LIVRE
— Le microscope est à moi ! pensait Charney. Mais comment ai-je pu mériter la bienveillance de cet honnête étranger ? Et voyant alors Ludovic traverser la cour : Celui-ci de même a gagné mon estime. Sous son écorce de geôlier bat un noble cœur ; j'en suis sûr Il est donc des hommes bons et sensibles ; mais oi viennent-ils se réfugier !
Et il lui sembla entendre une voix lui répondre : C'est parce que le malheur vous a appris à comprendre un bienfait, que les hommes vous paraissent moins dignes de vos mépris. Q,u'ont donc fait ces deux hommes ? L'un a arrosé votre plante à votre insu, l'autre vous a procuré les moyens de la mieux connaître et de l'analyser.
— Oh ! se disait Charney, le cœur ne s'y trompe pas ; il y a eu de leur part générosité vraie.
— Oui, reprenait la voix ; mais c'est par ce que cette générosité s'est exercée envers vous, que vous leur rendez justice. Si Picciola n'était pas née, de ces deux hommes, l'un serait peut-être encore à vous yeux un vieillard imbécile, livré à des occupations dégradantes; l'autre, un être grossier, d'une avarice lâche et sordide! Dans totre monde d'autrefois, aviez-vous aimé quelque chose, monsieur le comte? non; votre cœur était livré à l'isolement comme votre pensée. Ici, c'est parce que vous aimez Picciola, que ces deux hommes vous ont aimé ; c'est par elle qu'ils sont venus à vous !
Et Charney regarde tour à tour sa plante et son précieux microscope — Napoléon, empereur des Français, roi d'Italie ! — Cette terrible formule, dont il n'a fallu qu( la moitié autrefois pour faire de ni un conspi-
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rateur forcené, se présente à peine à son esprit en c< moment.
Que lui importent à lui les triomphes du nouvel élu de la nation, et les libertés de l'Europe ! Un insecte qui bourdonne menaçant autour de ses fleurs lui cause plus d'angoisses et de soucis que tous les envahissemens du nouvel empire !
Il a repris ses travaux : arme de sa loupe, désormais sa propriété, il a réitéré ses observations, il a étendu le champ de ses découvertes, et, de plus en plus, l'enthousiasme le gagne. Il faut le dire, cependant, inexpérimenté dans l'analyse, privé des notions premières et d'instrumens assez puissans, parfois à son insu, l'esprit de système et de paradoxe vient se mêler à son esprit d'examen. C'est ainsi qu'il inventa mille théories sur la circulation de la sève, sur les moyens qu'elle emploie pour monter, pour s'étendre, pour se transformer, sans se douter de son double courant; sur les colorations diverses de la plante, ainsi que sur la source des difierens arômes de la tige, des feuilles et des fleurs; sur la gomme et les résines distillées par les végétaux; sur la cire et le miel qu'en retirent les abeilles. Il trouvait d'abord réponse à tout ; mais les systèmes du lendemain venaient détruire ceux de la veille, et luimême se plaisait dans son impuissance, puisqu'elle le
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forçait d'exercer toutes les facultés de son esprit et de son imagination, et ne lui laissait pas prévoir un ternie à ces attrayantes occupations.
Un jour de triomphe allait naître pour lui, j«iur glorieux, où il pourrait inscrire la plus importante de 638 observations !
II avait autrefois entendu, mais en n'y prêtant qu'une moqueuse attention, raconter les amours des fleurs, cette ingénieuse et sublime découverte de Linnée, et ces hymens nombreux accomplis dans une corolle, à Vombre des pétales. Aidé de son microscope, il se livre bientôt tout entier à cette nouvelle série d'études : il épie, il patiente ; il pénètre enfin dans les mystères de ce lit nuptial ! Sous ses yeux, un mouvement de vie et d'amour se manifeste dans toutes les parties de la fleur ; par une double attraction, le pistil et les étamines, rapprochés l'un de l'autre, semblent un instant ressentir l'animation des êtres aimans et pensans ! Atterré, confondu, Charney doute s'il veille ; sa tête ne peut contenir l'ardente admiration dont il est pénétré. Par l'analogie, remontant de la plante aux animaux, il embrasse l'échelle de la création tout entière dans son harmonie, dans son immensité ! Il doute si le secret de l'univers n'est pas en sa possession ! ses yeux se troublent, l'instrument s'échappe de ses mains ; le philosophe anéant' tombe sur son siège rustique, croise les bras, puis, après une longue méditation, s'adressant à sa plante :
— Picciola, lui dit-il, autrefois j'avais la terre à parcourir, j'avais de nombreux amis, j'étais entouré de Bavans de toute espèce ; eh bien ! jamais aucun de ces savans ne m'en a appris autant que toi ; pas un de me»
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amis, ou plutôt des hommes qui usurpaient ce titre, ne m'a rendu les bons offices que j'ai rejus de toi seule; et dans ce terrain circonscrit où tu végètes misérablement entre deux pavés, marchant cà et là, autour de toi, sans te perdre de l'œil, j'ai plus pensé, plus senti, plus observé que dans mes longues courses à travers l'Europe! Quel était mon aveuglement! lorsque tu t'offris à moi si faible, si pâle, si languissante, je n'attendis rien de ta venue, et c'est une Compagne qui m'arrivait, un Livre qui s'ouvrait devant moi, un Monde qui se révélait à mes yeux ! Cette Compagne, elle adoucit mes ennuis et les fit disparaître; elle me rattacha à cette existence qu'elle devait me conserver : elle m'apprit à connaître les hommes, et me réconcilia avec eux ! Ce Livre, il me fit prendre en pitié tous les autres; il me convainquit de mon ignorance et rabaissa mon orgueil. 11 me força de comprendre que la science, comme la vertu, ne s'acquiert que par l'humilité, qu'il faut descendre pour s'élever ; que le premier échelon de cette échelle immense dont nous croyons dépasser le faîte est enfoui sous le sol, et que c'est par lui qu'il faut commencer ! C'est le livre de lumière, peut-être ! î^crit en caractères vivans, dans une langue mystérieuse encore pour moi, il m'offrit à deviner ces énigmes sublimes, dont chaque mot est une consolation! Ce Monde, c'est celui de la pensée, je n'en saurais plus douter ; c'est la création intelligente, c'est le résumé, le critérium du monde éternel et céleste ; la révélation de cette immense loi d'amour, qui régit l'univers, qui fait graviter les atomes et les soleils, qui enchaîne d'un même lien depuis la plante jusqu'aux astres, depuis l'insecte, qui fouille la terre,
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iusqa'à l'homme qui relève son front vers le ciel pour y trouver... son auteur, sans doute !
Charney, violemment agité, se promena alors à grands pas dans sa cour ; les pensées succédaient aux pensées dans sa tête, une lutte s'engageait dans son cœur; puis il revint vers Picciola, la" contempla avec attendrissement, jeta un regard rapide plus haut, et murmura ces paroles :
— Mon Dieu ! mon Dieu ! trop de fausse science a obscurci ma raison, trop de sophismes ont endurci mon cerveau pour que vous y pénétriez si vite. Je ne puis vous entendre encore, mais je. vous appelle ; je ne puis vous voir, mais je vous cherche !
Rentré dans sa chambre, il lut sur la muraille.
Dieu n'est qu'un mot.
Il ajouta :
Ce inot ne serait-il pas celui de la grande énigme de tunivers ?
Il y avait là encore l'expression du doute ; mais douter, pour cet esprit superbe, n'était-ce pas déjà s'avouer à moitié vaincu, frapper d'anathème sa première négation, et rebrousser chemin sur sa fausse route 1 Maintenant, ce n'est plus sur lui seul que s'appuie le philosophe ébranlé; il n'a plus seulement foi que dans sa force et dans sa raison, et se livrant à ses émotions inconnues, auxquelles il trouve un charme si doux, c'est à Picciola qu'il demande une croyance, un Dieu, un appui, et de nouveau il Tinter roge avec ferveur, afin de dissiper ce reste d'obscurité qui l'environne.
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Ainsi s'écoulaient ses journées ; et après des lieurea consacrées entières à l'étude et à l'analyse, las de sea travaux et songeant à s'en distraire par d'agréables Dasse-temps, il quittait Picciola plante pour Picciola eune fille. Lorsque déjà les parfums de ses fleurs «rnvaient à lui en abondantes effluves, lorsque sa tête •'appesantissait, que ses yeux évitaient l'éclat du jour:
— Ce soir, il y aura fête chez Picciola, se disait-il.
En effet, livré à ses rêveries, il ne tardait pas à tomoer dans ce demi-sommeil peuplé de songes, qu'une lueur de raison instinctive savait diriger encore.
Oh ! ne serait-ce pas là une des jouissances les plus enivrantes, réservées à l'homme, que de pouvoir donner l'impulsion à ses rêves, et vivre de cette autre vie oij les événemens se pressent avec tant de rapidité, où les siècles ne nous coûtent qu'une heure d'existence, où un reflet magique semble colorer tous les acteurs du drame qui se joue, où les émotions seules sont réelles ? Là, le positif de toutes choses s'efface, pour ne laisser que leur essence pure. Le voulez-vous ? d'harmonieux concerts vont se faire entendre, et vous n'aurez pas à subir le râlement de l'accord, la figure contractée des musiciens, les formes bizarres et disgracieuses des instrumens ; c'est la vie des âmes, c'est le plaisir sans regrets, c'est l'arc-en-ciel sans l'orage !
Charney s'abandonnait à ces illusions. Fidèle à la douce image de Picciola, c'est elle qu'il appelait, c'es* elle qui se montrait à lui la première, toujours sous les