‹ Pic de la Mirandole en France (1485-1488)Chapitre 4 sur 47 · Tiraboschi, loc. cit · texte numérisé non relu

Tiraboschi, loc. cit

un nouvel Apollon, un dieu visible comme ceux des temps héroïques '.

C'est sans doute à Padoue que, tout en pétrarquisant, il se laissa entraîner au charme de la vie facile, dont deux de ses amis d'alors, Girolamo Ramusio, sorte de poète bohème, plein de talents et de vices, et Girolamo Donato, le futur ambassadeur à Rome, lui enseignaient les mystères. Mais, si l'on en croit les sonnets qui nous sont parvenus ', il avait déjà, dans ces temps d'égarement juvénile, de graves retours sur lui-même ; et ses amours passagères étaient comme ennoblies par l'élévation naturelle de ses sentiments. De beaux vers, presque sûrement composés dans ces années de Padoue, donnent quelque peu tort au jugement sévère porté par Gianfrancesco sur la

1. Cf. les poèmes d'ErcoIe Strozzi (éd. Simon de Colines, i53o, in-8", p. 20), et de Girolamo Ramusio (dans les Lusus in Venerem, publiés par Molini, Paris, 1791, in-8°, p. 90).

2. F. Ceretti, Sonetti inediti del conte Giovanni Pico délia Mirandola, 1894, in-S" ; et Léon Dorez, / Sonetti di Giov. P. d. 3/., dans la Nuova Rassegna de Rome, 2' année, n» 25 (3o juillet 1894}.

jeunesse de son oncle, et on y devine déjà le précoce philosophe, l'érudit mystique, qui allait bientôt se révéler dans ce brillant coureur d'Universités. Sur cette nature foncièrement sérieuse les circonstances pouvaient beaucoup. On ne tarda pas à le voir : elles firent à la fois de l'humaniste, en même temps qu'un savant, un théologien laïque et comme un Père de l'Église qui, resté dans le siècle, aurait voulu concilier ces deux puissances rivales et contradictoires.

Pic arriva à Florence vers la fin de 1483 ou le commencement de 1484 '. Il avait donc vingt ans lorsqu'il se fixa dans cette ville, où il devait passer une si grande partie de sa vie et composer ses œuvres principales. Florence était alors dans tout l'épanouissement de sa beauté artistique et littéraire ; c'était la

Florence de Laurent, Florence de Marsile, Qui goûtait le savoir comme une volupté '.

1. Domenico Eerti, Intorno a Giovanni Pico d. Af., p. 9, dans la Rivista contemporanea, t. XVI (iSSg).

2. P. de Nolhac, Paysages de France et d'Italie (Paris, 1894, in-S"), p. i36.

Laurent de Médicis, Mécène à la fois inielligent et enthousiaste, qui composait des vers distingués, tour à tour pleins de verve et de sentiment, avait alors complètement padifié cette république dont il était le bon tyrart, et, autant par politique que par goût, avait groupé autour de lui les hellénistes, les poètes, les philosophes, autrefois protégés par les Niccoli et par les Strozzi. Marsile Ficin, Landino, Leone Battista Albertiy Alamanno Rinuccini, les Acciajuoli faisaient avec lui de ces délicieuses promenades où les beautés du paysage florentin prêtaient leur cadre d'enchantement à des discussions dignes de l'ancienne Académie, fines sans frivolité, graves sans pédanterie. Un jour qu'Alberti, aux Camaldules, voulait s'excuser, essayait de ne pas parler, au pied levé, du sujet que ses amis lui proposaient, la vie contemplative et la vie active : « Voyons, Battista — lui disait Laurent de Médicis. — vous qui consentez avec une si généreuse facilité à tout ce que l'on vous demande, ne nous faites pas aujourd'hui de difficultés : cela sortirait de votre caractère et de vos habitudes. Et puis, l'endroit oùnous sommes

est si plaisant, l'heure du jour si agréable, et si fraîche la brise qui nous rafraîchit les oreilles! Tout vous convie, tout vous invite à parler, jusqu'à la caresse de l'eau qui court avec un doux murmure et les gazouillements des petits oiseaux qui se mêlent dans une harmonieuse variété '. » C'est du Platon, et il n'y a qu'une légère ombre à cette scène ravissante : les raffinés qui en sont les acteurs, ont la conscience, peut-être même le désir arrêté, d'imiter et de reproduire, jusque dans le décor, les leçons du philosophe antique.

Pic, dont l'œuvre (sauf quelques lettres) ne se ressent guère de l'influence de cet humanisme un peu amollissant, avait d'autres raisons encore de se fixer à Florence. Les Médicis avaient été en relations d'affaires avec son père et continuaient à l'être avec son frère aîné, Galeotto. Il se faisait, entre les maîtres de Florence et les seigneurs de La Mirandole, un incessant échange de lettres où se marchandaient les régiments d'infan-

I. Qiicestiones Camaldiilenses Christophori Landini (in-fol., s. d.), fol. a iv v'-a v.

terie et de cavalerie. Ensuite, on avait alors à Florence, plus que dans toute autre ville d'Italie, un franc parler, une liberté de pensée bien précieux pour qui rêvait une œuvre originale. Et puis, ily avait là Marsile Ficin, le grand-prêtre platonicien, qui s'égarait parfois et entraînait les autres dans les sentiers mystérieux et un peu suspects de l'alexandrinisme. A Florence encore, ville d'initiation décidément et de curiosité, régnait, depuis Giannozzo Manetti, comme une tradition orientaliste qui comportait la connaissance de l'hébreu et la mise en contact direct du critique avec les textes sacrés ' . La protection et l'amitié d'un Laurent de Médicis, l'enseignement d'un Ficin, la certitude de penser et d'écrire avec une liberté ailleurs inconnue, ce courant d'orientalisme qui avait survécu à Manetti, c'était plus qu'il n'en fallait pour attirer à Florence et y retenir Pic de La Mirandole. Ces amitiés et ces circonstances, en développant et

I. Vespasiano da Bisticci, Vite di uomini illustri del secolo xv, éd. Ludovico Frati (Bologne, 1893, in-8°), t. II, pp. 34 et 79.

en précisant les goûts philosophiques du jeune homme, lui marquèrent le but de sa vie. Elles suffisent à expliquer toute son œuvre, si l'on y ajoute, cependant, l'éducation maternelle, les incidents des thèses et la poursuite de V Apologie, et, enfin, les conseils et la direction spirituelle de Savonarole.

Une fois fixé à Florence, Pic est quelque temps indécis. Il n'était pas encore guéri de la puissante séduction exercée sur lui par l'amour, profond en tout Italien, de la beauté formelle, cet amour qui trouvait alors son expression littéraire si parfaite dans les leçons et les écrits d'un Ange Politien. Pic s'engagera-t-il à la suite de Politien ', ou à la suite de Ficin? Il est sûr qu'il hésita. S'il trouvait des charmes à la pureté morale de Platon et de Ficin, il en trouvait aussi à la merveilleuse élégance de Politien, qui savait faire passer dans ses écrits latins et dans ses

I. Cf. la lettre qu'il adresse à Politien et qui porte la date de la Mirandole, i5 juillet 1481 (lettre i5 des éditions). Cette date ne se trouve que dans le Laurentiano-Gaddianus, LXXXX, Sy, fol. 66 v°.

essais toscans la grâce sobre et précise de l'hellénisme. Les « lettres d'or » [epistolœ aiireœ, comme on les appelait au xvie siècle) datées de ce temps reflètent vivement cet état d'esprit. C'est alors que, soucieux de se faire une place incontestée dans le cercle des littérateurs médicéens, il écrivait, le i5 juillet 1484, cette longue lettre à Lorenzo, où il lui donne le pas, comme poète, sur Pétrarque et sur Dante'. Y eut-il là quelque flatterie ? Sans aucun doute, mais excusée déjà par le désir de reconnaître, en ce témoignage public, l'accueil qui lui avait été fait dès son arrivée dans sa ville d'adoption. Si l'on veut qu'il soit coupable, il n'aurait guère eu que le tort d'avoir partagé l'opinion, qui nous étonne et nous choque, de ses plus savants contemporains ^ Il a d'ailleurs cet avantage sur presque tous, que s'il se permet de critiquer les poèmes de Dante et de Pétrarque, il en donne longue-

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