DANS LES PRISONS D'ÉTAT. XXIII
mare, elle ne put surmonter la répugnance que lui inspiraient ces animaux, et elle invoqua contre eux la protection des chats, qu'elle aimait. « Je ne sentis point en prison , dit-elle dans ses Mémoires, l'ennui qu'on y redoute généralement... Je m'en garantis, quand je fus plus calme, parles occupations que je me fis et par tous les amusemens qui se présentèrent à moi, que j'avais besoin de recueillir. Ce n'est pas l'importance des choses qui nous les rend précieuses, c'est le besoin que nous en avons. Je fus étonnée du parti que je tirai d'une chatte que j'avais demandée simplement dans l'intention de me délivrer des souris dont j'étais persécutée. Cette chatte était pleine, elle fit des petits chats, et ceux-ci en firent d'autres. J'eus le loisir d'en voir plusieurs générations. Cette jolie famille faisait des jeux et des danses devant moi, dont je me divertissais bien, quoique je n'aie jamais aimé aucune sorte de bête. » Le malheur donne de la bonté aux cœurs les plus secs : Mademoiselle deLaunay, qui ne put pas conserver un ami à la cour, resta fidèle à ses chats en prison.
Mais , en général , le temps de la captivité n'était point assez prolongé pour que le prisonnier eût recours à ce genre de distraction; l'effet ordinaire d'une lettre de cachet ne dépassait pas quelques mois, pendant lesquels on vivait trop hors de la prison par le souvenir et l'espérance pour y vouloir prendre racine par des
XXIV SUR l'emploi du temps
habitudes et des affections. La lecture défrayait donc presque seule les loisirs des détenus , qui étaient souvent devenus pensionnaires de la Bastille à cause des livres qu'ils avaient écrits ou publiés. L'abbé Lenglet Dufresnoy, qui fit sept ou huit voyages dans les prisons d'état;, déclarait ingénument qu'il n'avait nulle part trouvé autant de tranquillité pour l'étude, et dès qu'il voyait entrer dans sa chambre l'exempt de police chargé de l'arrêter, loin de se troubler et de s'affliger, il r clamait seulement la permission d'apprêter son linge, ses livres et ses manuscrits ; puis il écrivait à son libraire: «Je vais terminer promptement l'ouvrage que vous savez ; on me mène, de par le roi, dans mon cabinet de travail. » A la Bastille, Freret relut avec fruit tous les auteurs de l'antiquité, et rédigea une grammaire chinoise; Voltaire ébaucha plusieurs tragédies et médita son avenir littéraire; Marmontel rédigea ses Contes moraux> A Vincennes, Fréron, qui ne pouvait se figurer lire Ovide dans la relation des Miracles de saint Ovide, qu'on lui avait apportée par un quiproquo jésuitique, employait la journée à cuver le vin qu'il buvait le matin, « pour être en état, disait-il, de supporter l'ennui de ce terrible prédicateur appelé le donjon de Yincennes. «Diderot pilait de l'ardoise, la faisait infuser dans du vin et taillait un cure-dent, pour écrire sur les marges de son Piaton VEssai philosophique sur