LIVRE I
qu'il semblait l'avoir dû briser de son pied. Le frisson lui en prit.
Quand Ludovic vint lui apporter sa pitance pour le déjeuner, il se disposa à le prier d'épargner l'unique ornement de sa promenade ; mais il ne sut trop comment s'y prendre d'abord pour formuler une demande aussi simple.
Peut-être le régime de propreté de la prison exiget-il qu'on débarrasse la cour de cette végétation parasite : c'est donc une faveur qu'il va implorer ; et le comte possède bien peu pour la payer ce que luimême l'estime. — Ce Ludovic l'a déjà si fort pressuré, en le rançonnant sur tous les objets que la geôle se réserve le droit de fournir aux prisonniers. — D'ailleurs, Charney a jusque là rarement adressé la parole à cet homme, dont les manières brusques et le caractère sordide lui répugnent. Sans doute, il le trouvera peu disposé à lui être agréable. — Puis, sa fierté souffre de se montrer par ses goûts sur la même ligne, à peu de chose près, que Vattrapeur de mouches, pour lequel il a si clairement témoigné de son mépris.— Puis enfin il peut éprouver un refus; car l'inférieur, à qui sa position donne momentanément le droit d'admettre ou de refuser, use presque toujours de son pouvoir avec rudesse : il ne sait pas que l'indulgence est un acte de force.
Un refus eût profondément blessé le noble prisonnier dans ses espérances et son orgueil.
Ce ne fut donc qu'avec une foule de précautions oratoires et en s'étayant de la connaissance philoso-
phique qu'il avait des faiblesses humaines, que Charney entama son discours, logiquement disposé dans sa tête , pour arriver à son but sans compromettre son amour-propre, ou plutôt sa vanité.
Il commença d'abord par adresser la parole au geôlier en italien : c'était réveiller ses souvenirs d'enfance et de nationalité. Il lui parla de son fils, de son jeune Antonio : il savait faire vibrer sa fibre sensible, et le forcer de lui prêter attention; ensuite, tirant de son riche nécessaire une petite timbale de vermeil, il le chargea de la donner de sa part à l'enfant
Ludovic sourit et refusa.
Charney, quoique un peu décontenancé, ne se tint pas pour battu. Il insista, et par une adroite transition : — Je sais, lui dit-il, que des jouets, un hochet ou des fleurs, lui conviendraient peut-être mieux ; mais vous pouvez vendre cette timbale , brave homme , et consacrer le prix à lui en acheter.
Il lança alors un : Mais à propos de fleurs 1 qui le fit enfin entrer en matière.
Ainsi l'amour du pays, l'amour paternel, les souvenirs d'enfance, l'intérêt personnel, ces grands mobiles de l'humanité, il avait tout mis en œuvre pour arriver à ses fins. Qu'eùt-il fait de plus s'il se fût agi de son propre sort? Jugez s'il aimait déjà sa plante I
— Signor conte, lui dit Ludovic, quand il eut cessé de parler, gardez votre nacchera indorata; son ab- SApce ferait- pleurer les autres bijoux de votre jolie cassette. Vous avez oublié que mio caro hamhino a