‹ Picciola (volume 4)Chapitre 4 sur 129 · DANS LES PRISONS D ÉTAT. IX · texte numérisé non relu

DANS LES PRISONS D ÉTAT. IX

dodécatidric ou folygamie, si elle devait figurer dans la famille des Mackweiiacées ou des Ucopodiums, etc. ? Ces détails, fort inutiles pour le lecteur qui demande des pensées et des émotions, deviendraient certainement indispensables , si M. Saintiua avait la prétention de faire couronner Picciola par l'Académie des Sciences.

On cite peu de prisonniers qui se soient passionnés pour les fleurs, parce que les objets de cette passion, si naturelle à l'homme isolé, ne leur étaient pas permis. Une prison, en effet, se prête mal aux exigences de l'horticulture, et il n'y a pas de plante qui consentirait à végéter dans l'atmosphère étouffée d'un cachot. Dans les cours étroites où les prisonniers d'état obtenaient à grand'peine la faveur de respirer sous le ciel ; pressé par de hautes murailles noires et nues, un rosier aurait demandé grâce, une marguerite n'eût pas essayé de fleurir, caries plantes ne peuvent se passer d'air et de soleil ; elles ne s'accoutument jamais au méphilisme et aux ténèbres : les plus vivaces auraient péri le lendemain de leur entrée à la Bastille.

Le grand Gondé , qui fut prisonnier d'état dans le château de Vincennes en 1650, avait pourtant des fleurs pour se consoler. Le cardinal Mazarin n'était donc pas un ennemi cruel et sans pitié. Le prince se fit un petit parterre dans les fossés du donjon, au-dessous des fe-

X SDR l'emploi du TEMPS

nêtres de sa prison ; il cultivait lui-même ses plantations, et donnait particulièrement des soins assidus à une brillante famille d'œillets qui le rendaient aussi fier que ses victoires. Mademoiselle de Scudéry, ayant été admise à pénétrer jusqu'à lui, le trouva, sans pourpoint et sans chapeau, occupé à ces travaux de jardinage; elle se sentit touchée d'admiration, et improvisa ces jolis vers, qui servirent long-temps d'inscription au jardin du grand Gondé :

En voyant ces œillets qu'un illustre guerrier Arrosa d'une main qui gagna des batailles, Souviens-toi qu'Apollon bâtissait des murailles Et ne t'étonne pas que Mars soit jardinier.

Le cardinal de Retz, qui remplaça le prince de Coudé à Vincennes, n'hérita pas de son jardin et de ses œil- /ets : Mazarin craignait que l'activité et l'audace de son rival politique ne vissent dans la bêche et dans la serpette que des instrumens de délivrance. Le cardinal, gardé de près dans sa chambre, aimait mieux jouer aux dames ou aux échecs avec ses gardiens que de lire son bréviaire. Il méditait son évasion, et repassait dans son esprit les circonstances de la conjuration de Fiesque, qu'il s'était proposé pour modèle. Il ne songeait pas encore à écrire ses Mémoires.

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La démangeaison d'écrire est cependant bien grande en prison pour tous ceux qui savent tenir une plumç! mais^ comme le régime des prisons d'état s'opposait à ce que ce moyen de distraction y fût autorisé, tous les prisonniers imaginaient d'ingénieux procédés pour suppléer aux plumes, à l'encre et au papier, qu'on leur refusait rigoureusement au nom du roi.

Pellisson-Fontanier, que son dévouement au surintendant Fouquet fit incarcérer à la Bastille en même temps que cette illustre victime de la haine de Louis XIV, n'aurait pas eu le courage de supporter l'affreux supplice du secret pendant plus d'une année, si la nécescité ne lui eût appris quelques-unes de ces inventions qui étaient traditionnelles dans les prisons d'état : il remplit d'écriture les murs de sa chambre, blanchie à la chaux ; il écrivit ensuite sur le plomb des vitres avec ia pointe d'une épingle^ et quand il eut couvert de ses pensées toutes les pages de pierre, de bois et de plomb que renfermait sa prison, il composa de l'encre en broyant dans du vin des croûtes de pain brûlées, il tira une plume de la paillasse de son lit et traça des ouvrages de littérature entre les hgnes et sur les marges de quelques livres de piété qu'on lui laissait pour l'amener à trahir son bienfaiteur et son ami.

Mais ce n'était point assez de pouvoir écrire pendant cinq années d'une rude captivité ; Pellisson, qui se sa-

XII SUR l'emploi du temps

crifiait ainsi à l'amitié en prenant hautement la défense du surintendant, avait besoin qu'on l'aimât. On mit près de lui, pour l'espionner, un Allemand, qui ne résista pas à l'entraînement et aux séductions de l'éloquence du prisonnier ; cet Allemand s'employa même à favoriser les correspondances qu'il devait intercepter, et ce fut par sa généreuse entremise que Pellisson publia, du fond de la Bastille , cette admirable apologie qui sauva la tête de Fouquet. Après s'être fait aimer d'un espion, il trouva plus aisé d'apprivoiser une araignée : cette araignée avait tendu sa toile entre les barreaux du soupirail à travers lequel l'air et le jour pénétraient dans la prison ; il lui épargna la peine de guetter une proie dans ses fils, et il plaça des mouches à demi mortes sur le bord du soupirail, où l'araignée descendait les chercher. Elle ne tarda pas à s'accoutumer à ce manège , et elle se hasarda bientôt à venir prendre son butin jusque dans la main de Pellisson. Celui-ci poussa plus loin ses expériences et l'éducation de l'araignée : elle accourait non seulement à la voix de son maître mais encore, au son de la musette jouée par un Basque idiot qui le surveillait; elle se promenait familièrement sur les genoux de Pellisson, et elle avait l'air d'être reconnaissante envers l'homme qui s'occupait d'elle avec tant de sollicitude. Ce n'était plus une araignée aux yeux de Pellisson , c'était

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