DANS LES PRISONS D'ÉTAT. XIH
une amie^ une compagne d'infortune, une prisonnière d'état.
Nous voulons ne pas croire qu'un gouverneur de la Bastille , M. de Besemaux , ait eu la barbarie d'écraser sous son pied cette compagne, cette amie d'un malheureux. Ce serait presque un crime, d'autant plus odieux qu'il n'aurait pour motif qu'une basse et stupide méchanceté; mais un porte-clefs brutal et à moitié ivre est peut-être l'auteur de ce meurtre, qui arracha cette douloureuse exclamation au prisonnier : « Ah! monsieur, vous m'avez fait plus de mal que vous ne m'en sauriez faire avec toutes les tortures du monde ! J'aurais préféré que vous me tuassiez moi-même ! »
Le surintendant Fouquet, condamné à la prison perpétuelle , qu'il subit durant seize ans à Pignerol , depuis 1664 jusqu'en 1680, époque de sa mort, aurait également apprivoisé une araignée, si l'on ajoute foi au témoignage d'un prisonnier fameux, presque contemporain, Constantin de Renneville ; mais il y a trop d'analogie entre l'araignée de Pellisson et celle-ci, que Saint-Mars aurait écrasée aussi , en disant à Fouquet que tes criniinets comme lui étaient indignes du moindre divertissement , pour qu'on ne reconnaisse pas la même tradition appliquée à deux personnages dilTérens. Or, Saint-Mars, lieutenant du roi dans la citadelle de Pignerol, n'eût pas osé se porter à cet ex-
XIV SUR l'emploi bu temps
ces de mesquine et insolente cruauté contre un prisonnier qu'il avait ordre de traiter, au contraire, avec beaucoup de distinction, et, en outre, Fouquet, à la suite de sa disgrâce et de son procès, aurait craint de se rendre ridicule en s' amusant à un pareil jeu, qu'on n'eût pas manqué de livrer aux railleries des courtisans; Fouquet ne s'adonnait qu'à des occupations graves et austères : il lisait quelques ouvrages de dévotion approuvés, choisis même par le roi et ses ministres : la Bible, les œuvres de saint Jérôme et d'autres pères de l'Église ; on ne lui accorda pas sans difficulté l'Histoire de France (on ne sait laquelle), le Dictionnaire des rimes et une pharmacopée.
Fouquet resta plus de seize ans sans sortir de sa chambre et sans communiquer avec personne, excepté un valet qui devait partager sa prison perpétuelle et n'en sortir qu'à la inort, suivant le langage terrible de Louvois. Pendant ces seize années, au bout desquelles il obtint quelque adoucissement à sa captivité, il varia les occupations qui lui permettaient de n'être pas surpris par l'ennui, le découragement et le désespoir. Il avait surtout une infatigable ardeur à écrire , en dépit de la surveillance sévère à laquelle il était soumis par ordre spécial du roi. Il fabriqua des plumes avec des os de volailles, et de l'encre avec de la suie délayée dans du vin; il remplit d'abord d'écriture tous