DANS LES PRISONS D ETAT. V
de Piccioia; j'aurais cherché à découvrir la cause des charmes de cette lecture, qui pourtant ne soutient ni n'éveille l'attention par la multiplicité et la bizarrerie des événemens, par l'éclat et la force des péripéties, par le choc et le tumulte des passions, par tous les ressorts, déjà usés ou affaiblis, de la dramaturgie moderne; j'aurais sans doute réussi à prouver, ce modèle à la main, que de tous les écrits conçus pour nous intéresser et nous émouvoir, les plus uniformes sont d'ordinah'e les plus touchans, et que souvent une modeste étude physiologique, approfondie par la science et illuminée par l'imagination, trouve en nous des sympathies intimes que n'atteignent pas les grandes œuvres du génie. L'histoire de l'homme solitaire, le journal minutieux de ses pensées et de ses actions dans l'isolement, la peinture du prisonnier dans sa captivité , du moine dans sa cellule , du naufragé dans son île déserte , ce sont là des sources éternelles de rêverie et de méditation. Il semble que chacun de nous s'attache de préférence au spectacle de l'homme luttant corps à corps avec l'adversité, dont il triomphe par la patience, cette force des faibles. Robinson Crusoé n'est-il pas le livre de tous les âges et de toutes les conditions? nous le savons par cœur avant de l'avoir pu lire, et quand la vieillesse nous invite à rétrécir le cercle de nos lectures comme celui de nos amis, que la mort a décimés au-
VI SUR l'emploi du temps
tour de nous, c'est encore Rohinson Criisoé qui nous fait compagnie et qui nous apprend à ne jamais désespérer de la Providence.
M. Saintine , en écrivant Ficciola, connaissait bien la prédilection que nous autres, petits ou grands enfans, avons pour le récit des infortunes d'un prisonnier. Les Mémoires du baron de Trenck et ceux de Latude avaient, dans le dernier siècle, témoigné de l'empressement du public pour ce genre d'ouvrage, qui pourrait, à la rigueur, se passer du savoir-faire du rédacteur, tant est saisissant et entraînant l'intérêt qu'il emprunte de la situation même du principal personnage. Mais M. Saintine ne crut pas nécessaire d'accumuler dans la biographie de son prisonnier ces miracles d'industrie, d'adresse et de persévérance, enfantés par l'amour de la liberté ; ces échelles de corde gigantesques tissues avec du linge , ces instrumens de délivrance façonnés avec un mauvais couteau, ces souterrains creusés dans le roc à l'aide d'un chandelier de fer, ces larges brèches faites en silence dans des murailles épaisses de dix pieds, ces énormes barreaux sciés au moyen d'un ressort de montre; en un mot, ces évasions incroyables, effectuées, la nuit ou en plein jour, presque sous les yeux des geôliers et des sentinelles, malgré les portes, les verroux, les cadenas, les grilles ettout l'appareil formidable d'une prison d'état M. Sain-