LIVRE I
Voyant que rien ne s'annonçait encore, il redoubla la dose, recommença son manège muet, et l'inquiétude le gagna, en n'apercevant aucun changement dans l'état du malade. Il craignit d'avoir, par imprudence, hâté sa mort. Il se promena à grands pas dans la chambre, frappant du pied, faisant claquer ses doigts, menaçant du geste le vase qui contenait le reste du liquide.
Au milieu de tout ce mouvement, il s'arrêta un instant pour contempler la figure pâle et immobile de Charney.
— Je l'ai tué ! s'écria-t-il en proférant un épouvantable juron, mélangé de français, d'italien et de provençal ; car, né à Nice, puis soldat de la république, ayant long-temps séjourné dans le midi delà France, Ludovic maugréait également bien dans les trois langues, comme on a dû s'en apercevoir.
En l'entendant jurer si fort, le chapelain releva la tête. Ludovic n'y fit nulle attention, et se remit à marcher, à frapper du pied, à jurer, à faire claquer ses doigts de plus belle ; puis enfin, fatigué de gestes el d'émotion, il alla s'agenouiller auprès du prêtre, er: murmurant des meâ culpây et s'endormit au milic= d'une prière.
A l'aube naissante, il dormait encore ; le chapelaii, priait toujours. Une main brûlante se pose alors sur la tête de Ludovic, qui s'éveille en sursaut.
— A boire 1 dit le malade.
Au son de cette voix, qu'il croyait ne plus entendre, Ludovic ouvre de grands yeux et regarde avec stupé-
faction Charney, dont la figure ne lui apparaît que sous une nappe de sueur. Ses membres ruissellent, un nuage de vapeur sort de ses draps et de ses couvertures humectés. Soit qu'une crise salutaire ait eu lieu tout-à-coup, et que, la nature aidant, le tempérament vigoureux du prisonnier triomphât du mal, soit que la double dose de liquide à lui administrée par Ludovic fut douée d'une grande puissance sudorifique, cette forte transpiration semble avoir à la fois rendu le malade à la vie et à la raison. Il ordonne luimême ce qu'il lui paraît convenable de faire pour son soulagement. Puis, se tournant vers le prêtre, qui se tenait humble au chevet de son lit :
— Je ne suis point mort encore, monsieur, lui ditil ; vous le voyez. Si j'en réchappe, et j'espère que j'en réchapperai, je vous prie de dire de ma part à mon trio de docteurs, que ce n'est point à eux que j'en rends grâce, et qu'ils me tiennent quitte de leurs visites et de leur science, folle et menteuse comme toutes les autres. J'ai assez compris leurs discours pour être convaincu qu'un hasard heureux m'est seul venu en aide.
— Le hasard! murmura le chapelain, les yeux fixés sur cette inscription de la muraille :
Le hasard est aveugle, et seul il est le père de la création.
Puis , articulant solennellement le dernier mot que Charney lui-même y avait ajouté :
— Peut-être! dit-il, et il sortit.
Tout entier à l'enivrement du succès, Ludovic paraissait plongé dans une stupeur extatique en entendant le comte parler ainsi, non qu'il prêtât la moindre attention au sens de ses paroles ; il n'avait garde I Mais son moribond prononçait des mots, assemblait des idées, regardait, vivait, suait I voilà ce qui le mettait en si grand émoi, et le saturait de satisfaction et d'orgueil. Après quelques instans de silence admiratif :
— Vivat I s'écria-t-il enfin, vivat I che maravigha l Il est sauvé I grâce à qui?.. .
Et il agitait en l'air le pot de faïence vide de tisane, et lui adressait, en le baisant, les mots les plus doux de son vocabulaire.
— Grâce à qui ? répéta le prisonnier. Grâce à vos
bons soins peut-être, mon honnête Ludovic. Mais si je guéris en effet, messieurs les médecins n'en attribueront pas moins l'honneur à leurs ordonnances, et le chapelain à ses prières.
— Ni eux, ni moi, n'en aurons la gloire î répondit (Ludovic en s'agitant de plus belle. .. Quant au signor
Capellano. .. on ne sait pas... ça n'a pu que bien faire... Mais l'autre!... mais l'autre !...
— Quel est donc ce sauveur, ce protecteur inconnu? dit Charney avec une sorte d'indifférence; car il s'attendait que Ludovic attribuerait sa guérison à l'intervention de quelque saint.
— Ce n'est point un protecteur, dit celui-ci, mais une protectrice.
— Comment? que voulez-vous dire? une madone, n'est-ce pas?
— Non , ce n'est point une madone , signor conte. Celle qui vous a sauvé de la mort et des griffes du diable, sans doute, car vous mouriez sans confession, c'est d'abord et avant tout la signera Picciola ! la signor ina Picciolina ! Picciolettaf ma filleule.. . oui, ma filleule, puisque c'est moi qui, le premier, lui ai donné son nom... son nom de Picciola. Ne me l'avezvous pas dit ? Elle est donc ma filleule. .. je suis donc son parrain... et j'en suis fier, per Bacco l
— Picciola 1 s'écrie le comte, se relevant tout-àcoup sur son séant, s'accoudant sur son oreiller, et donnant à ses traits ranimés l'expression de l'intérêt le plus vif. — Expliquez-vous, mon brave Ludovic, expliquez-vous !