‹ Picciola (volume 3)Chapitre 62 sur 65 · LIVRE III · texte numérisé non relu

LIVRE III

'a douleur sans lui réserver une récompense ! Q,u'auait-il doi.«^ voulu en nous créant? Si nous devions, ces ce monde, recevoir le prix dû à nos vertus ou à nos forfaits, toutes les prospérités seraient honorables, et un coup de foudre serait une mort infamante !

Charney restait frappé de surprise en entendant cet homme si simple arriver tout-à-coup à l'éloquence par la conviction ; il suivait son regard, il admirait sa noble figure, sur laquelle éclataient toutes les splendeurs de Pâme religieuse, et, malgré lui, il se sentait ému et pénétré.

— Mais, murmura-t-il, pourquoi Dieu ne nous a-t-il pas donné la certitude de notre éternité 1

— L'a-t-il voulu? le devait-il vouloir? répliqua le saint vieillard, en se levant avec majesté et posant affectueusement la main sur l'épaule de son compagnon. — Le doute peut-être nous était nécessaire pour abaisser l'orgueil de notre raison. Que serait la vertu, si son prix était certain d'avance ? Que deviendrait le libre arbitre? La pensée de l'homme est immense et non infinie; elle est à la fois grande et restreinte. Elle est grande, pour lui faire comprendre sa dignité et le mettre à même de monter jusqu'à Dieu par la contemplation de ses œuvres; elle est restreinte, pour qu'il sente sa dépendance de ce même Dieu. L'homme ici-bas ne doit qu'entrevoir : la foi fait le reste ! — Mon Dieu ! mon Dieu ! s'écria Girhardi, croisant les mains avec ferveur et portant vers le ciel ses yeux humides de IcU-mes, donne-moi donc ta force pour relever entièrement cet homme abattu et qui veut marcher vers toi ! Prête-moi ton secours pour faire reprendre l'essur à cette âme immortelle qui s'ignore elle-même ! Que mes paroles soient persuasives, puisque mon cœur est convaincu ! Mais ici que fait l'avocat à la cause, quand la nature e itière apporte son témoignage unanime''

En a-t-il même tant fallu? Une fleur, un insecte^ suffisent pour proclamer ta toute-puissance, et révéler à l'homme sa destinée future. Eh bien ! que cette plante que voilà achève son ouvrage ! n'est-elle pas, mon Dieu ! comme toutes tes créatures, éclairée par ton soleil, et fécondée par le souffle émané de toi ?

Le vieillard, alors sembla s'oublier dans une extase silencieuse; sans doute il priait en lui-même; et, lorsqu'il se retourna vers son compagnon, il le trouva les deux mains appuyées sur le dossier du banc rustique ; son front était courbé, et ses traits gardaient encore le caractère d'un saint recueillement.

Dans le cœur purifié de Charney, le sang coulait plus calme ; dans sa tête agrandie, les pensées se succédaient plus douces, plus consolantes, plus affectueuses. Ainsi que le sage Piémontais, il sentait un besoin vague de donner à son âme une expansion de tendresse. Il rêvait alors avec délice aux êtres que, par un lien de reconnaissance ou d'amitié, il pouvait rattacher à lui. Parmi ceux-ci, Joséphine, Girhardi et Ludovic s'offraient d'abord pour peupler son monde céleste ; puis comme deux ombres de femmes se dessinaient aux extrémités de cet arc-en-ciel d'amour, venu après l'orage : ainsi qu'on voit, dans des tableaux d'église, deux séraphins, la tête inclinée, la robe flottante, les ailes à demi déployées, marquer les limites d'un Eden.

L'une de ces ombres, c'était la fée de ses rêves, la Picciola jeune fille, cette fraîche image née des parfums

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de sa fleur ; l'autre, l'auge de sa prison, sa seconde providence, Teresa Girliardi.

Par une opposition bizarre, la première, qui n'existait pour lui que comme idéalité, s'offrait seule cependant à son souvenir, sous des formes fixes, distinctes, arrêtées. Il voyait se contracter légèrement son front, son œil briller, sa bouche sourire. Telle elle lui était apparue dans un songe, telle il la retrouvait toujours, duant à Teresa, n'ayant jamais arrêté son regard sur elle, ou du moins croyant ne l'avoir aperçue qu'à travers une illusion, sous quels traits pouvait-il se la représenter 1 Le séraphin avait la face voilée ; et, si Charney voulait forcément soulever ce voile, c'était encore la figure de Picciola qui saillissait devant lui, de Picciola se multipliant tout-à-coup, quoi qu'il en ait, pour recevoir cet hommage du cœur, destiné à sa rivale.

Un matin, le prisonnier, tout éveillé, se crut entièrement en proie à cette singulière hallucination.

Le jour naissait. Déjà debout, il pensait à Girhardi, Ce dernier pressentant sa délivrance prochaine, ses adieux du soir s'étaient manifestés par de si touchantes expressions de regrets, que le comte n'en avait pu dormir de la nuit, tant l'idée de cette séparation le troublait lui-même. Après avoir quelque temps marché dans sa chambre, ses yeux se portaient machinalement vers le banc des conférences, oij, la veille encore, il s'était entretenu de la fille avec le père, quand, dans la cour de la prison, sur ce même banc, à travers un de ces brouillards grisâtres de l'automne, il vit tout-à-coup une jeune femme assise. Elle était seule, et, dans une attitude attentionnée, paraissait en contemplation devant la plante.

Aussitôt Charney pensa j, Teresa, à son arrivée,

— C'est elle ! se dit-il ; et je vais la voir un instant, pour ne plus la voir jamais! et mon vieux compagnon la suivra'

Comme il disait, la jeune femme tourna la tête de son côté ; et la figure qu'il aperçut alors, ce fut de nouveau, et encore, et toujours, celle de Picciola!

Stupéfait, il passa sa main sur son front, sur ses veux, toucha ses vêtemens, les froids barreaux de sa tenêtre, pour bien s'assurer que, cette fois, ce n'était point un songe.

La jeune femme se leva, fit quelques pas vers lui, et, souriante, confuse, le salua d'un geste timide. Charney ne répondit ni à ce geste ni à ce sourire; il regarda HKement ces formes gracieuses, qui se mouvaient à travers le brouillard : c'étaient bien les mêmes qu'il avait vues naguère dans les fêtes que lui donnait Picciola, les mêmes traits qui le poursuivaient sans cesse dans ses pensées et dans ses rêveries; et, se croyant atteint d'un délire fiévreux, il alla se jeter sur son lit pour recouvrer ses sens.

Quelques minutes après, sa porte s'ouvrit, et Ludovic entra :

— OJiimè ! ohimè ! bonne et mauvaise nouvelle, sîgnor conte! s'écria-t-il. Un de mes oiseaux va s'envoler, non par-dessus les murs, mais par la porte. Tant mieux pour lui, tant pis pour vous !

— Cluoi ! est-ce donc pour aujourd'hui 1

— Je ne crois pas, signor conte. Cependant ça ne peut tarder, car l'acte est signé à Paris, dit-on, et il doit être en route pour Turin. Dii moins, la Giovane l'a raconté ainsi devant moi à son père.

— Comment! s'écria Charney, se soulevant à moitié sur son lit, elle est arrivée? elle est ici ?

— A Fénestrelle, depuis hier, dans la soirée, avec

une permission en bonne forme pour entrer chez nous

Malheureusement, la consigne ne veut pas qu'on baisse

e pont-levis si tard devant une femme ; il lui a fallu

émettre sa visite au lendemain. Je la savais là, moi ;

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