la queue de sa chape et que celle-ci était chape cardinalice, non épiscopalc; en conséquence, il le priait en sa qualité de commissaire du Saint-Siège apostolique en ce lieu, de vouloir bien ne pas pénétrer dans la salle avec un costume qui ne convenait qu'à un cardinal. L'évêque de Meaux, prenant très mal les observations du chancelier, lui avait répondu par des injures graves. Peu après, comme l'évoque se retirait, suivi du serviteur qui portait sa queue, des gens de l'évêque de Paris intervinrent, qui se saisirent de ladite queue et la coupèrent. Très mortifié, l'évêque s'était retiré, non sans peine, disait-il, dans son logis; il avait porté plainte et il venait demander réparation de l'injure qu'il avait subie. L'outrage qui lui avait été fait, disait-il, devait être estimé à l'égal de celui qu'avaient subi l'abbé de Saint-Germain-des-Près, ou l'Université, par le meurtre de Mauregard, ou la pendaison de deux de ses suppôts, sur l'ordre du prévôt de Paris. Après
— Sodé nombreuses enquêtes et délibérations, l'affaire s'était arrangée ; mais l'évéque de Meaux, qui avait accusé à tort le chancelier Ambroise de Cambray de sa mésaventure et l'avait grandement offensé, avait reçu l'ordre de comparoir en personne à Rome '. Les nonces étaient d'avis que le pape retirât son bref. L'évéque de Paris avait, via facti, fait couper la queue de la chape de l'évéque de Meaux, disaient-ils; c'est donc affaire privée entre Jean L'Huillier et Louis de Beaumont; et ils concluaient que le fait, pour un évêque attaché à l'Université, d'avoir porté une chape à queue, n'était pas un acte si repréhensible qu'il justifiât sa citation en cours de Rome, « surtout si l'on considérait que cet évêque jouissait dans l'Université d'une certaine réputation et que, présentement, ils avaient besoin de lui dans l'affaire de Pic de la Mirandole ^ ».
1. L'affaire est rapportée tout au long, écrite de la main même de Robert Gaguin, dans le Mémorial de la Faculté de Droit de Paris (Archives, II), T. 2, fol. 143 v° et 144.
2. Lettre des nonces du 3i janvier 1488. Cf. infra, Appendice V, i. Dans le manuscrit 102 1 de la
Les lettres des nonces avaient eu Teffet désiré. Le comte de Bresse avait maintenu Pic en état d'arrestation et se préparait à le conduire à Paris. Le dimanche 27 janvier, les nonces obtenaient une audience du roi et lui présentaient un bref du pape relatif au cas d'hérésie relevé contre Pic de La Mi-
Bibl. (.le l'Arsenal, {Domiis et Societatis Sorboiiiccv liistoria), on lit sur Jean L'Huillier la notice suivante : « Decimus quintus Sorbona; provisor, Joannes L'Huillier. — Nobilis Parisiensis Guidonis L'Huillier Baillivi Melcdunensis tilius, Joannis Senatus Parisiensis advocati regii germanus, in domum Sorbonicam admissus anno i436, ex D. Delaulnoy. Doctor subinde, professor et provisor Sorbonicus evasit post Thomam de Corccllis circa annum i^ôj^"^.
« Decanus fuit Ecclesiœ Parisiensis et postea ex commendatione Régis Ludovic! XI cuius erat confessarius et major eleemosynarius, Episcopus Meldensis clectus anno 1483. Senonis, VII Augusti metropolita consecratus est. Synodum diœcesanum pro ecclesiastica disciplina congregavit. Basilicam suam plurimum decoravit. Clerum Ecclcsiœ suas cathedralis duobus choristis auxit. Obiit 2iascptembris anni i5oo; inhumatus in ingressu chori Ecclesiœ » p. lyS. Cf. également page 164, et passim.
randole. Après qu'il en eut pris connaissance, ils lui relatèrent les circonstances de son arrestation et lui exposèrent les moyens opportuns à employer « pour qu'un scandale quelconque ne s'élevât pas dans cet illustre royaume par le fait d'un seul homme ' ». Le roi les avait écoutés avec sa bienveillance accoutumée. L'entretien avait ensuite porté sur d'autres matières ". Le même jour, Chieregato et Florès devaient se rencontrer avec les membres de l'Université de Paris et de la Faculté de théologie pour s'entendre sur le cas de Pic; et comme ils le disaient dans leur lettre au pape, « nous n'omettrons rien ^ ».
Le lundi 28 janvier, ils se disposaient à se rendre à la Faculté de théologie convoquée à leur intention, lorsqu'ils reçurent du roi l'invitation de venir le trouver. Pour ne pas paraître faire peu de cas de la Faculté, le nonce Chieregato et le protonotaire Orioli se rendirent seuls auprès de