DANS LES PRISONS D ETAT. XXVII
sang pouvait y suppléer, et je m'en servis. Je tirai des fils d'un pan de ma chemise ; je liai fortement la première phalange de mon pouce pour en faire enfler l'extrémité, que je perçai avec l'ardillon d'une de mes boucles. Mais chaque piqûre ne me fournissait que peu de gouttes de sang , il fallait les renouveler souvent. Déjà tous mes doigts en étaient pleins, ce qui avait causé une irritation forte et une enflure dont je craignais les suites. D'un autre côté, à chaque lettre que j'écrivais, mon sang se figeait et j'étais obligé de tremper ma plume de nouveau. Pour remédier à ces inconvéniens, je fis couler quelques gouttes de mon sang dans un peu d'eau au fond de mon gobelet; je délayai le tout ensemble, ce qui me fit une encre très-coulante, et, par ce moyen, je parvins à écrire très-lisiblement et à rédiger un mémoire. »
Qu'écrivait-il ainsi avec son sang sur ces tablettes de mie de pain? des projets d'économie politique, des plans d'administration civile et militaire, des réflexions de morale publique, le tout destiné à réformer les erreurs et les abus du gouvernement! Ces curieuses tablettes, que le prisonnier remit lui-même au savant jésuite le père Griffet , aumônier de la Bastille, ne furent pas même conservées dans les archives de cette forteresse, comme l'échelle de corde et les divers instrumens qui avaient servi à l'évasion de Latude. Il écrivit
XXVIII SUR l'emploi du temps
encore avec d'autres procédés non moins ingénieux: ses chemises et ses mouchoirs lui tinrent lieu de papier, et sa passion calligraphique ne se découragea pas même dans un cachot tout-à-fait obscur, où, pendant les courts intervalles de ses repas, il profitait de la lumière qui lui était accordée, pour tracer sur la toile, avec son sang ou avec du charbon pilé, le triste récit de ses souffrances.
Il ne fut pas toujours seul et abandonné à lui-même durant cette affreuse captivité de trente-quatre ans : après avoir été séparé de son ami d'Alègre, qui avait partagé les travaux inouis et l'heureuse issue de sa première évasion, il chercha dans d'abjects animaux une autre sorte d'amitié qui l'aidât du moins à supporter le fardeau de la soHtude : ces nouveaux amis étaient des rats qu'il avait apprivoisés. « Je leur ai dû, dit-il, la seule distraction heureuse que j'aie éprouvée dans tout le cours de ma longue infortune. » Ces rats l'incommodaient beaucoup , en venant lui disputer la paille de son lit et en le mordant même au visage ; il résolut, puisqu'il était forcé de vivre avec eux, de leur inspirer de l'affection. Un jour, un gros rat étant sorti de la meurtrière, il l'appela doucement et lui jeta des miettes de pain, que ce rat vint prendre après quelque hésitation et emporta dans son trou. Le lendemain, le rat reparut et se fit moins prier pour s'emparer du pain