I. Lettre
de son enfance d'un siècle. Plus heureux que dans ses sonnets, Pic de La Mirandole a pris à ce moment pleine possession de La plus noble partie de Théritage de Pétrarque, et il l'enrichit, d'un seul coup, de toutes les acquisitions lentement et obscurément accumulées par les générations depuis la mort du poète d'Arezzo '. Sans souci des préjugés nouveaux, il prend hardiment la défense de ces « philosophes barbares », qui, malgré leurs défauts, ont maintenu, à travers le moyen âge, les traditions scientifiques de l'antiquité et l'application de la pensée humaine aux problèmes physiques et métaphysiques. « Il y a six ans ^, — dit-il, — que je les étudie avec assiduité, et, à t'en croire, Ermolao, j'aurais perdu avec saint Thomas, avec Jean Scot, avec Albert le Grand, avecAverroës, mes meilleures années et tant de veilles que j'aurais pu employer à
I. Cf. P. de Nolhac, Pétrarque et rhumanisme (Paris, 1892, in-S"), pp. 11 et suiv.
I. Pic semble exagérer un peu. Cf. la lettre i5, à Politien, i5 juillet 1481, et la lettre i, à Gianfrancesco, i5 mai 1482 : il n'y parle pas encore bien nettement de ses études scolastiques.
me faire peut-être un nom dans les bonnes lettres ! » Et avec des précautions délicates et une petite mise en scène exquise, il donne la parole à un de ces barbares, un des moins barbares, dit-il, pour plaider sa cause : « Nous avons vécu dans la gloire, Ermolao, et nous vivrons dans l'avenir, non dans les écoles des grammairiens, mais dans les assemblées des philosophes, dans les réunions des sages, où Ton n'institue pas de puériles discussions sur la mère d'Andromaque, sur les fils de Niobé et sur d'autres fadaises du même genre, mais sur les raisons des choses divines et humaines. A méditer, à creuser et à résoudre ces grands problèmes, nous avons mis tant de finesse, d'acuité et d'âpreté d'esprit que nous en pouvons peut-être paraître quelquefois trop tourmentés et trop tristes, si tant est qu'on puisse être triste et plus curieux que de raison dans la recherche de la vérité. » C'est un coup droit porté aux frivolités et aux excès de l'humanisme. Pic sent qu'il a trouvé le défaut de la cuirasse ; il appuie : « C'est une belle chose et, nous l'avouons, une chose charmante et délicieuse que l'élo-
quence; mais elle n'est ni belle ni décente chez un philosophe. La grâce de la démarche, l'élégance du geste, le jeu de la physionomie nous font applaudir des deux mains un danseur ou un acteur; qui les applaudirait chez Caton? Une jeune fille jolie qui babille gentiment, on en fait Téloge, on a un désir fou de l'embrasser : on n'aurait qu'un blâme sévère pour une mère de famille qui ferait comme elle. Ce n'est donc pas nous qui sommes ineptes, mais bien ceux qui célèbrent les Bacchanales au pied de la statue de Vesta, ceux qui déshonorent par des babioles et des hochets la gravité de la philosophie. » D'ailleurs, convient-il de rendre la philosophie accessible à tout le monde? Non ; il ne faut pas que le vulgaire y comprenne rien, il faut la soustraire à son jugement. « Et voulez-vous que je vous retrace comme une image de notre langage ? C'est absolument la même que celle des Silènes de notre Alcibiade. C'étaient des figures au visage hérissé, affreux, méprisable; mais l'intérieur en était rempli de gemmes, d'objets rares et précieux. De même, en ne regardant que l'extérieur de
notre doctrine, on voit une bête affreuse ; en plongeant les regards au dedans, on y reconnaît la divinité '. » Cependant, malgré l'ardeur de cette discussion, où il dit encore « qu'il préfère l'or pur frappé au coin des Teutons à l'or faux frappé au coin romain * », on s'aperçoit que Pic n'a pas encore renoncé à l'humanisme, qu'il ne renia jamais entièrement; à la fin de sa lettre, il donne la parole à un défenseur de la thèse contraire, qui produit aussi de fort bonnes raisons.
Malgré ces indécisions bien naturelles chez un aussi jeune homme, il entre de plus en plus avant dans la voie dont il ne se détournera plus guère que dans de rares circonstances. Dès 1482, pendant un séjour à Ferrare, il trouvait de nobles paroles pour conseiller à son neveu , Gianfrancesco, l'étude des saints livres \ On sait d'autre
1. On se souvient que Rabelais a repris cette comparaison platonicienne dans le Prologue de Gargantua.
2. Cette phrase ne dut guère plaire aux théologiens de la cour romaine : ils s'en vengèrent amplement.