LIVRE II
Au bas de la tige, vers les derniers rameaux, là où la sève continuait de monter, une petite fleur venait de s'entr'ouvrir brillante et nuancée. Déjà les autres pendaient abattues sur leurs pédoncules brisés. Seule elle avait vie encore, seule elle n'était point froissée, comprimée, étouffée, entre les mains larges et rudes du geôlier. Sa corolle, à peine voilée de quelques feuilles, s'épanouissait, tournée vers Charney. Il en crut sentir les parfums, et, les paupières humides de larmes, il la vit scintiller, grandir, disparaître et se remontrer.
L'homme et la plante échangeaient un dernier regard d'adieu.
Si, en ce moment où tant de passions et d'intérêts s'agitaient autour d'un faible végétal, des hommes étaient apparus soudain dans cette cour de prison, où le ciel ne jetait alors que des teintes sombres et blafardes, au tableau qui aurait frappé leur vue, à l'aspect de ces gens de justice, revêtus de leurs écharpes tricolores, de ce chef militaire dictant ses ordres impitoyables, n'auraient-ils pas cru assister à quelque exécution secrète et sanglante, où Ludovic jouait le rôle du bourreau, et Charney celui du criminel à qui l'on vient de lire sa sentence? Oui, n'est-il pas vrai? Eh bien ! ces hommes, ils viendront! ils viennent! les voilà!
L'un, c'est un aide de camp du général Menou ; l'autre, un page de l'impératrice. La poussière qui les couvre dit assez qu'ils ont fait bonne diligence pour arriver.
Il était temps !
Au bruit qui signale leur entrée, Ludovic lâche Picciola, relève la tête, et Charney et lui se regardent, pâles tous les deux!
L'aide de camp remit au colonel Morand un ordre du gouverneur de Turin ; le colonel en prit connaissance, parut saisi d'un mouvement d'hésitation, fit deux tours dans le préau en agitant sa canne, compara le message "'l'il venait de recevoir avec celui qu'il avait reçu '
veille; puis enfin, après avoir, à plusieurs reprises, {au monter et descendre ses sourcils en témoignage de grande étonnement, il affecta un air semi-courtois, se rapprocha de Charney, et déposa gracieusement entre ses mains la lettre du général.
Le prisonnier lut à haute voix ce qui suit : " Sa majesté l'empereur et roi vient de me transmettre l'ordre, monsieur le commandant, de vous faire savoir qu'il consent enfin à la demande du sieur Charney, relative à la plante qui croît parmi les pavés de sa prison. Ceux qui la gênent seront enlevés. Je vous charge de veiller à l'exécution du présent ordre, et de vous entendre à ce sujet avec le sieur Charney."
— Vive l'empereur ! cria Ludovic.
— Vive l'empereur ! murmura tine autre voix qui semblait sortir de la muraille.
Pendant cette lecture, le commandant s'appuyait de la hanche sur sa canne, pour se donner un maintien ; les deux hommes en écharpe, ne pouvant encore trouver le mot de tout ceci, semblaient confondus, et cherchaient en eux-mêmes par quels moyens ils rattacheraient ces événemens à la conspiration rêvée par eux , l'aide de camp et le page se demandaient pourquoi on les avait fait venir si vite. Enfin, ce dernier s'adre.ssant à Charney :
— Il y a une apostille de l'impératrice, lui dit-il. Et Charney lut sur la marge :
•' Je recommande M. de Charney aux bons soins de M. le colonel Morand. Je lui serai particulièrement reconnaissante de ce qu'il voudra bien faire pour adoucir la position de son prisonnier,
" Signé Joséphine."
— Vive l'impératrice! cria Ludovic.
Charney baisa la signature, et tint quelques instana le message sur ses yeux