‹ Picciola (volume 4)Chapitre 34 sur 129 · LIVRE I · texte numérisé non relu

LIVRE I

passage, dussiez-vous me tuer I ou je ferais tirer sur vous par la sentinelle, sans plus de pitié que sur un lapin ; c'est l'ordre. Mais toucher à une des feuilles de votre giroflée I oh ! non , non ! mettre le pied dessus ! jamais 1 J'ai toujours regardé comme un profond scélérat cet homme, indigne d'être geôlier, qui, méchamment, écrasa l'araignée du pauvre prisonnier. C'est là une vilaine action, c'est là un crime 1

Charney se sentit à la fois ému et surpris de trouver tant de sensibilité dans son gardien ; mais, par cette raison même qu'il commençait à l'estimer un peu plus, sa vanité s'obstinait à motiver par des raisons de quelque valeur l'intérêt qu'il portait à la plante.

— Mon cher monsieur Ludovic, lui dit-il, je vous remercie de vos bons procédés. Oui, je l'avoue, cette plante est pour moi la source d'une foule d'observations philosophiques pleines d'intérêt. J'aime à l'étudier dans ses phénomènes physiologiques... — Et comme il vit le geôlier témoigner par un signe de tête qu'il écoutait sans comprendre, il ajouta : — De plus, l'espèce à laquelle elle appartient possède des vertus médicinales très-favorables dans certaines indispositions assez graves auxquelles je suis sujet I

Il mentait; mais il lui en eût trop coûté de se montrer descendu jusqu'aux bizarres puérilités des prisons devant cet homme, qui venait en partie de se relever à ses yeux, le seul être qui l'approchât , et en qui, pour lui , se résumait aujourd'hui le genre humain .

— Eh bienl si votre plante, signor conte, vous a rendu tant de services, répliqua Ludovic en se dispo-

sant à sortir de la chambre, vous devriez vous montrer plus reconnaissant envers elle etl'arroser parfois; car si je n'avais pris soin, en vous apportant votre provision de liquide, de l'humecter de temps en temps, lapovera picciola serait morte de soif. ÂddiOy signor conte.

— Un instant, mon brave Ludovic 1 — s'écria Gharney, de plus en plus surpris de trouver un tel instinct de délicatesse enfermé dans une étofPe grossière , et presque repentant de l'avoir méconnu jusque alors. — Quoi ! vous vous occupiez ainsi de mes plaisirs, et vous gardiez le silence devant moi 1 Ah I de grâce, acceptez ce petit présent comme un souvenir de ma gratitude. Si, plus tard, je puis entièrement m'acquitter envers vous, comptez sur moi.

Et il lui présenta de nouveau la timbale de vermeil. Cette fois , Ludovic la prit , et tout en l'examinant avec une sorte de curiosité :

— Vous acquitter de quoi, signor conte? Les plantes ne demandent que de l'eau, et l'on peut leur payer à boire sans se ruiner au cabaret. Si celle-là vous distrait iinpoco de vos soucis, si elle produit de bons fruits pour vous, tout est dit.

Et il alla sur-le-champ remettre lui-même la timbale en place dans la cassette.

Le comte fit un pas vers Ludovic, et lui tendit la main.

— Ohl non, non, dit celui-ci en se reculant d'un air contraint et respectueux : on ne donne la main qu'à son égal ou à son ami

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