LiVRE m
ni des erreurs de l'homme ni des éruptions du volcan; il a imposé à la matière des lois éternelles, et son œuvre s'accomplit sans qu'il ait à s'inquiéter si un vaisseau sombre au milieu de la tempête, ou si une ville disparaît sous les secousses du sol. Qu'importent à lui quelques existences de plus ou de moins? Croit' il donc à la mort? Non ; mais à notre âme il a laissé le soin de se régler elle-même, et, ce qui le prouve, c'est l'indépendance de nos passions. Je vous ai montré les animaux obéissant tous à l'instinct qui les cou' duit, n'ayant que des tendances aveugles, ne possédant que des qualités inhérentes à leurs espèces; l'homme seul fait ses vertus et ses vices; seul, il a le libre arbitre, car pour lui seul cette terre est une terre d'épreuves. L'arbre du bien, que nous cultivons ici-bas avec tant d'efforts, ne fleurira pour nous que dans le ciel. Oh ! ne pensez pas que Dieu puisse changer le cœur du méchant sans le faire ! qu'il puisse laisser le juste dans la douleur sans lui réserver une récompense ! Qa'aurait-il donc voulu en nous créant? Si nous devions, dès ce monde, recevoir le prix dû à nos vertus ou à nos forfaits, toutes les prospérités seraient honorables, et un coup de foudre serait une mort infamante !
Charney restait frappé de surprise en entendant cet homme si simple arriver tout-à-coup à l'éloquence par la conviction ; il suivait son regard , il admirait sa noble figure, sur laquelle éclataient toutes les splendeurs de l'âme religieuse, et, malgré lui, il se sentait ému et pénétré.
— Mais, murmura-t-il, pourquoi Dieu ne nous at-il pas donné la certitude de notre éternité?
— L'a-t-il voulu? le devait-il vouloir? répliqua le saint vieillard, en se levant avec majesté et posant affectueusement la main sur l'épaule de son compagnon. — Le doute peut-être nous était nécessaire pour abaisser l'orgueil de notre raison. Que serait la vertu, si son prix était certain d'avance? Que deviendrait le libre arbitre ? La pensée de l'homme est immense et non infinie ; elle est à la fois grande et restreinte. Elle est grande, pour lui faire comprendre sa dignité et le mettre à même de monter jusqu'à Dieu parla contemplation de ses œuvres ; elle est restreinte, pour qu'il sente sa dépendance de ce même Dieu. L'homme ici-bas ne doit qu'entrevoir : la foi fait le reste! — Mon Dieu! mon Dieul s'écria Girhardi, croisant les mains avec ferveur et portant vers le ciel ses yeux humides de larmes, donne-moi donc ta force pour relever entièrement cet homme abattu et qui veut marcher vers toi ! Prête-moi ton secours pour faire reprendre l'essor à cette âme immortelle qui s'ignore elle-même ! Que mes paroles soient persuasives, puisque mon cœur est convaincu! Mais ici que fait l'avocat à la cause, quand la nature entière apporte son témoignage unanime ? En a-t-il même tant fallu ? Une fleur, un insecte, suffisent pour proclamer ta toute-puissance, et révéler à l'homme sa destinée future. Eh bien ! que cette plante que voilà achève son ou vrage I n'est-elle pas, mon Dieu 1 comme toutes tes créatures, éclairée par ton soleil, et fécondée par le souffle émané de toi?