LIVRE III. 2W
robe flottante, les ailes à demi déployées, marquer les limites d'un Eden.
L'une de ces ombres, c'était la fée de ses rêves, la Picciola jeune fille, cette fraîche image née des parfums de sa fleur; l'autre, l'ange de sa prison, sa seconde providence, Teresa Girhardi.
Par une opposition bizarre, la première, qui n'existait pour lui que comme idéalité, s'offrait seule cependant à son souvenir , sous des formes fixes , distinctes, arrêtées. Il voyait se contracter légèrement son front, son œil briller, sa bouche sourire. Telle elle lui était apparue dans un songe, telle il la retrouvait toujours. Quant à Teresa, n'ayant jamais arrêté son regard sur elle, ou du moins croyant ne l'avoir aperçue qu'à travers une illusion, sous quels traits pouvait-il se la représenter? Le séraphin avait la face voilée ; et, si Charney voulait forcément soulever ce voile, c'était encore la figure de Picciola qui saiTlissait devant lui, de Picciola se multipliant tout-à-coup, quoi qu'il en ait, pour recevoir cet hommage du cœur, destiné à sa rivale.
Un matin, le prisonnier, tout éveillé, se crut entièrement en proie à cette singulière hallucination.
Le jour naissait. Déjà debout, il pensait à Girhardi. Ce dernier pressentant sa délivrance prochaine , ses adieux du soir s'étaient manifestés par de si touchantes expressions de regrets, que le comte n'en avait pu dormir de la nuit, tant l'idée de cette séparation le troublait lui-mêm.e. Après avoir quelque temps marché dans sa chambre, ses yeux se portaient
machinalement vers le banc des conférences, où, la veille encore, il s'était entretenu de la fille avec le père, quand, dans la cour de la prison, sur ce même banc, à travers un de ces brouillards grisâtres do l'automne, il vit tout-à-coup une jeune femme assise. Elle était seule, et, dans une attitude attentionnée, paraissait en contemplation devant la plante.
Aussitôt Charney pensa à Teresa, à son arrivée.
— C'est elle î se dit-il ; et je vais la voir un instant, pour ne plus la voir jamais 1 et mon vieux compagnon la suivra 1
Comme il disait, la jeune femme tourna la tête de son côté ; et la figure qu'il aperçut alors, ce fut de nouveau, et encore, et toujours, celle dePicciola î
Stupéfait, il passa sa main sur son front, sur ses yeux, toucha ses vêtemens, les froids barreaux de sa fenêtre, pour bien s'assurer que, cette fois, ce n'était point un songe.
La jeune femme se leva, fit quelques pas vers lui, et, souriante , confuse , le salua d'un geste timide. Charney ne répondit ni à ce geste ni à ce sourire ; il regarda fixement ces formes gracieuses, qui se mouvaient à travers le brouillard : c'étaient bien les mêmes qu'il avait vues naguère dans les fêtes que lui donnait Picciola, les mêmes traits qui le poursuivaient sans cesse dans ses pensées et dans ses rêveries; et, 30 croyant atteint d'un délire fiévreux, il alla se jeter sur son lit pour recouvrer ses sens.
Quelques minutes après, sa porte s'ouvrit, et Ludovic entra :