LIVRE I
sa cour circulaire, et chacune d'elles jetait tour à tour sur les marches de son péristyle couvert de tapis et décoré de tentures les Merveilleuses en renom, empaquetées dans d'épaisses fourrures, sous lesquelles frissonnait la soie; des Incroyables, au feutre pointu, à la haute cravate, aux jarrets enrubanés ; des artistes célèbres, au col nu, aux cheveux courts, au costume semi-grec, semi-français; et des généraux empanachés et ceinturés aux trois couleurs ; et des savans, et des hommes de lettres, avec ou sans collets verts . Un monde de valets se montrait partout à la fois, narguant, sous leurs nouvelles livrées, les décrets de la république conventionnelle, passée de mode.
Dans ses salons, il retrouvait, pêle-mêle, confondues, toutes les illustrations, toutes les bizarreries de l'époque. La toge et la chlamyde s'y frottaient en passant contre le frac et la soubre-veste ; les escarpins à rosettes, les bottes galonnées ou éperonnées y glissaient sur le parquet en même temps que la calige et le cothurne. Hommes de loi, hommes de plume, hommes d'épée, hommes d'argent, ministres et fournisseurs, artistes et gouvernans tourbillonnaient côte à côte dans ce tohu-bohu du Directoire. Un acteur s'y montrait près d'un membre de l'ancien clergé ; un ci-devant noble près d'un ci-devant pauvre ; l'Aristocratie et la Démocratie s'y donnaient la main ; la Richesse et la Science s'y promenaient bras-dessus bras-dessous. C'était la société renaissante, ralliant autour d'un centre commun toutes ses parties, dont
chacune se sentait trop faible pour faire un monde à part. On remettait la scission à un autre temps. Ainsi font les enfans de classes diverses, que l'âge et le besoin du plaisir rassemblent; en grandissant, ils s'éloignent peu à peu de leurs compagnons de jeux, entraînés qu'ils sont, à leur insu, par la puissante attraction du système d'ordre social.
Charney contemplait en souriant cette bigarrure de mœurs, d'états et de costumes. Ce qui avait été pour lui autrefois une source amère et féconde de pensées méprisantes pour l'humanité tout entière, ne soulevait plus dans son sein qu'une légère moquerie contre ces années de folie et de vains essais.
Soudain de brillans orchestres éclatent en mesures vives, variées et stridentes, et la fête prend son vol ! Charney reconnaît les airs qu'il a entendus déjà ; mais l'impression qu'il en reçoit est bien plus active sur ses sens. La lueur scintillante des lustres, leurs reflets prismatiques dans les glaces, dans les cristaux, l'air chaud et embaumé d'une salle de bal ou de festin, la saveur des mets, la gaieté pétulante des convives, les groupes bondissans des valseurs, qui le frôlent en passant, les propos légers et frivoles qui se croisent, qui se heurtent autour de lui, les rires qui retentissent, tout lui fait éprouver une impression de joie ineffable, qu'il n'a jamais connue.
Puis des femmes, à la taille élégante et svelte, aux blanches épaules, au col de cygne, parées d'étoffes somptueuses, de gazes striées d'or, étincelantes de pierreries, se montrent devant ses pas, et le saluent