LIVRE H
en devenant l'agent d'un ordre impitoyable. Si par là i) s'attire la haine: eh bien! tant mieux! son devoir lui sera plus facile. 11 faut la guerre entre la victime et le bourreau, entre le captif et le geôlier !
Quand vint l'heure du dîner du prisonnier, Ludovic vit Charney debout devant sa plante, dans une profonde et cruelle contemplation. Il se garda bien di; se présenter gaiement comme autrefois, en saluant sa filleule des titres caressans de Giovanttta, de FancinlMa, ou en s'informant des nouvelles de Monsimr et de 3Iadanic ; il traversa la cour d'un pas rapide, affectant de croire Charney dans sa chambre et de lui porter ses provisions en tout hâte. Mais, à un mouvement qu'il fit, leurs yeux se rencontrèrent, et Ludovic s'arrêta surpris, en voyant le changement survenu en si peu de jours dans les traits du prisonnier. L'impatience et l'attente avaient sillonné son front de larges rides; ses lèvres et son teint décolorés, ses joues maigries lui imprimaient un caractère d'abattement (lue faisait ressortir encore le désordre de sa barbe et de ses cheveux. Malgré lui, Ludovic resta quelifue temps immobile pendant cet e.xamen, et tout-à-coup, se rappelant sans doute ses grandes résolutions, il reporta son regard de l'homme à la plante, cligna de l'œil ironiquement, haussa l'épaule avec un geste moqueur, sirila un air, et il se disposait à reprendre route, quand d'une voix dolente, mais expressive :
— Que vous ai-je donc fait, Ludovic ? lui dit Charney
— A moi ?... à moi ?... rien, répondit le geôlier, troublé de ce ton de reproche, et plus ému qu'il ne le voulait paraître.
' — Eh bien ! reprit le comte en s'avançant vers lui et
B*emparant Vivement de sa main, sauvons-la! il en est temps encore, et j'ai trouvé un moyen. Oui !... le commandant ne peut s'en alarmer. Il l'ignorera même. Procurez-moi de la terre, une caisse... nous enlèverons les pavés, mais pour un instant seulement... Qui le saura? nous transplanterons...
— Ta, ta, ta, fit Ludovic en retirant brusquement sa main : au diable la fleur ! Elle nous a fait assez de mal à tous. A commencer par vous, qui allez retomber malade. Faites-vous-en de la tisane ; elle n'est plus bonne qu'à ça!...
Charney lui lança un regard d'indignation et de mépris.
— S'il ne s'agissait que de vous encore, poursuivit Ludovic; c'est votre affaire, à la bonne heure! mais ce pauvre homme, vous l'aurez privé de sa fille... il ne la verra plus, et c'est à vous qu'il le doit.
— Sa fille ! comment ?... s'écria le comte, ouvrant des yeux terrifiés.
— Oui, c'est ça, comment! — continua l'autre eu posant à terre son panier de provisions, se croisant les bras et prenant l'attitude d'un homme qui s'apprête à gourmander vertement: — On fouette les chevaux, et on ne veut pas que la voiture roule ; on lance le stylet, et on s'étonne de la blessure ! Trondédious ! o chc frascheria ! Vous avez voulu écrire à l'empereur; vous avez écrit ; c'e--t bien. C'est contre l'ordre du commandant; il vous punira comme il l'entendra; rien de plus juste. Mais il vous fallait un messager pour porter votre lettre, puisque vous ne pouviez la porter vous* même. Ce messager, ce fut la Giovanna
— Quoi! cette jeune fille... c'est elle!...
- Faites réto'^né. Pensiez-vons donc que votre