M""^ SCARON, NINON
Quoique mon airivée imprévue ait d'clrange, Elle vous surprend moins qu'elle ne vous dérange. Allons, convenez-en franchement.
M"'« SCARON
Et pourquoi?
D'une personne aimable, — et vous l'êtes pour moi, Ooyez que la présence à toute heure m'agrée.
MNON.
Ah ! tenez, faites trêve à voire simagrée.
Vous attendez quelqu'un ; niez-le doirc un peu.
M™« SCAnON.
Le nier! non, je suis franche et j'abats mon jeu; J'attends ce soir monsieur de Villarceaux. Ensuite?
NINON
Ensuite? Voilà donc ces dragons de conduite
Que Ton cite partout comme des parangons,
Et de qui la vertu ne sort jamais des gonds.
Après cela, croyez à leurs airs de vestale!
Dès le premier assaut leur sagesse détale;
Elles quittent alors leurs semblants patelins
Pour jeter leurs bonnets par-desstis les moulins,
Sans même demander que d'abor-d on leur rende
Quelques soins de rigueur, et leur crainte est si grande
De voir leur échapper un amour vagabond,
Qu'elles prennent soudain la balle au premier bond.
M""= SCARON
Que voulez-vous, Ninon? je ne suis pas coquello. Et j'y vais, comme on dit, à la bonne franquette. A quoi sert de tenir un amant en suspens, Et de se faire un jeu cruel à ses dépens? Lorsqu'on croit son amour sincère et véritable, Ne peut-on tout d'abord se montrer cbaritable, Et, céder pour céder, n'est-il pas plus humain De se rendre plutôt aujourd'hui que demain? Je sais bien que suivant la méthode ordinaire, Toute liaison veut un long préliminaire ; On se sert d'un amant comme on fait d'un hochet Qu'on quitte et qu'on reprend après un ricochet ; Il nous fuit, on l'appelle; il revient, on le laisse; Bref, on a toujours soin de le tenir en laisse Par un fil bien léger, mais savamment tordu ; Et s'il arrive un jour que ce fil trop tendu Se rompe tout à coup, sous le poids qu'il endure, On trouve le moyen d'y mettre une soudure. Ah! certes, c'est un art merveilleux, un grand art De ne céder jamais ni trop lof, ni trop tard. De ravir par un mot un amant en extase. De le désespérer par une seule phrase.
Et, môme sans parler, par un geste, un coup-d'œii. De porter dans son âme ou la joie ou le deuil. Mais pour le retenir dans cette incertitude,
Jl faut beaucoup d'esprit et sui'Ioul d'habitude.
L'une aussi bien que l'autre, hélas ! me fait défaut ; C'est pourquoi je me rends dès le premier assaut. La chose, en fin de compte, est toute naturelle, Et je ne sais pourquoi vous me cherchez querelle.
Vous possédez au moins dans la perfection L'arl de bien colorer une défection, Et de belles raisons vous nèles point avare. Mais vous vous liàlez trop do sonner la fanfare. Et je crois, s'il me plait de troubler ce beau feu. Que vous en pourrez bien rabattre quelque peu.
M""^ SCARON
Vous perdriez vos soins en tentant cette épreuve, Et je vais d'un seul mot vous en donner la preuve Pour ne point me laisser de crainte dans l'esprit, Villarceaux envers moi s'engage par écrit. Jugez après cela si je suis trop crédule
NINON
Nullement; un amour garanti par cédule!
Et cet acte autbenliquc est en votre pouvoir?
M"» SCARON
Non pas.
NINON
Ah!
M"'« SCARON
Mais il doit me l'apporter ce soir.
NINON
Combien je donnerais pour voir un tel spectacle.
M™* SCARON
Si vous le désirez, je n'y mets point d'obstacle. Et je vous fournirai moi-même le moyen. D'assister en secret à (ont notre entretien.
NINON
On ne saurait pousser plus loin la complaisance; Mais j'ai peur de vous trop gêner par ma présence.
— iG —
M""^ SCAROX.
Au conliaire; je veux monfrer qu'en pareil cas Je ne crains nullement Ii' bi'iiit et lo fracas; Car si l'une de nous s'expose à la satire, Dès à présent, Ninon, je puis vous le prédire Avec toute franchise et tonte loyauté, Les rieurs ne seront pas de votre côté.
NIXOX.
Ail! vous capitulez déjà.
M""^ SCAROX.
Le ciel m'en garde !
Mais songez aux brocards.
NIXON.
Bon! cela me regarde.
Où ni'allez-vous placer pour jouir du tableau? Dans ce cabinet?
M'"'' SCAROX.
Non! derrière ce rideau.
Comme pour découvrir de noires perfidies, Tous les gens à soupçons font... dans les comédies.
xixox.
A merveille.
M"« SCAROX.
J'entends des pas dans l'escalier ; Cachez-vous.
NIXOX, à part.
Son sang-froid est vraiment singulier.
'Elle se cache derrière le rideau :
scÈXE m.
VILLARCEALX, M"" SCAIIUN, MNON. .,-
M""* SCARON
Soyez le bienvenu.
VILLARCEALX.
Madame
M""' SCARON
A ne rien feindre.
Marquis, il me serait malaisé de vous |)eindre, Et vous-même à coup sûr ne pouvez sujjposer Quelle joie en ces lieux votre abord va causer.
VILLARCEALX.
Ah! madame , combien un tel aveu me touche, El que ces mois sont doux sortant de votre bouche.
M"'" SCARON
Avez-vous eu le soin d'apporter ce papier. Ce sonnet que pour moi vous deviez copier?
VILLARCEALX.
Le voici.
M*"" SCARON
Bien. Je vais le relire à voix liante, Et nous corrigerons s'il reste quelque faute.
C'est de la défiance envers moi?
M""^ SCARON
Vraiment non ;
Mais envers moi. a part. Ninon écoute.
Elle lit.
Sous le coiiverl d'une feinte tendresse, Une coquette insigne avait, hélas!
Surpris mon cœur par ruse et par adresse Et le tenait prisonnier dans ses lacs.
C'est Ninon
Dont il s'agit?