‹ Picciola (volume 4)Chapitre 41 sur 129 · LIVRE I · texte numérisé non relu

LIVRE I

fois? Un métier, dites-vous? Mais ce métier, ils l'ont choisi, ils le subissent. Eux, cœurs vertueux et purs, ils vivront au milieu de cœurs endurcis, qui répondront peut-être à leurs paroles de paix, d'espérance et de fraternité, par des paroles d'insulte et de mépris I Us auraient pu , comme vous, connaître les joies et le luxe du monde ; ils se frotteront contre des haillons, et respireront l'air humide et infect des cachots ; nés sensibles aussi, et avec cette horreur du sang et de la mort qui tient à l'espèce humaine, ils se sont volontairement condamnés à voir, cent fois dans leur vie, monter et retomber le couteau sanglant de la guillotine. Sont-ce donc là des voluptés bien grandes? Et s'en doit-on blaser si facilement?

Au lieu de cet homme de douleur, dévoué d'avance, et pour toujours, à de si rudes fonctions, au lieu de cet homme qui, par vertu, s'est fait le compagnon du bourreau, faites venir un nouveau prêtre pour chaque nouveau condamné !

Oui, sans doute, il s'émouvra, il s'attendrira, il pleurera plus, mais il consolera moins. Ses paroles, s'il en trouve, seront entrecoupées de sanglots. Serat-il donc maître de lui-même et de ses idées ? l'émotion ressentie trop vivement par lui ne le rendrat-elle pas incapable d'accomplir son devoir, et le spectacle de sa faiblesse portera-t-il le patient à donner courageusement sa vie à la société, en expiation de son crime, à se racheter de son propre sang?

Si la constance et la fermeté du nouveau consolateur sont telles, que du premier coup il n'éprouve ni

cette émotion, ni cette faiblesse, croyez-le, il est mille fois plus insensible par nature que l'autre par habitude.

Alors, voulez-vous donc abolir ce métier du prêtre des prisons ! Ah 1 n'ôtez pas leur dernier ami à ceux qui vont mourir I Qu'en montant &ur l'échafaud, le coupable repentant ait une croix devant les yeux pour ne pas voir la hache, ou du moins, que de son dernier regard il aperçoive auprès du représentant de la justice des hommes, celui de la clémence de Dieu I

Grâce au ciel, le prêtre, vraiment digne de ce nom, appelé au lit de Charney, n'avait pas d'aussi pénibles devoirs à remplir. Homme d'indulgence et" de pardon , il comprit non seulement au silence et à l'immobilité du malade, mais mieux encore aux inscriptions désolantes qu'il lut sur la muraille, combien peu il devait espérer de cette âme orgueilleuse.

Il se contenta de passer la nuit en prières à son chevet, ne dédaignan pas d'interrompre son pieux office pour partager avec Ludovic les soins que celuici prodiguait au souffrant, attendant avec résignation un moment favorable où il pourrait éclairer d'un rayon d'espoir ces profondes ténèbres de l'incrédulité..

Dans cette même nuit, nuit décisive, le sang, refluant avec force vers la tête, détermina des transports au cerveau, un délire, qui, durant plus d'une heure, contraignirent le confesseur et le geôlier d'unir leurs efforts pour empêcher le malade de s'élancer hors du lit. Et tandis qu'il se débattait entre leurs bras, au milieu d'une foule de paroles incohérentes,

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