‹ Picciola (volume 3)Chapitre 9 sur 65 · I.IVKF. I · texte numérisé non relu

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qne ce mouvement de retraite pour lui donner à penser que l'inconnu ét^it un espion chargé de le surveiller jusque dans les loisirs de sa prison, ou un ancien ennemi jouissant de sa misère et de son abaissement.

Quand il interrogea le geôlier là-dessus, celui-ci dut le détromper.

— C'est un Italien, lui dit-il, bon enfant, bon chrétien, car je le trouve souvent en prière?.

Charney haussa les épaules.

— Et pourquoi est-i' ici 1 lui demanda-t-il. — rll a voulu assassiner l'empereur!

— Est-ce donc un patriote ?

— Patriote? oh! non; v^ais le pauvre homme avait un fils et une fille, et il n'a pltîs qu'une fille ; et son fils est mort en Allemagne... Un boulet lui a cassé une dent. Povero JigUuolo !

— Alors c'était un transport d'égoïsme ! murmura Charney.

— Téte-bleue ! vous n'êtes pas père, signor conte ? ajouta le geôlier. Si mon petit Antonio, qui tette encore, devait être sevré au profit de l'empire, qui a dans ce moment le même âge que lui, à peu près... Cristo santo ! Mais silence, je ne veux loger à Fénestrelle qu'avec des clefs à ma ceinture et sous mon chevet.

— Et quelles sont aujourd'hui les occupations de ce hardi conspirateur ?

— Il attrape des mouches, dit le geôlier avec un regard der.ii-raiileur.

Charney ne le détesta plus ; il le méprisa.

— C'est donc un fou ! s'écria-t-il.

— Pa-rhe pazzo, signnr conte ? Plus nouveau que

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lui au logis, vous êtes déjà devenu un maestro dann l'art de la sculpture sur bois. Pazienza!

Malgré l'ironie qu'exprimaient ces derniers mots, Cliarney reprit ses travaux manuels, l'explication de ses hiéroglyphes, remèdes toujours impuissans contre ie mal dont il était tourmenté. Dans ces puérilités, dans ces ennuis, passa tout un hiver.

Hereusement pour lui, un nouveau sujet de distraction allait bientôt venir à son aide.

Un jour, à l'heure prescrite, Charney respirait l'air de la forteresse, la tête baissée, les bras croisés derrière le dos, marchant pas à pas, lentement, doucement, comme pour agrandir l'étroite carrière qu'il lui était permis de parcourir.

Le printemps s'annonçait; un air plus doux dilatait ses poumons, et vivre libre, maître du terrain et de l'espace, lui semblait bien désirable alors. Il comptait un à un les pavés de sa petite cour, sans doute pour vérifier l'exactitude de ses anciens calculs, car il n'était pas à les nombrer pour la première fois, quand il aperçut, là, devant lui, sous ses yeux, un faible monticule de terre légèrement soulevé entre deux pavés, et divisé béant à son sommet.

Il s'arrête, et le cœur lui bat sans qu'il puisse s'en rendre compte. Mais tout est espoir ou cramte pour un captif! Dans les objets les plus indifferens.

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dans révénement le plus minime, il cherche une cause merveilleuse qui lui parle de délivrance.

Peut-être ce faible dérangement à la surface est-il produit par un grand travail dans l'intérieur de la terre ! Des conduits souterrains existent sous ce sol qui va s'effondrer, et lui livrer un passage à travers les champs et les montagnes ! Peut-être ses amis ou ses complices d'autrefois emploient la sape et la mine pour arriver jusqu'à lui, et le rendre à la vie et à la liberté !

Il écoute, attentif, et croit entendre au-dessous de lui un bruit sourd et prolongé ; il relève la tête, et l'air ébranlé lui apporte les tintetnens rapides du tocsin. Le roulement des tambours se répète le long des remparts, comme un signal de guerre. Il tressaille, et porte à son front, mouillé de sueur, une main convulsive.

Va-t-il donc être libre ! la France a-t-elle changé de maître !

Ce rêve ne fut qu'un éclair. La réflexion tua l'illusion. Il n'a plus de complices et n'eut jamais d'amis ! Il écoute encore ; les mêmes bruits frappent son oreille, mais en lui apportant d'autres pensées. Ce n'est plus que le son lointain d'une cloche d'église qu'il entend tous les jours à la môme heure, et le tambour qui bat le rappel accoutumé.

Il sourit amèrement et jette un regard de pitié sur lui-même, '*n songeant qu'un animal obscur, une taupe fourvoyée de son chemin sans doute, un mulot qui a gratté la terre sous ses ])ieds, lui a fait croire un instant à l'affection des hommes et au bouleversement du grand empire !

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Il voulut en avoir le cœur net cependant, et s'accroupissant près du petit monticule, il enleva légèrement du doigt l'une des parties de son sommet divisé, puis l'autre. Et il vit avec étonnement que cette folle et rapide émotion dont il s'était senti saisi un instant n'avait même pas été causée par un être agissant, remuant, grattant, armé de dents et de griffes, mais par une faible végétation, une plante germant à peine, pâle et languissante. Il se releva profondément humilié, et l'allait écraser du pied, lorsqu'une brise fraîche, après avoir passé sur des buissons de chèvrefeuille et de seringa, arriva juscju'à lui, comme pour lui demander grâce pour la pauvre plante, qui, peutêtre aussi, aurait un jour des parfums à lui donner.

Une autre idée lui vint, qui l'arrêta encore dans son mouvement de vengeance. Comment cette herbe tendre, molle, et si fragile qu'on l'eût brisée en la touchant, avait-elle pu soulever, diviser et rejeter en dehors cette terre séchée et durcie au soleil, foulée par luimême et presque cimentée aux deux fragmens de grès entre lesquels elle était resserrée ? Il se courba de nouveau et l'examina avec plus d'attention.

Il vit à son extrémité supérieure une espèce de double valve charnue qui, se repliant sur les premières feuilles, les préservait de l'atteinte des corps trop -rudes, et les mettait à même de percer cette croûte terreuse pour aller chercher l'air et le soleil.

— Ah ! se dit-il, voilà tout le secret! Elle tient de sa nature ce principe de force, ainsi que les petits poulets, qui, avant de naître, sont déjà armés d'un bec assez dur pour briser la coquille épaisse qui les renferme. Pa»'vre prisonnière, tu possédais, du moins

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dans ta captivité les instrutnens qui pouvaient t'aider à t'en affranchir !

Il la regarda encore quelques instans, et ne songea plus à l'écraser.

Le lendemain, à sa promenade ordinaire, marchant à grands pas, distrait, il faillit mettre le pied dessus, et s'arrêta tout court. Surpris lui-même de l'intérêt que lui inspire s:* nouvelle connaissance, il prend acte de ses progrès.

La plante a grandi, et les rayons du soleil l'ont débarrassée à moitié de cette pâleur maladive apportée par elle en naissant. Il réfléchit sur la puissance que possède cette faible tige étiolée d'absorber l'essence lumineuse, de s'en nourrir, de s'en fortifier, et d'emprunter au prisme les couleurs dont elle se revêt, couleurs assignées d'avance à chacune de ses parties,

— Oui, ses feuilles, sans doute, pensa-t-il, seront teintes d'une autre nuance que sa tige ; et ses fleurs donc ! quelles couleurs auront-elles ? Comment, nourries des mêmes sucs, pourront-elles emprunter à la lumière leur azur ou leur écarlate? Elles s'en revêtiront cependant ; car, malgré la confusion et le désordre des choses d'ici-bas, la matière suit une marche régulière quoique aveugle. Bien aveugle ! répéta-t-il ; je n'en voudrais pour preuve que ces deux lobes charnus qui ont facilité à la plante sa sortie de terre, mais qui, maintenant inutiles à sa conservation, se nourrissent encore de sa substance, et pendent renversés en la fatiguant de leur poids ! A quoi lui servent-ils 1

Comme il disait, et que la nuit était proche, nuit de orintemps, parfois glaciale, les deux lobes se relevé-

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rent lentement sous ses yeux, et, semblant vouloi se justifier du reproche, ils se rapprochèrent et rco fermèrent dans leur sein, pour le protéger contre le froid et la morsure des insectes, ce tendre et fragile feuillage à qui le soleil allait manquer, et qui alors, abrité et réchauffe, dormit sous les deux ailes que la plante venait de replier mollement sur lui.

Le savant comprit d'autant mieux cette réponse muette, mais décisive, que les parois extérieures du bivalve végétal avaient été entamées, mordillées, la nuit précédente, par de petites limaces dont elles conservaient encore les traces argentées.

Cet étrange colloque, de pensées d'un côté et d'action de l'autre, entre l'homme et la plante, n'en devait point rester là. Charney ne s'était pas si long-temps occupé de discussions métaphysiques, pour se rendre si facilement à une bonne raison.

— C'est bien, répliqua-t-il ; ici, comme ailleurs, un heureux concours de circonstances fortuites a favorisé cette création débile. Naître armé d'un levier pour soulever le sol, et d'un bouclier pour protéger sa tête, c'était une double condition de son existence ; si elle n'eijt été remplie, cette herbe serait morte étouffée dans son germe, comme des myriades d'autres individus de son espèce, que la nature sans doute a créés imparfaits, inachevés, inhabiles» à se conserver et à se reproduire, et qui n'ont eu qu'une heure de vie sur la terre. Peut-on calculer combien de combinaisons fausses et impuissantes elle a essayées pour parvenir à enfanter un seul être organisé pour la durée ? Un aveugle peut atteindre au but; mais que de flèches il aura perdues avant d'arriver à ce résultat! Depuis des milliers de

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